
Jean Jagueneau, Chançonier (1807)
le chansonnier d'un soldat de Napoléon
Celui-là aura fait la guerre… Commencé à Wartenberg en Silésie, le 31 octobre 1807, ce « chançonier » manuscrit se poursuit durant toute les guerres napoléoniennes, les dernières chansons évoquant les Cent-Jours. Son auteur, Jean Jagueneau, fait partie des conscrits de 1798, année de ses vingt ans. Il a conquis ses galons dans toutes les campagnes du Directoire, du Consulat, de l’Empire. Il est sergent lorsqu’il entreprend ce manuscrit, dans le casernement de la campagne de Silésie, et finit capitaine à la chute de l’Empire, avec la Légion d’honneur. Rien qu’à l’aspect du manuscrit, que j’ai scrupuleusement préservé, on voit qu’il a parcouru l’Europe…
Texte complet : télécharger le pdf
Le manuscrit
Donnons-lui d’abord la parole, à ce manuscrit, compagnon des veillées et qui a beaucoup à nous dire ! Aujourd’hui, il ne paie pas de mine, mais il a été établi avec soin, sur un papier vergé filigrané, relié de parchemin, fermé de huit cordons – quatre de peau, deux de satin, deux manquants. Avant de remplir, à l’encre brune, ses quelque 302 pages, Jagueneau a pris soin de le ligner au crayon. Il y a tracé quelques dessins naïfs, des profils, des trophées… Malgré les apparences et l’orthographe souvent fantaisiste, c’est un chansonnier soigné. La calligraphie est recherchée, avec des pleins et des déliés, des fioritures pour marquer la fin des chansons, des lignes tracées à la règle, des majuscules tarabiscotées comme des lettrines en début de certains couplets… Il y a même des traces de relecture avec des corrections éditoriales : dans « à ceux ton abandonné », un « qui » est réintroduit après « ceux ».




Jagueneau a compilé la table des matières en en précisant l’usage de son orthographe approximative : « Cherché Sur la présente Table vous trouverez la première Ligne De Chaque Chançon aussi Le numéro De Chaque page » ! Oui, il l’a bichonné, il y tient, jusqu’à promettre récompense à qui le trouverait et le lui rapporterait en mains propres ! « Ce Livre appartient à M. Jagueneau capitaine, je pris ceux qui Le Trouverons de me Le Remettre C’ils veulent etre Recompen[sés] De Le Remettre à moi ». Ce grade est celui de la fin de sa carrière, lorsque le chansonnier est achevé. C’est à ce moment-là qu’il y tient véritablement, comme à un témoin d’une jeunesse qui se referme.
​



Le chansonnier, en effet, est très manifestement lié à la période militaire. Il s’arrête en 1815, lorsque son auteur revient à la vie civile, se marie, devient un (petit) notable dans son village vendéen… Chante-t-il encore ? Sans doute, comme tout le monde, après « le muscat du dimanche » évoqué par Jacques Brel. Mais les pages restées blanches accueillent désormais des notes diverses, des comptes, des contrats, des évocations de sa vie familiale, des calculs et des combats pour se faire verser sa pension… Symptomatiquement, ces notes sont d’une écriture cursive négligée, loin de la calligraphie de sa jeunesse. L’entreprise du chansonnier est un acte fort, une parenthèse, auquel il tient, mais sans sacralisation de l’objet en soi : il ne sera pas relié et conservé comme un trophée, mais rentrera dans l’usage courant pour recueillir les petites données familiales. Il continue à nous apprendre beaucoup de choses sur son auteur.
L’auteur
Mais qui est-il, ce capitaine Jagueneau qui revendique la propriété du manuscrit ? Est-on sûr qu’il l’ait lui-même compilé ? On ne peut certes pas exclure qu’il se le soit approprié, qu’il l’ait hérité d’un compagnon d’armes. Aucune chanson n’est signée d’un auteur ou d’un copiste. Les précisions biographiques n’apparaissent que dans les années 1816-1830. Mais la note d'attribution est de la même écriture que les chansons, et le chansonnier est très clairement lié à son régiment, le 34e Régiment d’Infanterie de Ligne, auquel il est fait allusion deux fois. Son auteur a participé aux campagnes d’Italie, auxquelles il est également fait allusion, et le régiment a été cantonné à Wartemberg, d’où est daté le chansonnier. Si ce n’est Jagueneau, c’est son sosie.
​
Hippolyte Bellangé, Infanterie de ligne, dans Collection des types de tous les corps et des uniformes militaires de la république et de l’empire, 1844. B.n.F. (Gallica)

On peut suivre la piste de Jean Jagueneau à travers les actes d’état civil, son dossier militaire, ses notes manuscrites… Il est né à Bousseaux, un village dépendant de Mazeray, en Charente-Inférieure, en 1778. C’est le fils de Pierre Jagueneau et de Françoise Girard, d’une famille de cultivateurs propriétaires. Il n’a qu’une instruction limitée, ce dont témoigne la négligence de l’orthographe (parfois phonétique) et de la mise en page. Mais la clarté de l’écriture et les efforts de calligraphie témoignent de son application. Lorsqu’il recopie une chanson imprimée, il ne commet aucune erreur.

Sur son acte de décès comme dans les notes, ses frères (François et Jacques) et ses neveux (Jacques et Jean) sont cultivateurs : sans doute s’agit-il d’une activité familiale, qu’il retrouvera à son retour, car il leur vend ou achète régulièrement des vaches.
Après la première loi de conscription, votée par le Directoire en janvier 1798 (il a vingt ans au mois de mai), il est incorporé comme conscrit de 1e classe au 34e régiment d’infanterie (2e bataillon, 8e compagnie) le 4 nivôse an VII (24 décembre 1798). Le registre matricule nous permet de nous faire une idée plus précise de son allure : 1,65 m, visage ovale, front bas et rond, yeux bleus, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, cheveux et sourcils noirs… Rien que de très ordinaire en effet – les profils croqués dans son manuscrit n’en disent pas plus ! Ordinaire jusqu’à la taille : la moyenne des soldats de la Grande Armée a été calculée à 1,64 m, la taille minimum étant d’1,62 m en 1799 (1,54 en 1804). Napoléon, avec 1,69 m, était au-dessus de la moyenne, ainsi que ses maréchaux, qui dépassaient 1,70 m, jusqu’à 1,97 m pour Mortier !

Jagueneau participe à la campagne d’Italie en 1798-1799 puis rejoint l’armée des Grisons. En 1803, Napoléon constitue l’armée des Côtes de l’Océan en vue d’une invasion de l’Angleterre ; il en fait partie. Cette armée devient la Grande Armée en 1805, puis l’armée d’Espagne en 1809 (où il participe au meurtrier siège de Saragosse) et l’armée du Nord en 1810. Il est alors de toutes les campagnes (celles d’Austerlitz et de Iéna figurent depuis sur le drapeau du 34e) et y conquiert ses grades : caporal le 11 thermidor an XI (30 juillet 1803), sergent le 11 vendémiaire an XIV (3 octobre 1805), sergent-major le 1er février 1811, sous-lieutenant le 21 novembre 1811. Le registre des soldats et sous-officiers n’en dit pas plus, mais à la chute de l’empire, il est capitaine, grade également enregistré sur son acte de décès. Le chansonnier fait allusion à certaines de ces campagnes, en particulier la bataille de Novi (chanson n° 7) en 1799 où le 34e de ligne a subi de lourdes pertes. Deux chansons citent explicitement le 34e de ligne (chanson n° 8 et 17).

Le drapeau du 34e de ligne sur le site de son amicale
Il dit commencer son chansonnier le 31 octobre 1807 à Wartenberg, en Silésie (actuelle Syców en Pologne). Après l’invasion de la Prusse (dont fait partie la Silésie) en 1807 et le traité de Tilsitt qui conclut la campagne en juillet de la même année, Napoléon laisse en effet jusqu’en novembre des troupes d’occupation pour faire respecter les termes de l’accord. Selon ses notes, il est logé du 22 août 1807 au 27 juin 1808 dans trois familles aux noms difficilement lisibles. Le 34e de ligne était effectivement en Silésie et dans le duché de Wartenberg en 1807. Il reçoit la Légion d’honneur à la Restauration. Il rentre en Vendée, à Saint-Hérié, un village dépendant de Matha, et se marie en 1816 avec Marie-Madeleine Allenet (née à Migron en 1793, décédée à Saint-Hérié, commune de Matha, le 11 juillet 1871). Ils ont deux fils et une fille dont l’état civil est attesté à Matha et dont les naissances sont consignées dans son cahier : Michel (né le 21 février 1817), Jean-Baptiste (né le 2 février 1819) et Marie-Madeleine Émilie (née le 13 juillet 1821). Il parle également d’un fils Aimé, qu’il met en pension chez le curé de Saint-Hérié le 1er mars 1828 et qu’il évoque dans un traitement médical, mais dont il n’a pas consigné la naissance. Ne laissons pas le romancier prendre le pas sur l’historien…
Wartenberg en Silésie (Wyclow, Pologne), près de Breslau (Wroclaw) dans Jan van Vianen, Regni Borussiae et Electoratus Brandeburgici, 1709 (B.n.F., Gallica)


La naissance de son fils Michel, le 20 février 1817. Il a "pour planète, né le vendredi, le cuivre ou l'airain pour Vénus"...
À la Restauration, sans doute en 1814, comme tous les officiers du Premier Empire, il est mis en demi-solde, ce que confirme l’acte de naissance de son fils, en 1817. Pour beaucoup, c’était un déclassement douloureux, mais il semble avoir eu des ressources agricoles suffisantes pour s’installer et faire fructifier ses biens. En 1818, par exemple, il achète une vache et son veau pour 41 écus et 15 sous – car il compte toujours dans l’ancien système aboli depuis vingt ans, mais il en connaît bien la valeur de 123,75 francs. Mais c’est « pour donner à garder à mon père et à mon frère françois, à moitier perde, Et gains ».
​
​
L’affaire de sa solde et de sa pension occupe une bonne part des notes ajoutées au manuscrit (voir la version longue). La question est en effet épineuse et a suscité force mécontentements et législations. Mais après trente ans de service, donc en 1828, il aura droit à sa retraite de capitaine. Il compte alors quarante et un ans, neuf mois et sept jours de service (Bulletin des lois, n° 273 quater, 5 février 1829, p. 12). Cette longue période (si cela correspondait à des années effectives, il se serait engagé à neuf ans en 1787 !) correspond à un calcul complexe (« supputation ») à partir des années de campagne (qui comptent double), des années d’occupation en temps de paix, des blessures…
Sa situation de capitaine pensionné ainsi que la bonne gestion de ses biens, peut-être due à sa capacité à tenir des comptes (il en note aussi pour son père et sa mère) lui donnent une situation enviable. Il vend son foin, loue grenier ou écurie, prête, passe marché pour une servante ou un domestique… Il semble jouir d’une honorable réputation à Matha : les parrains de ses enfants sont pour l’un, Michel Texier, sous-lieutenant et chevalier de la légion d’honneur, et pour l’autre Jean-Baptiste Lauvard, maire de Matha, dont la femme est choisie pour marraine. Aux élections des 11/12 septembre 1831, il arrive en huitième position (68 voix) sur la liste de seize noms où le préfet doit choisir un maire, un adjoint et quatorze conseillers. Il note dans son cahier une sollicitation « à l’ordre du jour » : on peut supposer qu’il s’agit d’un aide-mémoire pour un conseil communal.
Jean Jagueneau meurt à Saint-Hérié à quatre-vingt-onze ans, le 31 janvier 1869. La pension, si difficile à obtenir, aura bien servi. Sa femme ne lui survit que deux ans. Un « concierge » figurant comme témoin dans son acte de décès, on peut supposer qu’ils vivaient en appartement.

Le chansonnier
Des 83 chansons du chansonnier (81 à la table), plus de la moitié (43) semblent inédites, ou en tout cas n’ont pas été retrouvées dans les recueils publiés, numérisés et océrisés... C’est une proportion importante par rapport aux recueils de la même époque, qui se contentent souvent d’enregistrer les chansons à la mode. On y trouve, bien sûr, des chansons de soldats ou des hymnes patriotiques, mais en nombre assez restreint au milieu de bergeries et de romances amoureuses, deux discours et huit dessins. Il couvre la période 1807-1815 pour l’écriture, 1724-1815 pour les chansons, à part une « cheville » de maître Adam (1644), remis à la mode sous la Révolution en tant qu’artisan chansonnier. Mais la période majoritairement couverte est celle de la Révolution et de l’Empire (1790-1807).
Jagueneau est parfaitement capable d’orthographier correctement une chanson qu’il recopie. L’orthographe largement phonétique correspond bien à une tradition orale. Il ne s’agit sans doute pas de ses compositions, certaines sont de belle facture sur le plan métrique ou lexical, d’autres sont d’une grande naïveté d’inspiration et de composition. Certaines, non retrouvées par ailleurs, semblent même attester une tradition de régiment. Ainsi, un couplet d’attribution évoque trois soldats de Napoléon en ribote (p. 113). Une chanson que j’ai étudiée par ailleurs dérive d’une chanson datant de la campagne de Fontenoy en 1745-1747, rapportée par les régiments suisses intégrés à l’armée révolutionnaire et transmis lors de la campagne de Prusse (1806-1807) où Jagueneau a pu les côtoyer.
Catalogue : télécharger le pdf

La guerre
​
Les plus intéressantes – et je me bornerai aux inédites en rétablissant l’orthographe – décrivent la vie du soldat, les gardes où l’on doit souffler dans les doigts, les ribotes qui font oublier toutes les peines… Et puis les joies de la victoire – notamment Austerlitz, qui permet d’imposer les lois françaises à toute l’Europe « après dix ans entiers de guerre et de carnage », ou, plus tard, l’entrée à Berlin de Napoléon et l’humiliation de Frédéric-Guillaume. Tout cela est classique. Mais il y a aussi les déceptions après une défaite. La bataille de Novi (1799) à laquelle il dut participer, est évoquée avec douleur : « Pleurez, pleurez, dames françaises, Le Sort est changé de parti, Nous venons de perdre Novi. » Et de s’en prendre à « se vieux renard de Souvorov », vainqueur, mais par traîtrise, selon la chanson, car « les fournisseurs de nos ressources trafiquèrent avec lui. »

Mort du général Joubert à la bataille de Novi (1799), dans Ternisien d’Haudricourt, Fastes de la nation française et des puissances alliées, Paris, 1807 (B.n.F. Gallica)
Une autre met en scène une maîtresse désolée que son ami ait perdu son humeur gaillarde en prenant la cocarde, ce à quoi il lui répond : « Sais-tu, belle, où j’ai pris parti ? C’est dans le trente-quatrième [le régiment de Jagueneau]. Servir l’amour et ma patrie, Je t’y ferai bien voir que j’ai l’âme républicaine. » Une autre chanson évoque un duel pour une « coquine » dans le même trente-quatrième régiment.
Et puis, dans les dernières pages figurent plusieurs chansons, dont certaines semblent inédites, sur les Cent-Jours et l’immense espoir soulevé chez les soldats par le retour de Napoléon. L’une d’elle, « composée par un curé », énumère tous les bienfaits du changement de régime et célèbre avec un vocabulaire vigoureux la victoire du peuple sur les vicomtes, chevaliers et autres nobles : « Napoléon leur a donné La pelle au cul pour tout partage, Je n’en dirai pas davantage. »
Ah ! l’empereur ! Si l’on a à se plaindre des sous-officiers, que l’on côtoie tous les jours, le dieu solaire (« Quel est dans le Midi cet astre tutélaire », chante-t-on à son retour) continue à faire rêver. Jagueneau a noté fidèlement son hagiographie chantée en trente-sept couplets, « La vie héroïque et glorieuse de Consul Bonaparte depuis l’époque de sa naissance jusqu’à la paix de Lunéville » publiée en 1804. Le premier couplet en donne le ton :
« D’une vie éclatante
Animons tous les cœurs
Et que l’univers chante
Le vainqueur des vainqueurs.
toi grand héros sublime,
Puissant et magnanime,
En chantant tes hauts faits
Permets que je retrace
À toute la surface
Tes glorieux succès ! »

La vie de soldat
Mais la vie de soldat n’est pas toujours drôle et il ne peut se plaindre. Ces chansons sont plus rares dans la production officielle, et celles ici notées sont parfois féroces. « Le soldat a toujours tort Quand il réclame sa justice. […] La Nation mène en prison, Menace à la Guillotine. Soldat, tu n’es qu’une machine. » La chanson devient alors vengeresse pour les officiers et sous-officiers qui « pillent » les soldats et se réservent les meilleurs logements. Elle leur promet à leur tour la guillotine, car s’il était d’usage de plier du temps des « défunts rois », le pillage est désormais puni de mort ou de prison. « Messieurs, si j’ai fait couplet Ça n’est point pour vous faire rire. »
Une autre traduit les plaintes d’un soldat emprisonné pour dettes, attribuée à trois soldats de Napoléon en ribote qui se consolent en mangeant des poulets à la broche bien arrosés de vin !
Une chanson fait tout particulièrement froid dans le dos quand on sait que Jagueneau est originaire de Charente-Maritime, près de la Vendée. Elle évoque le siège de Mayence que les Français finissent par perdre, faute de vivres et de médicaments pour les blessés. Les Prussiens, faussement compatissants, les laissent repartir vers leur pays. « Ô Dieu ! Mayence, la jolie ville, Puisqu’il faut enfin se quitter, C’est Du Bayet qui nous commande Pour rentrer dans la Vendée. » On pourrait croire à un retour heureux vers sa campagne natale… mais le siège de Mayence sous le commandement de Jean-Baptiste Annibal Aubert du Bayet, a eu lieu en 1793, cinq ans avant l’enrôlement de Jagueneau. Le retour vers la Vendée entraîne les soldats républicains dans une guerre contre les insurgés. La chanson (apprise dans sa jeunesse ou à l’armée ?) devait avoir une résonance amère.
​
Et si le soldat revient épouser sa promise, encore faut-il montrer à sa mère une bourse pleine de louis d’or (pas même des napoléons !) pour obtenir sa main. Les conditions financières de l’engagement sont récurrentes. On se plaint de n'avoir pas reçu son salaire en raillant la promesse qui avait été faite de soustraire un milliard sur la vente des biens nationaux pour les militaires retirés des camps. « Que fera-t-on de ce milliard Que pour nous l’on conserve ? Je donnerais bien pour deux liards La part qu’on me réserve. Que d’officiers, que de faquins Inutiles à la France Au dépens des Républicains Mangent la récompense. » Les muscadins sont aujourd’hui plus arrogants que les seigneurs jadis, et les braves en habits déchirés n’auront plus qu’à mendier de porte en porte quand viendra la retraite.

Pierre Michel Alix (1762-1817), Le Général Auber-Dubayet aujourd'hui Ambassadeur en Turquie, Paris, Louvre, Département des Arts graphiques
Et les femmes ?
Ne les oublions pas, car la plupart des chansons parlent d’amour. Beaucoup de bergeries et de complaintes traditionnelles, quelques airs de comédies ou de romans à la mode, et bien sûr des chansons un peu lestes, des jeux de mots un peu lourds. L’une d’elle joue sur des équivoques classiques. La structure peut varier d’un couplet à l’autre mais l’équivoque est systématique : « Fou qui se marie », commence-t-elle, et la chanson décrit une vie légère et joyeuse, « Avec ma Glouglou, Je chante, je ris, même je »… Je quoi ? « Je [fous] », car l’on reprend alors le premier vers, « Fou qui se marie ». De même, au deuxième couplet, le premier vers (« Cupidon m’engage ») est repris pour fournir la rime (« De ce divin jus Qui règle nos mouvements du Cupidon m’engage…) On comprend comment finiront les couplets suivants, qui commencent par « Qu’on », « Vidons », « Foulons », « Vit-on, « Combien », « Au curieux »… Ce sont là gaudrioles de potaches, courantes, et issues de l’ancien répertoire. La juxtaposition de ces chansons gaillardes avec des bluettes fades mais à la mode peut parfois surprendre. Celle-ci est immédiatement suivie par la romance de Paul et Virginie…
Alors, oui, il y a des chansons qui heurtent notre sensibilité moderne. On se rengorge de « victoires » amoureuses menées tambour battant, à la hussarde. Les mères mettent en garde leurs filles contre les viols qu’elles ont subi de soldats de passage. Mais on voit aussi que les temps changent. Les filles sont plus libres (« J’ai pour m’amuser sept amants », commence l’une d’elles). Les hommes sont plus tendres. Une chanson évoquant le viol d’une bergère par son berger enchaîne brusquement sur la fidélité d’un soldat qui regrette sa promise, embrasse sans cesse son portrait et lui promet mariage à son retour. Une chanson non retrouvée ailleurs évoque assez ouvertement l’onanisme féminin : une bergère qui se croit seule veut « faire aller le ressort de sa jolie machine », « ouvrir la fontaine de son joli conduit ». C’est osé, même si un berger la convainc vite de l’utilité d’un tuyau à cet usage.
Quant aux mal mariées, elles ne se plaignent plus de la brutalité de leurs époux, mais de leur froideur (« il ne fait l’amour qu’à demi ») lorsqu’ils ont trop bu. « J’enrage d’avoir un mari », s’emporte la délaissée, vite consolée par son voisin. Oui, les filles sont plus libres, et les mères doivent mieux les surveiller :
« Ah que les mères d’à présent
Sont bien à plaindre avec leurs filles !
Elles leur causent bien des tourments,
Surtout quand elles sont gentilles
Pour un amoureux jeune et vigoureux
Elles brisent verrous et grilles. »
Enfin, ces jeunes gens qui ont quitté leur village pour parcourir l’Europe font souvent preuve d’une curiosité touchante. Les chansons de Jagueneau peuvent venir de sa Vendée, mais aussi du Morvan, de Normandie, d’Alsace, des Alpes, du Berry, du Forez, d’Auvergne. Il aime les contrastes linguistiques : ici, on trouve un refrain patoisant ; ailleurs, en argot parisien ; là-bas, une introduction et un finale en latin… Et, pour couronner le tout, un lexique franco-polonais rappelant qu’il a commencé son chansonnier en Silésie !