top of page

Les chevaliers de la Table Ovale

Cette communication a été prononcée  à l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique - avec un sourire, puisque les académiciens se réunissent autour d'une table ovale. Mais celle-ci désigne aussi un cercle de chansonniers de l'île Maurice qui se réunissait au début du XIXe siècle et qui fait l'objet de cette communication. Le hasard m'a en effet permis d'acquérir un chansonnier attribuable à Adrien d’Épinay, adopté en 1817 dans ce cercle.

 

Le pdf de la communication, prononcée le 10 décembre 2026, peut être téléchargé sur ce lien.

Adrien d'Épinay, admis en 1817 à la Table Ovale

Les « chevaliers de la Table Ovale »

 

Résumé de la communication téléchargeable ci-dessus

Dans ma collection de chansonniers manuscrits figure un recueil inédit dont le premier texte, intitulé « L’enseigne du cabaret », précise : « Chanson d’admission à la Table Ovale, 1817 ». Je l’ai trouvé à l’époque où je fus admis à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, dont les membres se réunissent précisément autour d’une table ovale. La coïncidence m’a poussé à suivre cette piste jusqu’à l’île Maurice, où ce cercle s’est réuni pendant quinze ou vingt ans....

Quoi chers amis l’on m’invite

     à partager vos ébats,

je vous prends au mot bien vite

qu’on ne s’en dédise pas.

          Satisfait

          Vite au fait

Puisque vous voulez m’admettre

Veuillez me faire Connaître

     L’Enseigne du cabaret (ter)

Musique de l'Enseigne du cabaret
L’enseigne du cabaret
00:00 / 00:29
L'enseigne du cabaret, chanson d'adoption de 1817
La Réunion et l'île Maurice

La Table Ovale était une société épicurienne, littéraire et politique, fondée en 1806, à l’époque où l’île Maurice s’appelait encore Île-de-France. Présidée par Charles Thomi Pitot de la Beaujardière, elle ne survécut guère à la mort, en 1821. Elle est liée à l’arrivée de colons qui importent dans l’île le mode de vie de la France post-révolutionnaire. Elle remonte en ligne directe au Caveau fondé en 1729 par Pierre Gallet. Le deuxième Caveau, en 1759, est issu du premier par Crébillon. Les Dîners du vaudeville prennent la relève en 1796 grâce à Pierre Barré, membre du deuxième Caveau. Jean-Baptiste de Martignac, un étudiant bordelais qui fréquente ces dîners parisiens, crée à son retour, en 1801, la Société des Vaudevillistes de Bordeaux. Parmi eux, Jacques Mallac, qui part en 1802 pour l’Île-de-France, où il fonde la Table Ovale. La communication étudie en particulier les circonstances de ce départ.

L'Île de France, ancien nom de l'Île Maurice

J.-D. Barbier du Bocage, Carte de la Mer des Indes (détail), 1800 (Gallica)

J.-B. Lislet Geoffroy, Carte de l'île de France , 1797 (Gallica)

Une petite société bourgeoise et francophile se constitue alors autour de la capitale, Port-Louis, rebaptisée Port-Napoléon en 1804. Déchirée entre royalistes, républicains et indépendantistes, l’île assure sa semi indépendance par des accords avec les corsaires de l’Océan indien. Les jeunes colons, lassés des clubs révolutionnaires, se réunissent alors en un joyeux groupe plus soucieux d’épicurisme que de politique. Ils se retrouvent dans une maison de campagne, aux Cassis, où ils échangent des chansons et des propos plaisants autour d’un bon repas. La maison s’appelle la Ménagerie, et la société prend le nom des Kangourous. En 1805, certains de ses membres créent une Société d’Émulation plus sérieuse, vouée aux sciences, à l’Histoire, à la littérature. Notre magistrat bordelais y croise un jeune poète créole, Thomi Pitot. De cette rencontre va naître la Table Ovale. Elle a puisé aux deux sources des Kangourous et de la Société d’Émulation.

Port-Louis (Port-Napoléon) en 1802. J.-G. Milbert, Voyage pittoresque en Île de France, 1812 (Gallica), et La Ménagerie

Port-Louis au début du XIXe s.
La Ménagerie, maison où se réunissent les Kangourous à Port-Louis

Pitot a déjà un petit nom en France par des poèmes publiés dans la presse. Il appartient en effet à une famille de riches planteurs. Né sur l’île, il a grandi à Saint-Malo avec un célèbre arrière-petit-cousin : Félicité de Lamennais. Les rapports étroits entre les deux hommes sont abordés dans la conférence.

Pitot et Mallac ils organisent le 27 mars 1806 un dîner de chansonniers et y proposent les règlements d’une société littéraire. La Table Ovale naît officiellement ce jour. Autour de la table, les chansons sérieuses alternent avec les jeux d’esprits et les pastiches populaires ; les ponts-neufs sur l’actualité y côtoient les romances qu’affectionnent les salons mondains. Notre manuscrit, entre 1817 et 1822, sacrifie à tous ces genres, mais reste intransigeant sur la rime et sur la métrique, dans le sillage de la nouvelle chanson imposée par Béranger. Les membres appartiennent à l’élite bourgeoise ou militaire. Avec l’âge, ils occuperont des fonctions prestigieuses.

Elle tient ses séances tous les jeudis rue Labourdonnais, à Port-Louis. Le menu est « des plus soignés » et la cave ne laisse rien à désirer... Au dessert, « les coudes sur la table », on chante en grignotant des litchis, des ananas, des sapotes ou des mangues figettes... Les chansons à boire sont privilégiées, sans évincer pour autant les « mirlitonnades » ou la haute poésie. Les séances peuvent durer jusqu’à dix heures.

Il faut dire qu’il apporte cent livres de café moka, douze flacons de liqueurs, un recueil de chansons et un passeport rimé qu’il entonne devant l’assemblée, qui lui répond sur le même ton ! Le Caveau décide à l’unanimité d’affilier la Table Ovale « pour former une alliance offensive et défensive avec la nôtre ».

Ces réceptions sont alors codifiées. Larré dut recevoir un diplôme semblable à celui (seul conservé) délivré deux mois plus tard au caveau de Brest. Adoubés par leurs confrères parisiens, les auteurs de la Table Ovale constituent alors l’élite littéraire de la petite île.

Le Caveau Moderne au Rocher de Cancale en 1812
Réception de la Table Ovale au Caveau moderne
Certificat d’adhésion au Caveau moderne

- Le Caveau moderne ou le Rocher de Cancale, 1812, vol. VI, frontispice ;

- L'Épicurien français, ou les Dîners du Caveau moderne, Paris, Capelle et Renand, n° 47, novembre 1809, p. 125 ;

- Certificat d’adhésion au Caveau moderne d’une société de Brest, 20 décembre 1809 (publié par Brigitte Level, Le Caveau, Paris : Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1988).

Cancale
00:00 / 00:23

Les chansons sont composées sur des mots, des expressions, des vers tirés au sort dans une urne et imposés à un des membres, qui traite le sujet au retour et le chante à la réunion suivante. Cette contrainte est tout naturellement empruntée aux vaudevilliste de Bordeaux et de Paris. Cette première formule de la Table Ovale connaît un événement mémorable lorsqu’un de ses membres, Pierre Larré, se rend à Paris en 1809. Officiellement député pour tisser des liens avec le Caveau moderne, il est reçu dans l’illustre assemblée en son siège du Rocher de Cancale, restaurant de la rue Montorgueil, le 20 octobre 1809. Le Caveau est alors la référence en matière de bon goût et d’esprit parisien. Il compte les chansonniers les plus célèbres de son temps, Desaugiers et Augustin de Piis — Béranger n’y sera reçu qu’en 1813. L’ambassadeur de l’Île-de-France est accueilli sur l’air de La Bonne Aventure, par cette chanson à laquelle j’ai emprunté mon titre :

De par les gais chansonniers

          Séans à Cancale

Salut, joyeux chevaliers

          De la Table Ovale ;

Tant qu’ils riront, rimeront,

Ils chanteront et boiront

          A la Table Ovale

                     En rond,

          A la Table Ovale.

En 1810. L’Île-de-France est conquise par les Britanniques et reprend le nom de Maurice. L’élite économique et intellectuelle réunie autour de la table va peu à peu devenir « le centre naturel des revendications coloniales ». Admirateurs de Napoléon, les riches colons se contentent de faire respecter les clauses de sauvegarde du traité de capitulation en espérant un retour à la France. Mais ce sont aussi des nationalistes sensibles à l’épopée napoléonienne.

Notre chansonnier fait ainsi revivre Épiménide, qui, selon la légende, s’éveille d’un sommeil de cent ans et découvre la société moderne. Les nouvelles qu’il apprend, tour à tour bonnes ou mauvaises, le poussent tantôt à se lever, tantôt à se rendormir. Voici comme un Français lui parle de la Grande Armée :

— Pendant vingt-cinq ans, nos guerriers,

Toujours chéris de la victoire,

Ont moissonné tous les lauriers

Qui croissent au champ de la gloire.

Quatre fois, l’Europe à genoux

À nos lois a prêté l’oreille.

­— Ah, Messieurs, que me dites-vous ?

Il est bien temps que je m’éveille.

Réveil d’Épiménide
00:00 / 00:26

Les chevaliers de la Table Ovale font parfois valoir audacieusement leur culture face à l’occupant anglais. Jean-François Chrestien, dont la famille est originaire de Metz, composait en créole des chansons d’amour et des adaptations des fables de La Fontaine. Écrire dans la langue des esclaves sur le patrimoine français n’est pas un acte anodin, surtout lorsqu’on exerce des fonctions politiques importantes : maire, commissaire civil, membre du Conseil colonial. Voilà par exemple le salut de maître Renard à maître Corbeau, devenus le Singe et le Martin, lorsque le texte est revu en « moricien », mélangeant le français et l’arabe :

... « Salam donc mon zami

Comment vous-là zoli zourdi, [aujourd’hui]

Qui c’ella frotté vou l-habit

Moi parié vous va fair’ mariaze

Ou bien vous va dansé [sic] dans pitit badinaze ;

Ma foi si vou-la-voix bell’ comment vous-faro [aussi belle que vous êtes faraud]

Zaut’ n’a pas largué vous sitôt ! »

Peu à peu, la tension devient plus vive entre Français et Anglais, sur la question de l’esclavage, puis après la défaite de Waterloo, qui ranime les sentiments nationalistes. En 1819, l’auteur de notre manuscrit chante douloureusement cette nostalgie (air non noté) :

Et pourquoi supporter la vie,

Si pour mon pays je suis mort ?

Un seul espoir, ô ma patrie,

Me soutient, me fait vivre encore.

Ne puis-je, bravant la mitraille

D’un oppresseur sans loyauté,

Mourir sur un champ de bataille

Pour la gloire et la liberté ?

La Table Ovale est au cœur de la lutte. Ses membres ont des idées tranchées sur le maintien de l’esclavage ou les conditions d’une émancipation. Son action devient aussi politique que littéraire, mais l’autorité anglaise temporise. Charles Telfair, secrétaire du gouverneur anglais, Farquhar, est admis à la Table Ovale en 1816. Recrue prestigieuse mais encombrante, s’il faut en croire les souvenirs des derniers membres. La présence d’un Anglais aurait banni la politique des discussions. Mais les historiens pensent que les meilleures décisions du gouverneur Farquhar lui auraient été suggérées par la Table Ovale. La communication évoque ces rapports entre colons français et occupants anglais. Dans notre manuscrit, les chansons de cette époque évoquent les plaisirs de la table ou de la sieste. Les questions politiques ne sont guère abordées.

Les années 1815-1817 semblent épuiser les énergies de la société. D’après les souvenirs des quatre derniers survivants, en 1842, il n’y aurait eu, alors, que deux adoptions, celle d’un certain Jacquelin, en 1815, et celle d’Adrien d’Épinay, en 1817. C’est précisément la date de la chanson de réception de notre manuscrit. Il n’est donc pas impossible que ce chansonnier soit celui d’Adrien d’Épinay. Ce tout jeune avocat (il a alors vingt et un ans) devient leader politique de la colonie en 1821, après la mort de Thomi Pitot. Chargé d’aller plaider la cause des colons à Londres, en 1830, il en revient avec de nouvelles libertés, en particulier la liberté de la presse. Il fonde aussitôt le premier journal indépendant de l’île, Le Cernéen, en 1832. Il s’agirait dans ce cas des toutes premières œuvres de jeunesse de ce brillant avocat et politicien. La communication étudie cette hypothèse.

Le gouverneur Farquhar quitte ses fonctions en novembre 1817 et son remplaçant, le major-général Gage John Hall, suit une politique nettement moins conciliante. L’opposition se reconstitue à la Table Ovale. De fait, les chansons de notre manuscrit deviennent plus politiques à partir de 1818, et j’y verrais volontiers un changement dû à ce malaise. L’auteur est clairement bonapartiste : plusieurs chansons célèbrent les « intrépides soldats » de la grande armée, ces « dieux de la guerre » qui « enchaînent la gloire à [leurs] pas ». Il se moque des Anglais, qui « tremblent, renfermés dans leur île ». Passant au large de l’île d’Elbe, en 1819, il salue son illustre prisonnier, « Ce monarque de l’univers, / Dont les rois adoraient la volonté suprême, / Dont la puissante main brisait les diadèmes ».

Adrien d'Épinay

Attr. à F.-G. Lépaulle, Adrien d’Épinay, vers 1834 (Wikipedia)

L'Uranie, dans la Promenade autour du monde d'Arago
Rose de Freycinet
Jacques Arago

Jacques Arago, Promenade autour du monde, 1822 : L’Uranie (Gallica) ; Rose de Freycinet, gravure d’après un portrait de 1812 (coll. baron C. de Freycinet) ; Marie-Alexandre Alophe, Jacques Arago, lithographie, 1848 (Gallica)

La Table Ovale est alors bien vivante, et fait même des émules : « Les Amis de la Gaité », fondés en 1818, s’en déclarent aussitôt disciples. Des visiteurs français gardent mémoire de leur passage dans leurs souvenirs de voyage. Ainsi, en 1818, l’expédition scientifique menée par Freycinet, à bord de l’Uranie, fait escale à l’île Maurice. Deux passagers prestigieux racontent leur accueil à la Table Ovale. L’une est l’épouse du commandant, Rose de Freycinet, embarquée clandestinement sous des habits masculins. L’autre, Jacques Arago, dessinateur, est le frère du célèbre astronome. La communication évoque plus longuement cette visite.

À la mort de Pitot, la société suspend ses séances pendant un an et le fauteuil du défunt reste vide à sa place accoutumée. La Table Ovale vivote encore, mais son successeur politique, Adrien d’Épinay, se heurte avec plus de fougue au gouverneur. En 1822, un petit scandale interne achève de briser l’atmosphère (voir communication). Les chansonniers conservés s’arrêtent en 1822, de rares traces montrent que les survivants ont regretté cette époque. Les adieux de notre chansonnier ont clos la communication :

Sans un ami, bonheur perd son ivresse ;

Par l’amitié, chagrin peut s’adoucir :

Dans le plaisir, surtout dans la tristesse,

À votre ami donnez un souvenir.

Amitié
00:00 / 00:18

© site et contenu : Jean Claude Bologne 2025. Créé avec Wix.com

bottom of page