Félicie Dubois, Les joies simples, éd. François Bourin, 2018.
Il y a deux façons de vivre à la campagne, quand on vient de Paris. Ou on se prend pour un « rurbain », un citadin installé en milieu rural, ou on s’intègre à la vie locale. La première manière est celle des « dames Charnier », mère et fille, en guerre d’usure avec leur voisinage, parce que « vous comprendrez aisément que nous ne sommes pas du même monde ». La seconde, celle « des filles », la narratrice et sa compagne, qui se sont installées à Sainte-Barbe (« deux cents Barbenchons au dernier recensement », dont 163 électeurs et 82 votants), dans le pays d’Auge. Pas facile, pourtant, de s’intégrer dans un village pour un couple hors normes. D’autant qu’on se méfie du « horsain », de celui qui n’est pas du coin. Pensez, on ne fréquente déjà pas trop le Grégoire, parce qu’il vient de la plaine, où on cultive la terre, tandis que dans le pays d’Auge, on pratique l’élevage… Et puis, elles ont un « système spécial » pour être connectées à Internet, un installateur et des abonnements pros, quand le village ne reçoit pas la 4G ni le haut débit…
Mais elles, elles sont du même monde, celui qui discute, qui prend son temps, lance la balle au chien, regarde changer la lumière… L’une va travailler à Paris, l’autre siège au conseil communal. Les deux fréquentent la fête patronale, le déjeuner des voisins, les « vendues », ventes aux enchères des héritages en déshérence… « Nous partageons une réalité commune, tissée de souvenirs ». Elles partagent surtout les histoires du village, et ses « joies simples. » Ici, on savoure des petits fours maison, la factrice distribue le courrier avec autant de bonne humeur que les apéritifs à la fête des voisins, et la chapelle installée sur un ancien site druidique répand un rayonnement bienfaisant.
L’attention aux petits plaisirs de la vie est une thématique chère à notre époque à la fois fascinée et effrayée par la rapidité des révolutions. Elle n’est pas cultivée ici avec candeur, mais pose une atmosphère apaisante dans laquelle quelques fausses notes viennent de temps en temps semer le trouble. Un renard vient étrangler les poules, les frelons nidifient, ce sont les petits soucis de la campagne... Mais il y a aussi les paperasses administratives, qui peuvent se terminer au tribunal… Et puis ceux qui ne sont pas conviés à la fête des voisins. Il y a les persécutions des « rurbains » qui finissent par causer la mort de leur voisin, les locataires du presbytère qui vandalisent la maison louée par la commune… « Dans les zones non connectées se trouvent des traces de réel intact, jamais numérisé. » Ce sont ces traces que collecte aussi Félicie Dubois, et ce ne sont pas toujours des « joies simples ». Si l’on s’inquiète aujourd’hui des « pays sous-développés », on oublie que dans un passé pas si lointain, « on y était » aussi dans les campagnes. Ce mélange de petits plaisirs et de malaise intime est constant. Le bonheur total du chien « heureux d’être content » fait aussitôt penser « au moment où il faudra nous séparer ». Ce mélange induit parfois un humour macabre : « J’ai compté quatre cadavres sur la route ce matin : un gros blaireau, un petit chat, un hérisson et un corbillard garé devant l’entrée de l’église. » Humour macabre qui glisse vite vers le sordide lorsqu’on écrase une portée de chatons contre un mur « en guise de méthode contraceptive », ou qu’un cercueil de zinc explose comme une cocotte-minute.
Et puis, il y a les inquiétudes majeures. Les regroupements de commune qui feront disparaître l’administration de proximité. Les nouvelles qui arrivent par Internet, avec ses débats d’un autre monde, sur l’intelligence artificielle, le cybermonde, le transhumanisme… Que faire face à ces mutations profondes, sinon ériger une grande croix sur la colline « pour signaler au monde qu’il court à sa ruine » ? Retrouver la simple poésie des champs, du ciel, de la lumière, de la plage, se transmettre la clé de la chapelle, pour qu’elle reste ouverte, et se taire. Face à l’injustice inexplicable, « on ne dit rien mais on n’en pense pas moins ». Et parfois, dans ces « joies simples » qui continuent à illuminer la vie, on se regarde en silence, « bien en deçà du langage ». N’est-ce pas là que se dit le principal ?
Voir aussi : Punto final, Une histoire de Jane Bowles, De l’ange à l’huître.
Abdelkader Djemaï, Le jour où Pelé, Le Castor astral, 2018.
17 juin 1965. Oran, dans les soubresauts de la toute jeune indépendance, ce sont d’abord de riches impressions sensorielles. Tous les sens sont en alerte. Des bruits de fusillades et des ronflements de camions militaires, des ombres qui se faufilent comme des lézards, l’hiver vif et glacial luttant contre les braseros rougeoyants, un couscous « tellement brûlant qu’on aurait dit qu’il dansait de joie »… Pour Noureddine, le jeune narrateur, une sorte de paradis fragile et innocent — « la niya, la naïveté, l’innocence dont parlait sa grand-mère au front tatoué et au corps ridé comme une vieille pierre. »
Tout n’est pourtant pas paradisiaque, au sortir d’une longue guerre, mais un monde nouveau se construit, auquel l’adolescent participe avec la candeur de son âge, et comme toute la population entraînée dans un élan patriotique. « Une sorte d’innocence, d’enthousiasme tranquille ». On donne ses bijoux pour financer le fonds de solidarité nationale. On oscille encore entre deux cultures. On débaptise les rues, mais on conserve le Tirigou, un quartier populaire ainsi baptisé en hommage à Victor Hugo. On va écouter des groupes musicaux locaux qui reprennent des tubes français adaptés des standards anglo-saxons… Mais déjà le FLN censure certaines de leurs chansons. Il faut dire que les références culturelles sont parfois sensibles. Les statues de Belmondo père sont bien un peu trop nues. Il suffit de les ranger dans les réserves du musée. La pudeur musulmane a d’autres règles. On ne se soucie pas de nudité au hammam, mais par respect pour son père, Noureddine ne s’y rend pas quand il s’y trouve.
Cette « naïveté touchante » culmine soudain dans un double événement : le « roi Pelé » vient disputer un match amical contre l’équipe nationale de football, le jour même où un communiqué de réconciliation vient mettre fin aux tensions entre le FLN et FFS, Front des Forces Socialistes. D’ailleurs, le président Ben Bella assistera au match. Pelé nous aura porté chance, conclut Noureddine : ce n’est pas seulement un buteur exceptionnel, mais « un dieu, un sorcier, un magicien ». « Sa seule présence solaire » illumine un match. Balles et ballons… Les deux mondes vont-ils se réconcilier dans un même enthousiasme ? Pourquoi pas : les frontières ne sont pas étanches entre le politique et le sportif. Le Président avait brillé au poste de demi-centre à l’Olympique de Marseille…
Mais après un but « à la beauté fatale », Pelé va s’asseoir sur le banc de touche. Le monde s’écroule, la magie se dissipe : le match a perdu son roi. La soirée devient « comme un méchoui sans mouton ». Et peu après, des berlingots en carton sont lancés sur le président : préfigure d’un coup d’État qui ne tarde pas. Le colonel Boumediene a renversé Ben Bella. Pour le petit monde d’Oran, c’est la fin de la naïveté, de l’innocence. « Il lui semblait que la ville et le pays tombaient ans une sorte d’atonie, de flottement, de doute, d’indifférence à ce qui venait de se produire, comme si les gens étaient habitués à s’attendre au pire. » C’est encore en termes sportifs qu’il appréhende le politique : un coup d’État est comme un « tacle par derrière, un but hors-jeu ou avec la main ». Ce court récit, concentré sur cette journée qui se voulait le couronnement de l’enfance, mais qui a marqué l’entrée dans l’âge adulte, résume en quelques images fortes la montée de cette fièvre et sa brusque conclusion.
Voir aussi : La dernière nuit de l'émir, Une ville en temps de guerre, La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert, Un moment d'oubli.
Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’iconoclaste, 2018
L’histoire commence comme un conte. « À la maison, il y avait quatre chambres. » Il était une fois… Mais les personnages sont ici des lieux. Des lieux qui parlent de mort. Car s’il y a la chambre de la narratrice, celle de son frère Gilles, celle de leurs parents… la quatrième chambre est celle des cadavres. Le lotissement où ils vivent est composé de pavillons alignés comme des pierres tombales. Le dépotoir où ils jouent, dans des carcasses de voitures, est un cimetière de métal. On y arrive par le bois des Petits Pendus. Où qu’on se tourne, les lieux ne parlent que de mort.
Alors, bien sûr, il y a les animaux, qui parlent de vie. On s’émerveille à la naissance des petits chats. Mais comment oublier que le père est un chasseur et que la « chambre des cadavres » est hantée par ses trophées ? On n’y voit pas des têtes d’animaux empaillées, mais des animaux « amputés du corps ». Comment oublier que le parc d’attractions où travaille le père a tué le jardin zoologique ? Que la mère, qui prépare les repas « comme une amibe » — sans goût, sans créativité, mais avec beaucoup de mayonnaise — a par inadvertance nommé « Curry » un petit chien que sa fille avait dédié à Marie Curie ? Comment oublier que les chiens et les chats disparaissent, sont massacrés ? Et surtout, comment oublier la hyène, si vivante quoique empaillée, qui devient aux yeux de la fillette le refuge du mal, de la mort ? Les animaux à leur tour parlent de mort. La bête rôde dans la maison et, un jour, s’empare du cerveau de Gilles. « Ce qui vivait à l’intérieur de la hyène avait progressivement migré vers la tête de mon petit frère. »
Pour exorciser la mort, il n’y a plus qu’à inventer des histoires. « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. » Et cela marche, grâce à la magie de la langue, qui transcende le quotidien. Comme dans un conte, on apprivoise la mort avec des mots. On se délecte de peur à susciter des monstres et inventer des ogres. Mais voilà : la vie, la « vraie vie » reprend toujours le dessus. Un jour, le marchand de glace a la tête emportée par sa bombe à chantilly sous les yeux des gamins. Depuis, Gilles ne rit plus.
Alors la petite sœur décide de rendre le rire à son frère. Il suffit de revenir en arrière, de voyager dans le temps pour que l’explosion de la bombonne n’ait pas eu lieu. Elle se passionne pour la physique, pour Marie Curie, qu’elle se choisit comme « marraine » depuis le royaume des morts, puis pour la physique quantique. Elle s’arrange pour prendre des leçons en cachette. Après tout, que risque-t-elle ? « Je me suis rappelé que j’étais sur la branche ratée de ma vie. Un jour, je reviendrais dans le temps. Je pouvais tout essayer, je ne risquais rien. Je reviendrais à ce soir d’été de mes dix ans et rien de tout ça n’aurait jamais existé. »
Mais le temps continue sa course — on suit la petite narratrice durant cinq ans, qui feront passer son corps de l’enfance à l’adolescence. Et elle comprend peu à peu que l’enfance n’était pas ce paradis d’innocence qu’elle rêve de retrouver pour ramener le sourire sur le visage de son frère. Le malheur ne s’isole pas du bonheur comme la tête de la hyène subsumant tout le mal du monde. Son projet même porte en lui sa contradiction : si elle revient en arrière pour empêcher la mort du glacier, elle perdra l’événement fondateur qui lui a donné envie de remonter le temps. « Si le glacier ne mourait pas, je n’inventerais pas la machine, c’était le paradoxe temporel classique. » Accepter le mal est le début de la vie adulte. En cela, le conte est initiatique. Il s’agira alors de se « construire un paysage intérieur solide et fertile » dans la « vraie vie », celle que l’on affronte, non celle que l’on invente.
Ce premier roman détone dans la rentrée littéraire. Écrit d’une plume déjà solide, il manie la métaphore avec aisance et l’humour avec doigté. Ce n’est pas évident, vu les thèmes abordés. Alors, c’est vrai que, parfois, on se demande jusqu’où on peut laisser filer la métaphore sans sombrer dans le ridicule (j’avoue n’avoir pas été électrisé par l’amibe surexcitée), mais on se laisse prendre à cette langue vigoureuse et sans complexe, qui ose regarder en face une tête déchiquetée (« un visage en viande ») et évoquer sans rire les tentacules des sanglots serrés autour de la gorge.
Voir aussi : Kérozène.
Georges Didi-Huberman, Aperçues, Minuit, 2018.
Le philosophe, l’iconologue, sont des hommes de savoir : ils nous disent ce qu’ils voient. Le lecteur est homme de désir : il cherche ce qu’il regarde. Deux intentionnalités qui s’annulent dans l’apercevoir, ce glissement du regard qui voit sans vouloir posséder. « J’ai pris l’habitude de nommer “aperçues” des bribes de choses ou d’événements qui apparaissent sous mes yeux », définit sobrement Didi-Huberman. On pourrait réduire ce livre à une somme, quoique savamment architecturée en quatre temps, de notes éparses couvrant une quinzaine d’années, des souvenirs de lectures, de tableaux, de rêves, de villes, de cours magistraux… Ce serait réduire le kaléidoscope à un amas d’éclats scintillants. Chacune de ces notes, en soi, est un petit bijou de finesse, de poésie, d’émotion, de réflexion. Quelques mots surpris dans la bouche d’un clochard, une chaussure de bébé accrochée au parechoc d’une voiture, un clin d’œil à la « légende exorbitante » de sainte Lucie, ouvrent soudain un abîme de réflexions en abyme — oui, le jeu de mots fait aussi partie de ces aperçues.
On pourrait lire ces fragments comme les choses vues d’Hugo ou la passante de Baudelaire. S’arrêter à des analyses plus substantielles, une docte réponse sur l’exposition Soulèvements, des réflexions sur le chef-d’œuvre. Laisser résonner en soi des évocations plus poétiques, sur l’art de « mettre les voiles » ou de prononcer à trois voix le mot reliure, avec la tête, la poitrine et le sexe. On pourrait aussi réfléchir au choc des images, des associations provocatrices (une Annonciation et une image porno) ou brutales (un paravent de Maruyama Ôkyo et une victime de Charlie Hebdo).
Mais il faut aussi aller au-delà. La démarche de Didi-Huberman est par elle-même novatrice. Si la vue est un savoir, l’aperçue devient une forme de non-savoir, non pas une ignorance, mais « de la nuit qui remue », une lueur qui émerveille plutôt qu’une lumière qui éblouit. On pénètre alors dans une autre forme de connaissance, plus intime, plus profonde. Au « travail direct », volontaire, qui construit le savoir, s’ajoute un « travail au travers », qui ne s’y substitue pas, mais qui occupe ses marges. « Tout ce qui nous traverse, tout ce qui nous tord de l’intérieur, apparaît alors ». Bataille opposait les « humbles vérités » du langage profane à la communion par le langage sacré. Didi-Huberman nous invite à l’ekphrase, qui serait au discours (phrasis) ce que l’extase est à la stabilité (stasis) : « des phrases qui sortent d’elles-mêmes et nous sortent des conventions où le discours tend si souvent à se reposer ». Toute une philosophie de la vie et de la connaissance : ce que l’on voit en passant n’est jamais une stase, mais un mouvement.
À la réflexion philosophique, on pourra préférer des images stimulantes, le polaroïd comme genre littéraire, le déchet comme « polypier d’images ». L’important est que nous entrions dans ce dialogue qui rompt la dualité entre auteur et lecteur, philosophe et œuvre d’art : car il nous arrache à nos paisibles certitudes pour nous plonger tout crus dans de brutales et fécondes évidences.
François Coupry, L’agonie de Gutenberg, Pierre-Guillaume de Roux, 2018.
Pendant cinq ans, sur le compte Facebook de François Coupry ont paru de « vilaines pensées ». Qui les écrivait ? Ses amis ne pouvaient imaginer que c’était lui qui racontait son « plaisir suffoqué » devant l’effondrement du World Trade Center (« On dirait du cinéma »), ou son malaise de riche « terriblement encombré » de sa richesse. Ce ne pouvait être lui qui brisait les pires tabous du XXIe siècle, bien pires que le celui de l’inceste, « le goût du passé, le sens de l’histoire, l’usage de la culture ».
Non non, ce n’est pas lui : c’est madame de Sévigné qui écrit à sa cousine, c’est Montesquieu qui nous envoie d’outre-monde de nouvelles lettres persanes, c’est la petite souris Joséphine ou ce vieux fou de Piano — « mon pire ennemi, mon complice, peut-être mon double, ou celui qui me tend un miroir », s’effraie François Coupry, le vrai, l’unique ! La preuve ? Tous ces spectateurs ahuris d’un monde en folie parlent peu ou prou de François Coupry, lisent ses livres, le regardent vivre. Bien sûr, Piano est sourd d’une oreille, comme François, mais qu’est-ce que cela prouve ?
Alors, écoutons sans arrière-(mauvaises)-pensées ces mauvaises (pensées) langues, goûtons sans retenue au plaisir de ces textes qui se présentent tour à tour comme des réflexions paradoxales, des saynètes, des inventions insolites, des fables… Si elles nous choquent, c’est parce qu’elles parlent du monde tel qu’il est, vu d’on ne sait où, et que « rien n’est plus odieux que l’ordinaire ». Mais, plus profondément, parce que les personnages introduisent un décalage constant entre le monde et sa représentation. Ce sont des voyeurs plus que des spectateurs, comme les oiseaux qui, dans les derniers textes, commentent de haut les actions insensées de ces « pauvres humains ». Et en commentant le monde, ils laissent une partie d’eux imprégner l’illusion du réel.
Une partie d’eux ? De leur masque, plutôt, car tous jouent un rôle. Un certain Karl a passé sa vie sur une scène de théâtre, François Hollande joue au président, l’homme invisible s’est affublé d’un masque visible, et ne parlons pas de Piano, qui « joue » au docteur, au « détective de la pensée », à bien d’autres métiers, avant de finir à l’asile. N’est-ce pas la caractéristique de notre monde, de préférer la communication à l’information et le story-telling à la vérité ? Car « la marque de l’humain – sa beauté, dirais-je – réside dans le mensonge. » Et de ce point de vue, l’époque actuelle a fini par rejoindre François Coupry (ou l’inverse) en érigeant la « post-vérité » en concept philosophique ! Derrière des récits d’apparence loufoque se profilent des réflexions graves. Le califat de Bretagne, qui impose le voile intégral aux Bigoudènes, peut en cacher un autre. Le duel entre la sorcière de l’Est et le sourcier de l’Ouest nous raconte une campagne électorale bien connue. Et ceux qui croient en une transcendance sans vouloir se fondre dans une religion expriment peut-être « la conception la plus forte et la plus active de la Laïcité ».
On retrouve dans ces courts récits rédigés sur cinq ans les thèmes chers à François Coupry, en particulier la priorité donnée à la fiction sur la réalité, les récits créant le monde plutôt qu’ils ne le décrivent. Explicitement, dans des notes récapitulatives pour un colloque. Implicitement, à travers les jeux de miroir ou de rideaux de théâtre. S’il y a tant d’acteurs et tant de masques chez François Coupry, c’est parce que le monde lui-même est un jeu de rôles. Un thème jadis développé dans Notre société de fiction. La fonction du merveilleux n’est dès lors pas de faire rêver, mais « de faire saisir la relativité et surtout l’imperfection absolue des points de vue ».
La mauvaise pensée, parce qu’elle scandalise, entre dans ce projet. Elle entend mettre le lecteur « en un état de trouble et d’étonnement stupéfait », par des textes qui ne sont pas illogiques, mais construits selon des logiques inconnues, comme s’il s’agissait d’un ouvrage « très réaliste mais rédigé par un ovni » ou plutôt, selon le terme qui apparaîtra un peu plus loin, par un evni, un être vivant non identifié. Peu importe que ce soit Piano, la petite souris ou François Coupry qui parle : c’est le « mutant rétro », personnage de son propre récit, qui s’invente devant un public médusé. Et peu importe si Piano parle devant des salles vides et défile tout seul sur les boulevards parisiens : cela fait partie de son rôle. Comme le fantôme du Président, que « la trop vaste complexité du pouvoir politique » a dépossédé de lui-même. Peu à peu, il va devenir invisible, « tout voir sans être vu, agir en catimini, à l’insu de tous »… En somme, comme la petite souris, ou comme l’Internaute sur FaceBook. Car ce qui disparaît, c’est le vieux monde, celui de Gutenberg, celui du personnage de François Coupry, dont il est le premier à se moquer. Et ce qui se profile, c’est un nouveau monde dont l’écrivain François Coupry nous dévoile les règles paradoxales. À lire ces récits comme les matrices du réel et non comme son reflet déformé, nous entrerons peut-être dans les coulisses du monde, nous découvrirons ce que l’homme ne sait pas encore, mais que nul ornithorynque n’ignore.
Voir aussi : Les trois coups du cavalier chinois ; Les souterrains de l'Histoire; Où est le vrai Louis XVI ?; La femme future; Le grand cirque du cavalier chinois, Zeus et la bêtise humaine, Le fou rire de Jésus. L'agonie de Gutenberg (2).
Georges-Olivier Châteaureynaud, Contre la perte et l’oubli de tout, Albin Michel, 2018.
Deux tentations menacent l’écrivain en mal d’inspiration : écrire un art poétique et rassembler en un volume ses textes épars. Le critique paresseux pourrait croire que Georges-Olivier Châteaureynaud parvient à succomber simultanément aux deux. Ce serait faire preuve d’autant de mauvaise foi que de courte vue : ni le romancier ni le nouvelliste ne sont à court d’inspiration, et ces textes que les plus familiers de son œuvre auront pu lire ici où là n’ont rien d’un recueil disparate. D’une part, parce que chacun est ciselé avec autant de rigueur que d’humour et constitue un joyau coloré et revigorant en ces périodes où le roman explore plus volontiers toutes les nuances du gris. Et d’autre part, parce que l’ensemble, aussi hétéroclite semble-t-il, fait émerger un sens dont chaque texte ne constitue qu’une approche partielle. Des textes de réflexion alternent avec des nouvelles, des notes critiques portant sur un livre avec des analyses approfondies d’une œuvre : c’est un incroyable atout pour transmettre sans s’appesantir. On échappe ainsi à la lourdeur théorique d’un art poétique. Regretter que le fantastique s’enferme dans les poncifs de vieux cimetières et de châteaux hantés n’est qu’une idée vague : raconter « L’abribus hanté » nous introduit de plain-pied dans une autre conception qu’il est inutile de théoriser.
Et puis, ne boudons pas notre plaisir. L’auteur a l’art de la formule pour épingler les « stars analphabètes du roman immédiat » qui confondent la littérature et le produit de consommation courante (le roman n’est pas une cabine à UV : on n’en ressort pas bronzé), ou les « Naïfs nazis, gourdifles en chemise brune » qui croient possible de censurer la création : « Brûler un livre, c’est brûler Phénix ». Le petit texte intitulé « L’inconscient romancier » est de ce point de vue particulièrement réjouissant. S’interrogeant sur la « grave crise de contenu » qu’a traversée le roman à la fin du XXe siècle, et se demandant si la focalisation sur « l’écriture » en était la conséquence ou le symptôme, il conclut par cette formule éclairante : « Mais enfin, que l’œuf précède ou non la poule, il y a de la poulité dans l’œufitude et réciproquement ».
Le fil rouge entre tous ces textes est bien sûr le fantastique auquel l’auteur s’est voué durant toute sa carrière. À condition qu’on ne le réduise pas à l’épouvante. Car tout art produit dans un même mouvement de l’émotion et du sens : la peur, qui n’appartient qu’à l’émotion, n’est qu’un effet secondaire, un « produit dérivé » de ce qui fait l’essence même du fantastique, « la négation de l’ordre coutumier du réel ». De même, le recours systématique à des stéréotypes clinquants invite à un « aggiornamento des topiques » qui joue sur une gamme plus subtile. Foin des lieux clos, des dragons et des zombies, il faut renoncer « au tout-venant des créatures fantastiques, au pandémonium né de l’imagination humaine ». La Vouivre de Marcel Aymé rompt avec les clichés du personnage comme la Forêt forteresse de Michel Host réinvente le lieu hanté.
À travers des exemples et à cent lieues d’une théorisation abstraite, Georges-Olivier Châteaureynaud nous invite à redéfinir les genres regroupés dans la « famille aristocratique-chimérique » qui, depuis toujours, affronte la « famille bourgeoise-réaliste » à l’intérieur de la littérature française. Bien sûr, on distingue déjà le fantastique du merveilleux, le monde féérique de la littérature de l’imaginaire… Mais c’est pour opérer de nouveaux regroupements. L’intérêt de cette approche, c’est de montrer que chaque écrivain invente son propre genre : le seul trait commun qu’on peut trouver entre romanciers atypiques, c’est leur singularité. Loin des étiquettes pompeuses de la narratologie, il invente alors des genres à l’énoncé poétique. Adolfo Bioy Casares appartient à la « tradition horlogère du roman » par la minutie mystificatrice du détail. R.A. Dick écrit du « fantastique délicieux » où les fantômes ne servent pas à effrayer le badaud consentant. Noël Delvaux exploite « les univers inexplicites », dont le sens est virtuel, « en puissance ». Michel Host « joue devant nous au bonneteau d’une “surfiction” », le narrateur entrant dans le déroulement d’une fiction préexistante qu’il dérange par son irruption. Michel Schneider préfère explorer un « tramonde », un envers du monde qui devient la vraie patrie de ses héros. Pascal Garnier est le maître du roman gris et Marie-Hélène Lafon, du roman natif. La précision, l’exactitude fulgurante de ces épithètes découragent toute généralisation.
Réinventer le fantastique sans l’enfermer dans une nouvelle étiquette : il y va de sa survie. Car le fantastique repose sur la surprise, et le recours à un arsenal standardisé banalise l’effet : « L’irruption de l’inadmissible est admise, l’altération de la légalité quotidienne tolérée ». La révolution permanente contre les étiquettes castratrices est de salubrité littéraire. L’auteur ainsi ne se définit plus par une logique extérieure, celle du genre qu’il pratique et partage avec d’autres, mais par une logique intérieure, celle qui charpente toute son œuvre depuis le premier roman. La vraie littérature, celle dont la voix est toujours identifiable, exprime une sensibilité singulière, mais, en même temps, dans laquelle l’humanité se reconnaîtra. Une voix, qui se retrouve de roman en roman, qui traduit l’homme et en même temps le dépasse, à tel point qu’un critique a pu se demander si Hubert
était un être humain — « C’était bon signe. »
Si ce livre esquisse une histoire littéraire alternative, qui privilégierait Cyrano de Bergerac sur Corneille et verrait dans Balzac l’auteur de la Peau de chagrin plus que du Père Goriot, il se garde de constituer des « écoles » — à tel point que la Nouvelle Fiction, à laquelle a participé Georges-Olivier Châteaureynaud dans les années 1990, n’est évoquée que dans un clin d’œil au détour d’une phrase. Il ne sert à rien de rassembler des auteurs si eux-mêmes ne font pas montre d’une personnalité charpentée à travers leurs livres.
Mais au-delà des personnalités et des mouvements littéraires, c’est à un imaginaire commun à toute l’humanité, et qui se manifeste depuis l’origine à travers quelques mythes nourriciers, qu’il faut se référer pour savoir ce qui fait sens malgré la tentation de la quincaillerie fantastique. Autre chose parle alors à travers le romancier, qui ne se réduira jamais à ses conceptions ou aux théories littéraires. « Appliquons-nous seulement à laisser à la bouche d’ombre une chance de prononcer quelques mots énigmatiques à travers la nôtre. »
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Le corps de l'autre, Résidence dernière, Le goût de l'ombre, De l'autre côté d'Alice, Aucun été n’est éternel. À cause de l'éternité. Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Patricia Castex-Menier, Adresses au passant, Éditions Henry, 2018.
« Ci-gît le jour,
dans sa splendeur encore,
et nous nous retournons trop tard
sur aujourd’hui.
Regrets, en fermant les persiennes. »
Ces « épitaphes ordinaires » s’adressent, comme dans l’antiquité, à celui qui chemine sur les routes encadrées de stèles, bien plus qu’aux visiteurs de nos modernes cimetières que l’on visite en connaissance de cause. Elles le surprennent sur sa propre voie, dans son propre parcours de vie. Elles lui signalent avec poésie, humour, ironie ou nostalgie tous ces brefs instants qu’il a laissé mourir en négligeant de les vivre. Plus que l’évanescence du quotidien, c’est notre rapport à l’éphémère qui est alors interrogé : devons-nous, pouvons-nous l’arrêter, ou est-il d’autant plus précieux que promis à une mort rapide ? Ainsi se succèdent l’épitaphe du jour, celle de l’horizon, du chant du merle, ou du poème. Aucun regret à avoir : ils seraient aussi lourds qu’une dalle funéraire.
« C’est ici que demeure le vent
Mais peut-on faire demeurer le vent ? »
Non, bien sûr : mais il ne faut pas oublier, avant qu’il ne retombe, d’en saisir le moindre souffle sur son visage. L’inéluctabilité de la disparition est plus sensible encore sur ces minuscules épiphanies de la vie, qui nous invitent à « prendre la mesure du plus vaste, de l’immobile ». Ces légères notations qui adoptent le ton solennel de l’épitaphe ne sont pas sans un humour discret légèrement grisé, « comme si une souris avait étouffé un chat dans la gorge ». Les envois qui signent certaines d’entre elles, en particulier, peuvent faire preuve d’une ironie corrosive : « hommage de la ville », « remords des assassins » — on imagine l’effet de ces plaques sur certaines tombes… Et que dire de la stèle au droit d’asile, XXIe siècle ? La poésie sait parfois en dire beaucoup en peu de mots.
D’autres préfèrent une nostalgie poétique qui nous invite à réfléchir aux rapports entre l’espace, immobile, et le temps, qui s’enfuit. Telle la « chambre avec vue sur le temps » qui nous installe à la frontière entre les deux dimensions. Dans cette dialectique de ce qui passe et de ce qu’on arrête naît le désir, clé de l’éphémère. « Hier s’est éteinte la beauté dont plus personne n’avait faim », dit sobrement son épitaphe. Ce serait presque une morale, si elle n’était aussi évanescente que les instants qu’on a omis de désirer. Les vertus du quiétisme n’ont pas besoin des traités de Mme Guyon pour constater : « Trop de volonté me fut fatal ». Ouvrons-nous à la vie, ouvrons-nous au poème. C’est alors, seulement, que le désir fondamental, comme les très grands vents de Saint-John-Perse appelés par la vacuité du monde, se lèveront, nous rappelant qu’il n’est pas de souffle sans appel d’air, pas d’éros sans le manque, pas de vie sans la mort. Si l’on demande à l’âme un signe de son existence, elle répond qu’il sera digne de foi « seulement si tu crois que je te manque ». Telle est la leçon éminemment optimiste de la disparition des choses : elle nous communique l’impérieux besoin de les regarder. Il ne s’agit pas de les épingler comme des papillons morts, mais de les laisser vivre et s’évanouir.
« Une à une,
les certitudes ont succombé.
Béni
soit le doute, qui fait trembler. »
Aussi ne nous étonnons-nous pas que la mort du jour, qui ouvre le recueil et le transmue en longue nuit d’Idumée, aboutisse à la reconnaissance de l’inéluctable cycle de la vie, dans le dernier poème :
« Ci-gît la nuit,
qui mourut en couches.
Et de la nuit naquit le jour. »
Voir aussi : Bouge tranquille, Passage avec des voix, Suites et fugues, Le dernier mot, Soleil sonore, X fois la nuit, Al-Andalus, Chroniques incertaines. L’instinct du tournesol. Cargo. Accoster le jour. Havres. Contre-jours.
Michel Brix, Libertinage des Lumières et guerre des sexes, Kimé, 2018.
Un paradoxe qui, me semble-t-il, n’avait jamais été souligné est à l’origine de ce livre. Les libertins du siècle des Lumières, estime-t-on a priori, avaient pour but de prendre le maximum de plaisir avec le maximum de maîtresses. Pourtant, ils n’hésitent pas, une fois leur proie conquise, à publier urbi et orbi leur victoire, les détails de leur liaison et l’infamie de leur conquête. Cela ne devrait-il pas dissuader à jamais les femmes de leur succomber ? Ne serait-il pas plus efficace de leur garantir le secret sur leurs faiblesses ?
C’est donc, dira-t-on, que le plaisir n’est pas leur objectif premier, mais la sotte vanité d’accumuler les conquêtes. Mais cela ne suffit pas : il leur faut humilier celles qu’ils ont fait plier, publier leur indignité et les mettre au ban de la société. Il y a véritablement une guerre à mort contre leurs victimes qui ne se réduit pas à fierté de leur victoire et qui s’exprime avec toute la violence d’un vocabulaire guerrier ou cynégétique. Les femmes sont le « parti ennemi », qu’il faut définitivement réduire au silence.
Une guerre, estime Michel Brix, commencée « dans la jungle des origines », lorsque toute relation sexuelle s’apparentait à un viol. Or les femmes étaient en passe de la gagner. Elles ont peu à peu constitué une force de civilisation qui a culminé dans la fine amor des cours médiévales, dans le pétrarquisme de la Renaissance et dans les salons parisiens du XVIIe siècle. La galanterie qui s’est développée dans ces salons a contribué à la civilisation des hommes par les femmes. Le libertinage du siècle suivant serait dès lors une « revanche » du masculin contre la domination des femmes et pour rétablir leur pouvoir primitif. On comprend dès lors pourquoi il est si important d’humilier les femmes dont on a fait la conquête : en montrant qu’elles sont, en fin de compte, aussi volages que les hommes et tout aussi esclaves de leurs désirs, le libertin se dédouane et démontre que les femmes ne sont pas dignes du rôle civilisateur qu’on leur a attribué. Aussi le libertinage philosophique ne peut-il se concevoir qu’au masculin : « fantasme phallocentrique », il ne se réalise qu’à travers le déshonneur des femmes. Il prend naissance dans l’aristocratie désœuvrée du siècle de Louis XV, qui s’ennuie de sa propre inutilité et qui renie ses idéaux de galanterie. Les grands bourgeois lui emboitent bientôt le pas.
Comment a-t-on dès lors considéré le siècle des Lumières comme une libération des mœurs pour les femmes aussi bien que pour les hommes ? Au prix d’un « gauchissement dans l’interprétation », estime l’auteur : on parle de « concession à la censure » à la fin des Liaisons dangereuses, sans se demander s’il ne s’agit pas d’une volonté de Laclos ; on oublie les tourments infligés aux femmes par Casanova pour en faire leur ami ; on suppute l’existence d’un libertinage féminin qui n’est qu’une abdication et non une émancipation des femmes ; on adhère aux clichés répandus par le surréalisme sur le « divin marquis » sans s’apercevoir que Sade blâme lui-même la conduite de ses héros… Il s’agit donc de dépoussiérer notre regard sur le corpus libertin et de le replacer dans le contexte de l’époque.
Cela passe d’abord par une redéfinition du terme. Être libertin peut avoir bien des sens : un scepticisme religieux (liberté de pensée), un refus des conventions sociales (liberté de mœurs), une opposition à l’autorité (liberté politique)… Les trois formes de libertinage coexistent à l’époque classique et peuvent d’ailleurs se cumuler, en particulier dans le mythe de don Juan, qui constitue un tournant dans l’histoire du concept. C’est alors que le jouisseur devient un personnage nuisible et révolté, cherchant la ruine de ses conquêtes, mais aussi de son serviteur ou de tous ceux qu’il croise. Le libertin se targue peu à peu de philosophie, tirant dans le domaine moral les conséquences des Lumières. On ne peut plus confondre les romans érotiques du XVIIIe siècle avec les œuvres grivoises des siècles précédent : le nouveau libertin revendique hautement la remise en cause des valeurs morales de son époque comme un progrès assimilable au discours des philosophes. Ainsi, il dédaignera les prostituées, dont les mœurs libres ne nécessitent aucune émancipation, et poursuivra de préférence les femmes les plus vertueuses en vue de les libérer de leurs préjugés.
Un visage original du libertin se dessine ainsi entre les Mémoires de la vie du comte de Gramont de Hamilton (1713) et l’Adolphe de Benjamin Constant (1816). Tout cela n’est bien entendu que façade : si le libertin fait mine de mépriser les préjugés pour émanciper la femme, dès qu’elle s’est rendue, il la dénonce et se montre à l’inverse un farouche défenseur des préjugés moraux ! Ces jeunes gens hardis et déterminés peuvent alors être considérés comme « une sorte de comité de vigilance masculin, chargé de surveiller étroitement la vertu des femmes » et de les mettre à l’épreuve pour démontrer que leur domination est usurpée. Voilà qui explique peut-être la tolérance sociale à leur égard : en montrant que les femmes sont indignes du rôle civilisateur auquel elles prétendent, les libertins rendent service à la communauté masculine, qui peut reprendre le pouvoir que lui donne la force.
Vient ensuite l’analyse du phénomène dans le créneau historique retenu : le désir de gloire qui amène à multiplier les conquêtes, le fameux mythe des mille e tre ; l’art de feindre, de compromettre, de harceler, de surprendre l’intimité... Mais aussi l’attention toute particulière à la psychologie féminine qui permet de trouver le défaut dans l’armure de sa victime : ennui, coquetterie, désir de sauver un homme perdu, lassitude d’un mariage arrangé, influence des lectures romanesques, vanité d’être courtisée par un homme à la mode, naïveté ou inexpérience, souci de mériter son image de sensibilité ou, à l’inverse, adhésion aux nouvelles valeurs d’émancipation des préjugés… Chaque femme a son point faible qu’une étude minutieuse permet de déceler. Si l’on se souvient que don Juan n’avait d’autre arme que de proposer le mariage à ses victimes, on voit combien la galanterie a raffiné l’art de la séduction, au point de laisser croire que le libertin était plus attentif aux femmes. Ce n’est certes pas faux, mais cette attention est un artifice, non une prévenance. Il lui faut une parfaite connaissance du lieu et des « décors incitatifs » (rideaux du lit tirés, cabinets douillets, boudoirs, alcôves, pavillons…), mais aussi des « moments » où une femme est prête à se rendre.
La majeure partie du livre est consacrée à deux cas particuliers, et particulièrement célèbres : Casanova et Sade. Particuliers, car la logique libertine n’est pas à l’œuvre de la même manière chez l’aventurier vénitien qui a passé sa vie à fuir et le noble provençal qui a passé la sienne en prison ou en asile. Particulier, surtout, car il s’agit de deux personnages historiques, le mythe ayant dans les premiers chapitres été analysé en fonction de héros littéraires. Mais l’un et l’autre partagent une même fascination de la critique du XXe (et du XXIe) siècle, qui a entrepris leur réhabilitation, sinon leur canonisation dans la religion du plaisir.
Michel Brix revient implacablement aux textes pour dénoncer cette imposture. « L’Histoire de ma vie est un bréviaire du parasitisme et de l’intrigue, par un surdoué de ces deux disciplines », tranche-t-il. Casanova est un séducteur sans scrupule, qui s’embarrasse peu de sentiments, entend conclure le plus vite possible, y compris par la violence. C’est « un enfant irresponsable, qui aurait l’Europe entière pour cour de récréation, vivrait dans le refus absolu de toute contrainte ou obligation, et ne pourrait concevoir l’existence que comme un jeu » : les « sages règles de l’étourderie » lui semblent une justification suffisante de ses ignominies, qu’il excuse par le rire qui désamorce toute critique. À la fois libertin et débauché, il est atteint d’une obsession sexuelle qui le distingue des libertins philosophes : manœuvres moins sophistiquées, incapacité à raisonner dès qu’il est question de sexe, fantasmes pervers (inceste, excitation du pucelage…), rien ne lui est épargné. Il partage néanmoins avec les libertins la haine des femmes et la dénonciation de leur prétendue vertu civilisatrice, et l’orgueilleuse sensation d’avoir une mission à accomplir, qui le dispense des préjugés ordinaires. Pourtant, ceux-ci lui sont nécessaires, puisqu’eux seuls permettent la transgression. Sans eux, il n’y aurait pas de sentiment d’appartenir à l’élite qui les méprise. Le portrait, discrètement teinté de psychanalyse dans l’évocation de l’enfance du Vénitien qui expliquerait son caractère, est original et forme un contrepoint appréciable aux dithyrambes des casanovistes, que l’on n’osait plus remettre en cause.
Quant à Sade, après avoir déboulonné avec beaucoup d’humour la statue que lui a dressée le XXe siècle, Michel Brix y voit une contre-utopie du projet philosophique et libertin. Héritier du roman gothique plus que de l’esprit encyclopédique, il montre par ses écrits que la nature humaine ne se tourne pas vers le Bien universel lorsqu’elle est débarrassée de ses préjugés et qu’elle s’épanouit sans contrainte. À l’inverse, travaillée par des « forces obscures » et des instincts impérieux, elle s’abandonne aux fantasmes les plus sordides. Ses personnages poussent jusqu’à l’extrême les limites du libertinage, jusqu’à une caricature qui le rend odieux au lecteur : l’homme émancipé des préjugés, qui se donne pour Dieu à lui-même (« Je serai le Dieu qu’elle aura préféré »), étend par la libération des pulsions primitives son pouvoir sur le monde (« je voudrais que l’univers entier cessât d’exister quand je bande »). Mais à force de vouloir dépasser leurs limites, ces personnages vont de transgression en transgression jusqu’à n’avoir plus à braver que leur propre loi, jusqu’à n’avoir plus à se révolter que contre leur propre révolte. La transgression ultime, pour Noirceuil, serait ainsi… le mariage ! L’auteur sulfureux ne serait-il pas, en fin de compte, plus moraliste que libertin ? Si l’on résiste à la tentation d’assimiler l’auteur et ses personnages, si l’on confronte, au contraire, ses opinions au cynisme impitoyable de ses héros (il se serait par exemple opposé à la peine de mort sous la Révolution), on en vient à se demander si ses personnages ne sont pas des repoussoirs. Ancien libertin, ancien disciple des philosophes, Sade comprend que les digues élevées par ceux-ci contre le Mal sont illusoires et dénonce en les radicalisant les idées qui ont « empoisonné » sa jeunesse et entraîné ses malheurs. Comme Laclos (et à la différence de Casanova), il « déshabille moralement » les libertins, préparant le retournement moral du XIXe siècle. Ici encore, une image originale qui nous change de la doxa de la critique moderne, les « milieux prétendument “autorisés” » qui voient en Sade un « chantre, et non un dénonciateur, de la liberté sexuelle ».
Cela conduit tout naturellement à une comparaison entre le libertinage des Lumières et celui de notre époque, dans une conclusion sans doute un peu trop rapide pour être pleinement convaincante, mas qui prélude peut-être à un essai plus poussé. Y a-t-il eu, dans l’émancipation des femmes, et notamment dans le cadre des relations sexuelles, une hypocrisie semblable à celle du XVIIIe siècle ? Y a-t-il « une évidente perversité » à « prêcher des comportements prétendument émancipateurs, qui se retourneront contre celles qui s’y prêtent » et nourriront des raisons de les mépriser celles ? Les contextes n’étant pas les mêmes, notamment à cause de la maîtrise de la contraception par les femmes, par la fin du culte idolâtre de la virginité ou de la stigmatisation des filles-mères, une analyse plus approfondie serait sans doute nécessaire. Mais dans le climat actuel qui semble relancer une « guerre des sexes », il est intéressant d’en chercher les racines dans le libertinage des Lumières.
Voir aussi : Du classicisme au réalisme.
Violaine Bérot, Tombée des nues, Buchet Chastel, 2018.
Ce roman, nous avertit l’auteur, peut être lu en continu, de manière traditionnelle, ou en suivant l’ordre suggéré par les 131 paragraphes numérotés, dont chacun renvoie, en finissant, à un autre éloigné dans le roman. Dans le premier cas, on découvrira l’histoire dans son ordre chronologique ; dans le second, on lira successivement les témoignages des sept protagonistes. Les deux lectures se justifient et ont leur cohérence. Pour avoir essayé les deux, je conseillerais la première. L’histoire, assez simple, se comprend rapidement. Dans un petit village de montagne, une femme met au monde un enfant sans avoir remarqué qu’elle était enceinte. Outre son discours et celui de son mari, la présentation de la situation est laissée à l’infirmière, qui a suivi un stage sur le déni de grossesse ; à la femme du maire, aigrie par un accident comparable et qui joue le rôle moralisateur du chœur antique ; par la grand-mère, à qui est confiée la réaction émotionnelle, et par deux proches chargés de gérer la situation. L’un veille sur les chèvres abandonnées par le départ précipité ; l’autre, aidé par tout le village, prépare en trois jours l’arrivée de la fillette inattendue, « tombée des nues » comme sa mère : berceau, chambre d’enfant, layette, tout ce qu’on met six mois à mûrir doit être improvisé en trois jours.
Mon amour pour les structures complexes et mon intérêt pour les œuvres numériques qui rompent la linéarité du roman (celui-ci aurait beaucoup gagné dans une conception numérique) m’ont tout naturellement poussé à jouer le jeu. Le principal intérêt de cette approche est de solliciter l’attention du lecteur, immergé d’emblée dans une situation dont il doit démêler les fils. Les réactions des uns et des autres prennent le pas sur le récit, qui commence véritablement à la p. 17 (« Je vais tout vous raconter monsieur »). Dans un premier temps, on ne comprend que le caractère insolite et grave de la situation, à travers des termes ou des expression vagues (« cas comme le sien », « vertige », « trembler », « voix inhabituelle », « horreur »…). Puis on passe aux hypothèses, lorsqu’on a compris qu’il s’agissait d’une naissance : on songe à une fausse couche à la p. 18, à l’arrivée d’un monstre à la p. 21, à un déni de grossesse à la p. 23…
Une fois le sujet posé et les réactions connues, le danger serait de perdre la tension narrative. Le suspens est maintenu tant bien que mal sur des détails (le choix du prénom, que l’on annonce pendant quelques pages ; le cas similaire invoqué par la femme du maire ; le berceau construit par les enfants…) ou sur des questions fondamentales : l’acceptation de sa fille par Marion, la mère ; la culpabilité de Baptiste, le père, qui avait refusé d’avoir un enfant et peut-être provoqué par là le déni de la mère. Par moments, on a l’impression que le récit commence à piétiner et ne se maintient que par le jeu sur l’identification des narrateurs. Un jeu par ailleurs fort bien mené : par le ton, par une apostrophe d’un comparse, par les objets manipulés, on devine très vite qui parle. La table des personnages publiée en fin de roman pour aider à la lecture devient inutile, on en déconseille le recours. La lecture suivie révèle d’ailleurs de beaux effets, lorsque, par exemple, un paragraphe se termine par un « non » angoissé et que le suivant, confié à un autre protagoniste, commence par un « oui ».
Fort heureusement, l’intérêt du roman ne tient pas au récit, mais à des situations tour à tour poignantes, comiques, exaltées… Les interventions de Marion et de Baptiste sont de ce point de vue d’une intensité peu commune : le jeune homme, enroulé autour du petit corps comme s’il en était lui-même enceint ; la jeune femme, obnubilée par la culpabilité de ne rien éprouver pour ce bébé qui, dit-elle, l’a violée. Ce sont sans conteste les meilleurs moments du roman. Chaque personnage prend peu à peu corps grâce à son récit. Le paysan bourru mais à l’esprit pratique ; la femme du maire dont l’étroitesse d’esprit nous agace avant qu’on n’en découvre les blessures mal cicatrisées ; l’ami qui s’improvise maître d’œuvre du chantier… On sourit quand les enfants proclament : « C’est le berceau du bébé qu’on a fait tous ensemble », comme si l’enfant était devenu celui du village, et non plus de la seule Marion, ou lorsqu’un personnage voit en Marion une « Vierge Marie à l’envers » : on explique bien la conception, mais elle n’a pas entendu le message de l’ange… Le roman devient alors celui du village bien plus que celui de la mère et de la fille tombées des nues.
Jean-Baptiste Baronian, Le petit Arménien, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.
« Un cancre collectionneur de termes bizarres et de noms propres célèbres. » Voilà comment Jean-Baptiste Baronian, devenu écrivain et membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, se remémore le collégien rebelle qu’il fut. Clin d’œil que relèveront avec gourmandise les cancres d’aujourd’hui amateurs de verlan en songeant à l’habit vert qu’ils pourraient revêtir dans un demi-siècle… Les tribulations du cancre et les enthousiasmes du collectionneur sont les deux fils rouges qui traversent ce récit, et qui finissent par se rejoindre, lorsque le gamin en quête de mots nouveaux élargit sa collection aux noms de marques. Comment se fait-il qu’on ne les apprenne pas au collège ? se demande-t-il. Et le lecteur sagace de conclure : si le collège parlait aux enfants de ce qui les passionne — les marques, le football ou la musique — il y aurait peut-être moins de cancres…
Le plus difficile, dans un récit sur son enfance, est de conserver une unité à des souvenirs épars. Baronian y parvient en utilisant le principe des madeleines, ces bulles sensorielles remontées du passé, bien plus tenaces que les souvenirs intellectuels. Dès les premières pages, on comprend qu’il ne sera pas question de la superficie exacte en hectares et en ares de la commune d’Etterbeek, apprise à l’école et aussitôt oubliée, mais du goût des chocolats noirs et des lacets de réglisse, de l’odeur du savon maternel, du concerto de l’empereur, le premier disque entré à la maison… Il sera question des grandes douleurs, le transport en urgence à l’hôpital, les larmes de la mère, les humiliations devant le tableau noir et nu, et des grands enthousiasmes, le concert de Khatchatourian ou le match de Rik Coppens au Heysel. Tout ce qui fait notre enfance, avec d’autres noms, dans d’autres domaines, mais avec les mêmes douleurs et les mêmes enthousiasmes.
Et puis, cette coloration particulière : une enfance arménienne. Les parents et grands-parents, installés dans les années 1930 en Belgique, ont fui les massacres de Turquie. Favorables à l’intégration, ils n’envisagent pourtant la politique belge qu’à la lumière de la politique arménienne : les dashnags, progressistes arméniens, désigneront les sociaux-démocrates, les rebelles, adversaires en blocs des bourgeois, conformistes, réactionnaires, conservateurs, capitalistes, individualistes, exploiteurs, profiteurs, libéraux, nouveaux riches ! L’arménien n’est pas la langue maternelle, mais la langue de la mère, qui chaque matin, comme dans « une obscure cérémonie païenne », raconte ses rêves en arménien, comme si la langue d’origine n’était destinée qu’à ce monde parallèle de la nuit. Le turc, quant à lui, « sert à dire des choses que nous, les enfants, nous ne devrions pas comprendre ». Et le français, langue d’accueil, langue d’école, est la langue d’une perpétuelle découverte, celle des mots. Apatride, en premier. Avec sa suite fatale : génocide, différent, discrimination, xénophobe, éradiquer. Et puis des mots étranges, papyrus, issu d’un professeur d’histoire passionné d’égyptologie, qui aurait suscité le même enthousiasme chez le jeune collégien… si celui-ci n’avait malencontreusement orthographié « papier russe », s’attirant la plus redoutable humiliation de sa carrière de cancre. Sans parler du mot « libidineux », échappé au confesseur, sur lequel toute la classe s’interroge avant de conclure que « les créatures libidineuses étaient uniquement des femmes célibataires ».
Toutes ces thématiques, les mots, l’Arménie, les madeleines sensorielles, la différence, se rejoignent en une scène bouleversante en fin de récit. Dans un cours consacré aux bruits, chacun est invité à dire celui qui l’a le plus marqué. Sans hésiter, le gamin évoque la machine à coudre. « Pas moyen de dissocier la Singer de ma vie d’enfant, de réfugié arménien. Maman coud avec ses “doigts de fée”. Maman est condamnée à coudre avec ses “doigts de fée” pour gagner de l’argent, […] pour être radieuse. » Et les « vibrations de bonheur » de la machine, même si la propriétaire les traduit par du « tapage nocturne », nous font vibrer de concert.
Voir aussi : Dictionnaire de la gastronomie & de la cuisine belges.
