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Le réveil d'Épiménide (1818)

Chanson de La Table ovale (Adrien d'Épinay ?)

Air : J’étais bon chasseur autrefois (Caveau n° 794)

​Voir le manuscrit contenant cette chanson et la communication sur la Table Ovale

Cette chanson fait allusion au long sommeil d'Épiménide (57 ans dans la tradition antique, 100 ans dans la tradition des XVIIIe - XIXe siècle, voir note 1), alors à la mode pour s'étonner des nombreux changements survenus en France dans les dernières décennies (royaume, révolution, consulat, empire, restauration...). Elle imagine que le philosophe, endormi en 1718, se réveille et découvre un monde nouveau. Curieux (il est "nouvelliste", journaliste avant l'heure), il s'imagine tomber dans un monde meilleur, déchante, puis reprend espoir... Les couplets alternent ces réactions : il préfère se rendormir, puis s'impatiente de se lever...

L'auteur, bonapartiste sous la Restauration, se veut surtout loyal Français. La chanson est enlevée, théâtralisée, pleine d'interjections, de réactions à chaud, interpellant tantôt ses domestiques, tantôt les auditeurs groupés autour de la table ovale et qui lui semblent habillés de façon surprenante ! Le vieux philosophe s'emporte, les paroles suggèrent des gestes (s'étirer, regarder autour de soi...) Ce devait être un véritable one-man-show avant la lettre !

Ancre 1
manuscrit de la chanson
 de la chanson
Le réveil d’Épiménide
00:00 / 04:25

1. Ouf ! J’ai dormi pendant longtemps,

Il faut qu’à me lever je songe.

Je me trouve les yeux pesants,

Avec quel plaisir je m’allonge.

Si le sommeil rassoit les sens (note 2),

Je dois avoir face vermeille.

Holà ! quelqu’un, holà ! mes gens,

Il est bien temps que je m’éveille.

 

2. Eh bien ! Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous

À me regarder de la sorte ?

Si je ne suis parmi des fous,

Je veux que le diable m’emporte !

Mais quel bizarre accoutrement !

Vit-on jamais mise pareille ?

Ou je rêve dans ce moment,

Ou depuis cent ans je sommeille (note 3).

 

3. — Oui, vous dormez depuis cent ans.

La chose vous paraît étrange ?

Mais vous verrez dans peu d’instants

Combien dans un siècle l’on change !

— Avec plaisir ! Messieurs, je crois

À cette étonnante merveille :

J’étais nouvelliste (note 4) autrefois

Et pour écouter je m’éveille.

 

4. Sans doute les hommes sont bons,

Toutes les femmes sont fidèles,

L’on ne voit plus de trahisons,

Plus de guerres, plus de querelles !

Dans quel bon siècle me voilà :

Tous les auteurs sont des Corneille (note 5) !

— Hélas ! à ce langage-là,

On voit bien que Monsieur sommeille.

 

5. Les Français ont conquis leurs droits

Après vingt-cinq ans de souffrance,

Ils sont gouvernés par les lois,

Elles seules règnent en France.

Plus de seigneurs, plus de vassaux :

La loi pour chacun est pareille.

— Ah ! Messieurs, ouvrez mes rideaux,

Il est bien temps que je m’éveille.

 

6. — Voilà ce que la loi nous dit ;

Le ministre dit autre chose.

À ce que l’une nous permit,

Assez souvent l’autre s’oppose.

On peut écrire en liberté,

Mais si la police s’éveille,

Dans une prison arrêté (note 6)…

— Il faut encor que je sommeille.

 

7. — Pendant vingt-cinq ans, nos guerriers,

Toujours chéris de la victoire,

Ont moissonné tous les lauriers

Qui croissent au champ de la gloire.

Quatre fois, l’Europe à genoux

À nos lois a prêté l’oreille.

­— Ah, Messieurs, que me dites-vous ?

Il est bien temps que je m’éveille.

 

8. — Trahie hélas ! par les hivers (note 7),

Par la haine, la perfidie,

Livrée à vingt peuples divers,

La France s’est vue envahie.

Sa tête a courbé sous leurs coups.

Vingt contre un, la belle merveille !

­— Ah, mes amis, retirez-vous,

Il faut qu’à jamais je sommeille.

 

9. — Rassurez-vous : chez les Français,

L’on ne peut perdre l’espérance.

Chez eux ne périront jamais

L’honneur, la gloire et la vaillance.

De leur pays, déjà, la voix

De se réunir leur conseille (note 8),

L’on va connaître une autre fois

Le Français quand il se réveille.

 

10. — C’en est fait, me voilà debout,

Mais songez, Messieurs, je vous prie,

Que je ne puis pas tout d’un coup,

Changer de mode et de manie.

N’allez pas me traiter d’ultra (note 9)

Si ma face est gothique et vieille,

Mais dites seulement : « Voilà

Cent ans pour le moins qu’il sommeille. »

Ancre 2
Epiménide
Ancre 3
Ancre 4
Ancre 5
Ancre 6
Ancre 7
Ancre 8
Ancre 9

(1) Le philosophe crétois Épiménide de Cnossos (VIe siècle A.C.N.) Selon la légende véhiculée par Diogène Laërce, il s’égara dans une grotte, alors qu’il était berger, et dormit cinquante-sept ans sans vieillir. À son réveil, il fut à peine reconnu par sa famille et commença une vie de sage. C’est la version grecque d’une légende connue de la Syrie (les sept dormants d’Éphèse) à la mythologie germanique (le roi Herla) et de la tradition chrétienne au coran. Celle d’Épiménide eut un certain succès au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le réveil d’Épiménide, qui s’étonne des changements du monde, a inspiré Philippe Pisson (1735), Charles Hérault (1769), Carbon de Flins (1789), Antoine Baudron (1800), Charles Gaugiran-Nanteuil (1806), Isidore Charleville (1815), Goethe (1815), Bunel (1838)... Le thème, qui souligne malicieusement les changements opérés en un temps donné, est particulièrement adapté à la période 1789-1815. Les auditeurs de cette chanson savent immédiatement de quoi il est question. Sur Épiménide et la tradition littéraire qu'il a engendrée, voir ma communication à l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique) (Retour au texte)

(2) « Reposer, calmer, remettre dans une situation tranquille. Voilà de quoi rasseoir son esprit agité. » (Académie, 1835) (Retour au texte)

(3) Prise à partie du public, jouant sur l’étonnement et sur le changement de mode en un siècle. (Retour au texte)

(4) « Qui est curieux de savoir et de débiter des nouvelles » (Académie, 1694) (Retour au texte)

(5) Comme dans le deuxième couplet, le chansonnier prend les assistants à partie : les auteurs autour de la table ne rivalisent pas avec les Corneille... (Retour au texte)

(6) La charte constitutionnelle de 1814 avait affirmé la liberté de la presse, mais une loi avait aussitôt déclaré les tribunaux correctionnels compétents pour les délits de presse. En 1817 commencent les discussions qui aboutiront à la loi de 1819 qui limite ces délits. La chanson se situe dans ce contexte. (Retour au texte)

(7) Deux couplets sur l’épopée révolutionnaire et napoléonienne. Les hivers font bien entendu allusion à la retraite de Russie en 1812. (Retour au texte)

 

(8) En 1818, les troupes d’occupation quittent la France, qui réintègre la « Sainte-Alliance ». Elle réorganise son armée en rétablissant la conscription disparue avec la Restauration. (Retour au texte)

(9) « Dénomination donnée, pendant la Restauration, à ceux qui voulaient pousser à leurs dernières conséquences les principes de la royauté de droit divin » (Littré). (Retour au texte)

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