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Chansonnier de la Table Ovale

peut-être attribuable à Adrien d'Épinay​

Il s'agit d'un manuscrit anonyme et autographe, un in-8 sur papier vergé filigrané à la coquille, de 96 pp. dont 38 écrites, contenant quatorze chansons datées de 1817 à 1822. Les timbres sont pour la plupart notés. Les chansons sont inédites.

Ce court chansonnier a été écrit pour la société littéraire et chantante de "La Table Ovale", le premier texte, en 1817, étant une chanson d'admission. Le seul membre admis cette année-là était Adrien d’Épinay. Les chansons sont mises au propre et clairement lisibles, mais le manuscritbn'était pas destiné à la reliure : c'est un petit cahier (200 x 125 mm) de vingt-quatre feuillets pliés en deux, manifestement destiné à être apporté aux réunions... 

Manuscrit de la Table ovale
Chanson de la Table ovale

De quoi, de qui s'agit-il ?

 

Ce chansonnier a été créé pour la société épicurienne la Table Ovale, fondée en 1806, qui se réunit tous les jeudis dans l’Île-de-France (aujourd’hui île Maurice). Il y fait clairement référence : la première chanson (1817), s’intitule « Chanson d’admission à la table ovale » ; une chanson écrite pour la Saint-Charles est dédiée au président et fondateur de la société, Charles Thomi Pitot de la Beaujardière (1779-1821), nommé dans le premier couplet. La dernière chanson évoque le procès de Béranger, membre du Caveau moderne, auquel la Table Ovale s’était affiliée en 1809. Une chanson évoque « les plaisirs de Bourbon », voisine de l’Île-de-France. Sans doute s’agit-il du carnet de chansons d’un des membres. 

Sur cette société active au début du XIXe siècle, voir ma communication à l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.

La belle période de cette société correspond aux années 1813-1815. L’île française a été prise par les Anglais en 1810, et la société épicurienne s’est alors fait connaître par sa fidélité napoléonienne et son opposition au gouvernement anglais. Après Waterloo, elle connaît un déclin qui s’accentue en 1821 à la mort de Thomi Pitot. S’il faut croire la plus ancienne notice sur la Table Ovale (note 1), rédigée en 1842 sur le témoignage des quatre derniers survivants, le déclin se serait traduit par la rareté des nouvelles adhésions : « M. Jacquelin fut reçu vers la fin de 1815 et M. Adrien d’Epinay quoique jeune encore, en 1817 : voilà les deux dernières réceptions ».

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Antoine Zacharie Adrien d’Épinay (1794-1839) a alors vingt-trois ans, il vient de terminer ses études, se marie et s’inscrit au barreau comme avocat. En 1821, il prendra la succession de Thomi Pitot comme leader politique de la colonie et fondera en 1832 le premier journal de l’île, le Cernéen. Il a joué un rôle de premier plan dans la grande question du moment : l’émancipation des esclaves voulue par la nouvelle administration britannique, mais qui risque de ruiner les colons français. Adrien d’Épinay est envoyé à Londres en 1830 puis en 1833 pour plaider leur cause : sans s’opposer à l’émancipation, il demande une compensation financière. Exposé à son retour à l’hostilité des dirigeants britanniques, il émigre en France en 1839 mais meurt peu après. Il a surtout écrit des pamphlets politiques (note 2).

Adrien d'Épinay
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J'ai hésité à admettre cette identification, historiquement la plus plausible. L’écriture de notre manuscrit diverge en bien des points de celle d’Adrien d’Épinay (note 3). Par ailleurs, le portrait issu des chansons colle mal avec celui du jeune homme. L’auteur du chansonnier se décrit comme un bon vivant bien en chair (« D’un vrai gourmand j’ai la mine, / J’en ai le triple menton », L’enseigne du cabaret), ce qui ne ressemble guère aux portraits d’Adrien d’Épinay, même âgé... L’auteur se dit né en France (« Je reverrai notre France chérie [...] en retrouvant le sol de la patrie / un doux transport fera battre mon cœur », Mes adieux), quand Adrien d’Épinay est né dans l’Île-de-France et ne viendra en France que brièvement lors de sa première mission à Londres (1831-1832), avant de s’y établir quelques mois avant sa mort (1839). L’auteur effectue un voyage en France en 1819 et prend congé de ses amis (Mes adieux), présentant au passage ses salutations à Napoléon À la vue de Sainte-Hélène. À plusieurs reprises, il met en scène de vieux soldats de l’armée napoléonienne (« Vingt ans, intrépides soldats, / Nous fûmes les dieux de la guerre, / Enchaînant la gloire à nos pas, / Vainqueurs, nous parcourions la terre », Le champ d’asyle), exilés à la Restauration (« Errants à travers les dangers / Proscrits de leur France chérie, / Des Français aux bords étrangers / Redemandaient une patrie », ibid.). Il fait de constants éloges de la paresse, curieux pour un homme à l’activité si féconde...

 

Attestée historiquement, cette identification correspond mal au profil psychologique. Elle reste néanmoins la plus plausible. Elle explique mieux pourquoi ce manuscrit s'est retrouvé à Paris, où Adrien d'Épinay s'est exilé en 1839, peu avant sa mort. On peut concevoir qu'un jeune homme admis dans une société épicurienne d'hommes plus âgés se soit littérairement coulé dans la peau d'un personnage. Il s'agirait dans ce cas d'un formidable jeu de rôle ! Mais la troisième chanson, "Jouer la comédie", peut être un clin d'œil à ceux qui s'en seraient gaussés...

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1. Publiée dans la Revue pittoresque de l’Ile Maurice en 1842 et reprise dans la Revue historique et littéraire de l’Ile Maurice, t. V, n° 17, 27 septembre 1891, p. 197. (Retour au texte)

2. Voir la longue notice dans RH&LIM, t. IV, n° 9, 27 juillet 1890. (Retour au texte)

3. Une lettre d’Adrien d’Épinay, avoué, datée du 20 novembre 1828, est conservée aux Archives Nationales de l’Île Maurice (IE 36 p. 793-794). L’écriture diffère fortement sur les majuscules (A, P, M, R...) et les minuscules (t, v, d, p...). Malgré les dix ans d’écart et le soin apporté à une lettre officielle qui n’est pas celui d’un carnet de chansons, les deux écritures ne me semblent pas correspondre. (Retour au texte)

Chansons du manuscrit

1. L’enseigne du cabaret, "Quoi chers amis on m’invite", Air du vaudeville de Monnet (Caveau n° 198), "chanson d’admission à la Table ovale, 1817"

2. Le plaisir de bien dormir, "Vous qui ne pouvez comprendre", Air du sénateur (Caveau n° 294). 1817

3. Jouer la comédie, "L’enfant dès la nourrice", Air : Tous les bourgeois de Chartres (sic pour Châtres, Caveau n° 564).

 

4. Le bon diable, "Chaque homme se plaint ici-bas", Air : Voulez-vous savoir les on-dit (Caveau nº 633).

 

5. la Saint Charles chez Mr P...., "Mes chers amis, nous allons tous", air : Voulez-vous savoir les on-dit (Caveau nº 633).  

la chanson est manifestement dédiée à Charles Pitot, qui apparaît à la rime. Des notes précisent certaines allusions : Chimère, campagne de Monsieur Pitot ; Amitié et Savanne, habitation de Monsieur Pitot. Amitié et Savanne son des lieux-dits de l’île Maurice, mais le premier au nord et le second au sud. Charles Thomi Pitot de la Beaujardière (1779-1821), cultivateur de canne à sucre, homme politique et président fondateur de la Table Ovale.

6. La charte de Bacchus, "Depuis longtemps bien des abus". Air : Prenons d’abord l’air bien méchant (Caveau Nº 472).. 1818

 

7. Le réveil d'Epiménide, "Ouf ! J’ai dormi pendant long-tems". Air : J'étais bon chasseur autrefois (Caveau Nº 794). 1818

Le philosophe crétois Épiménide de Cnossos (VIe siècle A.C.N.) Selon la légende véhiculée par Diogène Laërce, il s’égara dans une grotte, alors qu’il était berger, et dormit cinquante-sept ans sans vieillir. À son réveil, il fut à peine reconnu par sa famille et commença une vie de sage. Cette légende eut un certain succès au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le thème, qui souligne malicieusement les changements opérés en un temps donné, est particulièrement adapté à la période 1789-1815. Les auditeurs de cette chanson savent immédiatement de quoi il est question. Dialoguée et fortement théâtralisée (interjections, apostrophes aux auditeurs, gestes suggérés par les paroles...), elle joue dans le refrain sur l’alternance de l’enthousiasme (« il est bien temps que je m’éveille ») et du découragement (« Il faut encore que je sommeille »). J'ai consacré à la légende d'Épiménide une communication à l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique. La chanson est éditée et chantée sur cette page.

8. La sensitive, romance, "Pourquoi timide sensitive", Air non renseigné

 

9. L’exilé, "Assis sur les bords de l’Isère". Air : illisible. 1819

10. Le champ d’asyle. "Errants à travers les dangers". Air de Bélisaire (Caveau Nº 657). 1819

​Le Champ d’asile est le nom d’une colonie fondée en 1818 au Texas par des officiers bonapartistes exilés. La proclamation de fondation, datée du 11 mai 1818, a été publiée dans La Minerve française d’août 1818 avec une souscription en leur faveur. Une polémique s’ensuivit. Plusieurs poèmes et chansons ont été alors dédiés à cette entreprise par Béranger (1818), Antony Béraud (1818), François Bernard (1819), Gilbert (1818). Celui de Béranger est sur le même air de Bélisaire que celui-ci.

11. Les plaisirs de Bourbon, "Quitter son lit avant l’aurore", Air De la Belle au bois dormant (Caveau Nº 822)

​L’île Bourbon (La Réunion) avait été rétrocédée à la France en 1814 et confiée à des royalistes fidèles, comme Bouvet de Lauzier, son premier gouverneur. Durant l’administration anglaise, l’île Maurice semble avoir été le foyer politique et culturel. Le retour de l’île Bourbon à la France a nécessité la création d’une nouvelle infrastructure, en particulier la création d’un lycée royal. La chanson semble railler le mode de vie de colons peu instruits et surtout attentifs aux modes ou au prix du sucre. Île royaliste, subit-elle ici les sarcasmes d’un bonapartiste de l’Île Maurice ? Les Mémoire du général Comte de Bouvet sur son administration de l’île de Bourbon (1819) se plaignent de calomnies, en particulier dans les journaux de l’île Maurice.

12. Mes adieux. "Bien doucement dans ce séjour paisible". Air : Contentons-nous d'une simple bouteille (Caveau Nº 105).. 1819

 

13. À la vue de Sainte Hélène. "Arrête ta course rapide". Air De l’hymne du jeune Viala. 16 novembre 1819 (hymne de Devienne sur la mort d’Agricol Viala)

Cette chanson fait manifestement suite à la précédente, qui évoque un voyage vers la France. En passant devant Sainte-Hélène, le voyageur adresse un salut à l'empereur qui y est détenu. C'est un vibrant hymne bonapartiste.

14. Sur le procès de Bérenger, "Plus de mœurs plus de retenue". Air de la Catacoua (Caveau Nº 674).

Cette chanson suit de façon assez conforme les deux procès intentés à Béranger en 1821 et 1822. De sa prison de Sainte-Pélagie (« en cage »), Béranger fit imprimer son procès, dont l’arrêté de renvoi contenait les pièces incriminées ! Poursuivi pour récidive, il est cette fois acquitté. La délibération est datée du 22 février 1822. La chanson, qui y fait allusion, est postérieure.

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