2004
Aubonnet (Brigitte), Le bleu des voix Bartelt (Franz), Charges comprises Bauchau (Henry), L'enfant bleu Bichelberger (Roger), Le déserteur Castex Menier (Patricia), Bouge tranquille Châteaureynaud / Haddad / Tristan, Petite suite cherbourgeoise Dagtekin (Seyhmus), À la source, la nuit Deambrosis (Mercedes), La promenade des délices De Bruycker (Daniel), Lettres de Treste Engel (Vincent), Les Angéliques Fuentès (Roland), La double mémoire de David Hoog Ganachaud (Christian), Le roman de saint Antoine Gaudé (Laurent), Le soleil des Scorta Gautier (Pascale), Trois grains de beauté Haddad / Châteaureynaud / Tristan, Petite suite cherbourgeoise Haddad (Hubert), La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole Host (Michel), Zone blanche Job (Armel), La femme de saint Pierre Lambersy (Werner), Journal par-dessus bord Marsan (Hugo), Véréna et les hommes Ndiaye (Marie), Les serpents Ohl (Jean-Pierre), Monsieur Dick ou le dixième livre Petit (Marc), Le premier violon de Guarnerius Pujade-Renaud (Claude), Chers disparus Roffinella (Martine), Inconvenances Tristan (Frédérick), L'amour pèlerin Tristan / Châteaureynaud / Haddad, Petite suite cherbourgeoise
Laurent GAUDÉ, Le soleil des Scorta , Actes Sud, 2004.
"Nous sommes nés du soleil (...). Il est en nous. Nous sommes les mangeurs de soleil." Tel est le destin des Scorta, dans une Italie méridionale que le soleil dévore comme un lion sa proie. Les Scorta sont des dévoreurs, à un pas, toujours, de la loi. À la fois craints, haïs, méprisés, respectés, ils portent la malédiction d'un viol qui a fondé leur lignée. Une malédiction qui assure la cohésion du clan mieux que la richesse ou la respectabilité. Ils ont aussi l'aura de ceux qui ont osé quitter le village, et qui sont revenus plus riches qu'ils n'étaient partis, avec "l'argent de New York", sur lequel ils gardent le mystère. Ils ont surtout, comme des héros grecs, le sens du destin. Ils sentent venir la mort avec un instinct infaillible — "dans une demi-heure, je serai mort". Et leur parole alors vient de plus loin qu'eux. Leurs derniers mots ont la dignité de l'oracle et portent sans qu'ils le sachent une sagesse immémoriale. C'est ce moment de grâce qui constitue leur héritage et qu'ils ont fait serment de se transmettre, d'oncle à neveux, car sans cela, leurs enfants resteraient des Montepucciens comme les autres.
On retrouve dans ce roman la grandeur de l'homme face à son destin de la tragédie grecque et de La mort du roi Tsongor , qui a révélé Laurent Gaudé voici deux ans. Écrasé par un sort qui le dépasse (malédiction, vengeance, secret familial...), l'homme est libéré de la responsabilité de son acte et atteint une dimension mythique. Ce n'est plus l'espoir qui le porte, c'est le devoir, qui donne un sens à sa vie. Cela donne de la gravité à ses paroles, et à quelques scènes grandioses où il épouse le rythme de la nature : le tremblement de terre, la tarentelle, le banquet quasi sacré, la confrontation avec la mer, le ciel, la terre...
Voir aussi : La porte des enfers, Pour seul cortège, Danser les ombres. Grand Menteur, Chien 51. Zem.
Christian GANACHAUD, Le roman de saint Antoine , Presses de la Renaissance, 2004.
Ganache, "double littéraire" de Christian Ganachaud, avait fait son apparition l'année dernière dans Les aventures des frères Ganache à la recherche de Dieu . Ici, c'est plus modestement en quête de saint Antoine qu'il se rend dans la grotte où celui-ci s'est retiré en 312, sur le mont Qolzoum. Et la rencontre a lieu, bien entendu.
Elle a lieu à Paris, d'abord, où l'ermite du désert prend l'apparence d'un clochard goguenard et philosophe. Les fragments de son discours, dans un apparent désordre, se situent dans un univers au delà du temps et de l'espace : "J'ai passé ma vie à être, chaque jour, au bout de ma vie." Dans leur quête d'absolu, Antoine et Ganache ont accédé à l'envers du monde, "comme un cadavre se retourne et lit en filigrane sur sa peau ce que fut sa vie." Cela suppose un combat permanent contre ses démons, contre tout ce qui le ramène à l'avers. "Moi, c'est toujours un combat à mort entre mon visage et une face morte." Cette quête, qui passe par l'écriture ("J'ai toujours parlé à l'os, le mot contre l'os"), est celle, mystique, du néant, du non-savoir et du non-être, car le mot incarné est "le plus petit fragment du Verbe".
Mais cette quête d'absolu n'a rien de pédant, bien au contraire. Elle veut embrasser le monde dans tous ses aspects, jusqu'aux plus triviaux, ce qui nous donne de mémorables passages sur le principe du pet, sur l'art de balayer les mégots ou sur la réincarnation des disciples d'Antoine en clochards parisiens - Marcien qui vit "dans un trou de métro si étroit qu'il ne peut ni s'allonger ni se tenir debout", Thalène dans un ascenseur, Eusèbe vêtu de câbles au milieu d'un égout desséché...
Quant au récit, il échappe lui-même à la logique romanesque. Dans la deuxième partie, le discours éclaté d'Antoine est repris, parfois dans les mêmes termes, dans une longue conversation où il prend une autre cohérence, avant de s'achever dans un texte poétique, souvenir d'une écriture adolescente. Étonnante volonté de déconstruire le roman pour l'amener au cœur même de l'expérience.
Voir aussi : Le banquet des morts, Fils de l'homme, Le fou de Dieu. Le chant de la merveille du monde.
Brigitte AUBONNET, Le bleu des voix, éditions Le bruit des autres.
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Des nouvelles sur l'incommunicabilité des êtres, voilà, se dira-t-on, un thème devenu bien banal. Mais pour ceux qui croient encore que la littérature, c'est une écriture, avant d'être un "sujet"; pour ceux qui croient que la communication ne se résume pas à des couriels et à des SMS, voilà un livre qui restera dans les mémoires. La voix, ici, peut déchirer ("Les mots étaient des épines") ou mener à l'orgasme ("le timbre soyeux frôlait les bouches de mon corps en alerte"). Le silence (après la mort d'un enfant) peut être plus meurtrier que les paroles. Le dialogue peut prendre le détour d'une bouche d'aération de salle de bain, ou de signes imperceptibles pour ceux qui n'ont pas connu l'amour, comme dans ce texte émouvant où la maladie rompt la communication après trente ans de vie commune : ne reste plus qu'"un dialogue de suppositions; un dialogue d'indices."
Et d'autres vecteurs, aussi, qui ne manquent pas d'un humour roboratif dans un ensemble plutôt glacial. Tel ce "message" envoyé par un adolescent perturbé que personne ne prend au sérieux et à qui on ne supposerait pas une vie amoureuse : des préservatifs usagés enveloppés dans une faveur en guise de cadeaux de Noël.
Et puis, il y a les non-dit. Plus éloquents parfois, plus terribles d'être devinés entre les sourires de requin et les larmes de crocodile. La recette du crime parfait, dont l'arme est une collection de pull-overs. Ou celle de l'amour-déchirure ("il l'aimait au cutter").
Tout cela servi par une langue parfaitement maîtrisée, qui bannit les poncifs et les mots inutiles, et qui joue avec une technique maîtrisée sur tout le clavier de l'écriture.
Voir aussi : Lire sur vos lèvres, Violences, D'autres à qui penser. C’est écrit sur ses lèvres.
Michel HOST, Zone blanche, Fayard, 2004.
Un homme grabataire, à l'heure de sa mort, cherche à retrouver son fils disparu six ans plus tôt. Mais l'enquêteur lancé à sa poursuite n'a pas plus donné signe de vie. Lorsque les carnets de l'enquête lui parviennent, le vieil homme s'y plonge avidement, agacé par leur tournure littéraire, par un suspense entretenu avec cruauté. La piste semble pourtant si simple : aperçu à une réception chez le comte de Krann, le jeune homme disparaît en même temps que la comtesse.
Mais nous sommes au delà de la simplicité romanesque : nous sommes dans la fiction, qui ne répond pas aux règles de vraisemblance du roman, tout en restant compréhensible au lecteur qui en accepte la logique. Très vite, la fiction a l'évidence du mythe. Et bien sûr, elle se révélera incompatible avec une banale réalité. Mais le lecteur devra choisir lui-même sa vérité. Le bon sens d'une enquête policière a-t-il plus de valeur qu'un mythe ancré au plus profond de nous-mêmes ? Pas sûr, surtout si l'on considère que la réponse cherchée à l'autre bout du monde attendait bien sagement dans un tableau exposé chez le comte de Krann... À vous de choisir. Le lecteur en apprend plus sur lui-même que sur les personnages : lire un livre, en choisir son interprétation, c'est se découvrir tout autant que découvrir l'autre.
Dans une langue somptueuse, aussi riche que rigoureuse, le roman nous entraîne dans un voyage initiatique au fond des forêts estoniennes... mais largement arrosé de tous les vins, alcools et liqueurs que le génie de l'homme a su ajouter à celui de la nature.
Voir aussi : L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Lysistrata, Ploutos, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Werner Lambersy, Journal par-dessus bord, éd. Phi (Esch-sur-Alzette) et Écrits des Forges (Québec), coll. Graphiti.
D'autres en auraient fait des aphorismes pontifiants ou des poèmes surréalistes, Werner Lambersy en a fait un journal, mais un journal par-dessus bord. La tête de mort de saint Prosper, enchâssée de pierres précieuses et les phalanges dans la perruque avec un large sourire de volupté, donne le ton, assortie d'une épigraphe de Karl Kraus : "Se gratter la tête n'est pas une activité cérébrale". Si les aphorismes sont les pellicules grattées d'une tête de mort, les quelque 350 distiques réunis ici sans prétention en sont l'antithèse.
Distiques ? C'est déjà bien pédant. Un mot, une formule, et soudain tout s'éclaire. "Le poème / est une parenthèse qu'on ne peut plus refermer."
Alors laissons parler le poème. ""Il y a des poètes / pour salles d'attente chez les dentistes." Et puis il y a Werner Lambersy. Il ne se dit pas poète. Mais il est ouvert, et nous ouvre, au poème. Attention; ça peut faire mal. "Gaz / à tous les étages dit le poème en frottant l'allumette." Mal à tout ce qui est sacré ("Sainte Trinité / cherche quatrième homme pour poker d'enfer"). Mal à tout ce qui se prend au sérieux ("On dirait / du Mozart, dit Mozart, et il jeta sa partition"). Mal à tout orgueil qui n'a pas pris la mesure de l'homme ("Il sculpte / l'infini mais n'expose que les copeaux").
Plus souvent, cela fait du bien. Le bien de n'être pas tout seul à croire encore à quelques valeurs désuètes, l'amitié, l'amour, la parole. À regarder le monde comme s'il était créé la veille, avec l'essuie-glace des peupliers dans la tempête de pluie. À préférer avoir tort avec passion au grand dam des frileux raisonneurs. "Les froids ont souvent / raison mais les chauds ont toujours chaud."
Merci Werner...
Werner Lambersy publie aussi Carnets respiratoires aux éditions Cadex et A feux ouverts à la Fédération des oeuvres laïques de l'Ardèche.
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Martine ROFFINELLA, Inconvenances , Phébus, 2004.
Depuis Elle (1988), qui évoquait la passion d'une lycéenne pour l'une de ses professeurs, Martine Roffinella sait manier l'inconvenance. Mais petit à petit, celle-ci finit par se banaliser. Que jugerait-on inconvenant, dans notre société blasée de toutes les perversions ? Ce qui n'est pas "politiquement correct". Et le rôle de l'écrivain est d'appuyer où ça fait mal, là où les clichés d'une société nous ôtent tout droit à réfléchir, et à réagir. Oui, il est inconvenant de s'en prendre aux petites vieilles, aux enfants, aux fonctionnaires... Mais cela fait tant de bien, lorsque ceux-ci, sûrs de l'impunité, deviennent odieux ou agressifs. Le bestiaire de Martine Roffinella rassemble des gallinacés (les jeunes gens prétentieux), d'incroyables "primates vieillotines" (d'ignobles taty Danielle), des automobilistes vindicatifs, des mioches appelant au "sérial infanticide"...
L'astuce de chaque nouvelle est d'alterner la révolte et la résignation, la subite explosion de haine verbale et l'acceptation désabusée d'un nouvel ordre social. La narratrice — avec laquelle il ne faudrait pas confondre l'auteur — laisse volontiers sa place à de détestables spécimens de cette faune moderne, sachant que l'égoïsme dont il font preuve suffira à désorganiser la société dont ils veulent s'emparer. Une forme de justice immanente...
Et puis, il y a la langue, nerveuse, vipérine, avec de brusques envols à l'accent prophétique et de lentes retombées jusqu'à la pointe finale, inattendue. Une phrase qui a encore du rythme; un rythme qui sait encore se calquer sur le souffle.
Voir aussi : Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Camisole-moi, J.-C. et moi, Kilogramme zéro. Merveille au Mans, Les hommes grillagés. Lesbian cougar story. Pour une absente. Conservez comme vous aimez. Les cloîtrés d'Aurillac.
Hubert HADDAD, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Fayard, 2004.
"En dehors de l'illusion Dieu lui-même n'a rien créé hormis la nécessité d'y croire." Nécessité fait loi. Revenu en France après trente ans d'incarcération dans une prison sri-lankaise, le narrateur d'Hubert Haddad se retrouve héritier d'un asile psychiatrique avec interdiction d'y changer quoi que ce soit. Héritage, ou nouvel emprisonnement ? La frontière entre fous et médecins paraît floue dans ce domaine immense où chacun semble projeter sur le monde des éclats de sa propre personnalité. "Tous les faits et actes de notre existence sont de pures fictions de notre moi", dit le poète (ou le fou ?)... Un fou (ou un poète ?) vit avec un double en bonne et due forme, qui lui parle un jargon incompréhensible; un autre (autre poète ?) est persuadé vivre dans un château dont chaque pierre a été détachée de lui-même. Quant aux médecins, leur folie est peut-être de se croire sains d'esprit.
Car ce qu'ils nous disent dans leur langage, ces dépressifs obsédés par eux-mêmes, c'est leur angoisse de ne plus percevoir le sens du monde. Peut-être est-ce le sens perdu que baragouine un double inintelligible ? Et peut-être vaut-il mieux ne pas le comprendre. Et le château aux pierres numérotées, ne met-il pas en ordre les fragments épars de l'individu auquel elles ont été arrachées ? Quant au narrateur, il voudrait donner un sens à l'étrange testament de son oncle et le cherche dans la bibliothèque de l'asile. Les annotations laissées dans les livres par son oncle pourraient se révéler une piste, s'il parvient à reconstituer, par la couche de poussière, l'ordre dans lequel il les a lus. Au fait, l'oncle Harrar n'a-t-il pas trop lu Rimbaud ?
Mais le sens toujours échappe, comme la jeune fille insaisissable, Iolé, qui erre comme l'âme du château. Iolé, au cœur du mystère du testament. Iolé, qui connaît l'unique issue que ne gardent pas les infirmiers — mais l'issue d'un monde illusoire n'est-elle pas une nouvelle illusion ? Lorsque la folie seul détient le sens du monde, mieux vaut ne pas trop chercher à le connaître, ni à en sortir.
Le miroir brisé de la réalité scintille dans ce roman de mille feux drôles, poétiques, inquiétants, qui nous renvoient tous à nos propres questions, nos propres angoisses. De même que chaque personnages se crée son univers dans le domaine de la folie aux dimensions du monde, chaque lecteur y retrouvera le reflet de la sienne, car "l'anecdote donne au réel une chance d'exister.
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Frédérick TRISTAN, Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD, Hubert HADDAD, Petite suite cherbourgeoise, Rocher, 2004
Trois courtes nouvelles nées dans le cadre d’un atelier d’écriture à Cherbourg, et dont le pari était d’imposer à chaque nouvelliste les personnages de son confrère. Voilà nos trois auteurs encombrés d’une femme de notaire neurasthénique, d’un voleur de pendule en caddie et d’un clandestin cherchant du travail. Quoi de commun entre eux ? L’humour, d’abord, qui sait se teinter de la poésie propre à chacun des trois auteurs. La quête d’un autre monde, aussi, dans la littérature, dans l’outremer idéalisé, ou dans l’étrange confiscation du temps par le rapt d’une pendule. Leur exil est fondamental, car c’est leur propre vie qu’ils fuient, et leur trajet ne pouvait que croiser celui de dix écrivains égarés dans leur temps : la Nouvelle Fiction, dont nos trois auteurs sont d’éminents représentants, en fuite elle aussi vers un ailleurs inaccessible — la postérité, ou l’oubli.
Voir aussi :
Georges-Olivier Châteaureynaud : Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, De l'autre côté d'Alice, Résidence dernière, Le corps de l'autre, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Hubert Haddad : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Patricia CASTEX MENIER, Bouge tranquille, Cheyne, 2004.
À la naissance d'Aurélia ("Tout l'or du monde, confié jadis à ton prénom"), Patricia Castex Menier lui avait dédié un recueil de poèmes bouleversants, La bien venue. Quinze ans après, la jeune fille se détache peu à peu de ses parents, vit sa vie, cherche ses repères. Et les parents, rejetés soudains dans le passé, dans la vieillesse, dans la douleur ("nous", les perclus, les ordinaaires, les tremblants...), même s'ils voient les pièges dans lesquels elle risque de tomber, les banalités qu'elle confond avec les découvertes, doivent lui laisser constituer elle-même son expérience, et vivre le présent sans le socle du passé ni le souci de l'avenir : "tu as le droit d'être princesse de l'instant."
Poèmes de l'affrontement ("Saccage du dialogue (...) notre courage à sauver ta voix des décombres de l'insulte"), de la douleur et de l'attente ("tu nous embrasses parfois, comme on lance des confettis"), mais aussi de la confiance, de l'acceptation, d'ouverture à cette vie qui se cherche et ne se trouvera que dans les chemins qu'on ne lui aura pas tracés. La crainte est de la voir chercher, pour fuir le sentier des parents, les autoroutes de la mode ("tant de caricatures que tu prends pour ton portrait"), ou se croire plus forte que les prédateurs qui la guettent.
Formidable appel à l'indépendance, mais mûrie ("Remets la main sur toi-même, fais rendre gorge à l'étrangère"), ces poèmes offrent à celle qui quitte son appartement les clés du monde ("suis maintenant ton chemin, mais fais-le comme on honore un rendez-vous"). À elle de les saisir et d'ouvrir les portes qu'elle se sera choisies.
Voir aussi : Passage avec des voix, X fois la nuit, Suites et fugues, Soleil sonore, Adresses au passant, Bouge tranquille, Al-Andalus. Chroniques incertaines. L'instinct du tournesol. Accoster le jour. Cargo. Havres. Contre-jours.
Vincent ENGEL, Les Angéliques , Fayard, 2004.
Le 14 juillet 1788, dans une vallée isolée, un jeune noble emprisonne son père, seigneur tyrannique, et proclame avec un an d'avance la république d'Avau. Pétri de lectures philosophiques, avec le soutien de sa femme, du curé et d'un ami, rejeton exalté négociant rusé, il impose à ses paysans une liberté dont ils ne savent que faire... et un secret lourd à garder. La surprise est grande, cinq ans plus tard, de découvrir que la France tout entière a eu la même idée, mais que la petite révolte pacifique d'Avau a pris la tournure d'une révolution sanglante. Laquelle, bientôt, se rappelle au souvenir de la république lilliputienne...
Le roman de Vincent Engel détaille les espoirs et les déceptions de cette poignée de démocrates exaltés par les idées nouvelles, mais qui cachent souvent, sous leur grandes idées, de petits intérêts et des ambitions démesurées. Les amitiés se révèlent alors bien fragiles. Dès le début on sait que cette tentative est vouée à l'échec, et l'exaltation, à l'amertume.
L'intérêt de ce roman réside surtout dans le poids de l'imaginaire, du non-dit et du mensonge sur le comportement des personnages, et donc sur le destin de la petite république. Le père emprisonné, dont on n'ose instruire le procès et que l'on ne peut mettre à mort, règne sur les esprits du fond de sa cellule. Le maître souverain qui règne par son absence est un miroir inversé de la divinité céleste dont le pouvoir repose seul sur la foi de ses fidèles, et le procès impossible s'inscrit dans la vieille tradition juive du procès de Dieu. Le secret d'un drame ancien, que l'on connaît par deux versions contradictoires dont chacune va bouleverser les esprits, est l'image de la vérité inaccessible qui se fixe dans des fictions efficaces. Et la constitution révolutionnaire que l'on garde secrète parce que les paysans ne pourraient la comprendre évoque les lois cachées du monde qui resteront inaccessibles. Ne nous y trompons pas : derrière la couleur locale et l'ancrage temporel, c'est la fable de l'univers qu'a écrite Vincent Engel. Une allégorie des rapports complexes entre l'homme et le monde, et le dieu qu'il s'invente ou redoute. Le Père caché mais tout-puissant, le Fils aimé mais sacrifié, le fidèle ami devenu traître, la mère vénérée et la femme éplorée, voilà des personnages que nous avons rencontrés par ailleurs...
Mais le véritable héros de ce roman, c'est sans doute le silence, qui permet de lire en creux notre propre histoire dans le destin de chacun.
Voir aussi : Les absentes, La peur du paradis, Le mariage de Dominique Hardenne, Maramisa, Les vieux ne parlent plus, Le désir de mémoire. Expérience de vie imminente.
2005
Benedetti (Jean-Marie), Demain, je m’enfuis de l’enfer Buisson (Laure), Le Perfectionniste Cannone (Belinda), Le sentiment d'imposture Châteaureynaud (Georges-Olivier), Singe savant tabassé par deux clownsCompère (Gaston), Je soussigné Louis XI, roi de France Coupry (François), Les trois coups du cavalier chinois Delarue (Claude), La comtesse dalmate et le principe de déplaisir Desbiolles (Maryline), Primo Domecq (Jean-Philippe), Une introduction à l’art du XXe siècle Ganz (Otto) - Guibault (Anne), On vit drôle Giraud (Brigitte), J'apprends Hanotte (Xavier), L'architecte du désastre Paasilinna (Arto), Le fils du dieu de l'Orage Pataut (Fabrice), Trouvé dans une poche Plazenet (Laurence), L’amour seul Rey (Jean-Dominique), Mémoire des autres, I – Écrivains et rebelles Robinet (Céline), Vous avez le droit d’être de mauvaise humeur, mais prévenez les autres ! Schmitt (Éric-Emmanuel), L'évangile selon Pilate Söderborg (Hjalmar), Docteur Glas Stenuit (Marie-Eve), Les frères Y Taillandier (François), Option Paradis Tristan (Frédérick), Fabuleux bestiaire Tristan (Frédérick), Manège des fous Tristan (Frédérick), Anagramme du vide Vautrin (Jean), Si on s’aimait ?
Xavier HANOTTE, L'architecte du désastre, Belfond, 2005.
Durant la seconde guerre mondiale, les occupants décidèrent de détruire certains monuments qu'ils estimaient injurieux pour le peuple allemand. Ainsi, à Steenstraete, le mémorial aux gazés de 1914-1918 fut-il dynamité par la Wehrmacht. C'est sur cette anecdote historique qu'est contruite la première, et la plus longue des nouvelles de ce recueil. Des nouvelles qui se répondent en trois temps et qui constituent un roman par nouvelles aux thèmes distincts, mais à l'atmosphère, et parfois aux personnages récurrents. L'officier de la Wehrmacht chargé du rapport sur l'intérêt artistique du monument est architecte dans le civil, et en désaccord avec la politique de son pays. Il voudrait sauver le monument. Mais celui-ci est décidément trop laid, et l'officier tenu par un chantage. Lui vient alors une idée pour le moins paradoxale : faire passer l'auteur du monument menacé pour un brave antisémite que les nazis ne peuvent décemment dynamiter. Le récit suscite alors le débat : jusqu'où peut-on aller dans la compromission, même pour une bonne cause ?
Ce n'est pas ce débat qui intéresse le romancier. Les nouvelles qui se succèdent nous rappellent que nous sommes dans l'univers de Xavier Hanotte, un monde désabusé, où l'échec semble presque un soulagement, ou du moins le meilleur moyen de ne pas succomber à la barbarie. Le geste suicidaire d'un soldat qui veut faire franchir le canal à ses troupes ; celui, plus fou encore, du capitaine anglais qui confond champ de bataille et terrain de rugby... Les vrais héros fuient la victoire, mais refusent tout autant l'héroïsme de la défaite. Ils ont soin d'y ajouter "cette touche de dérisoire qui convenait si bien au scepticisme national, ennemi du grandiose dès qu'il menace de tomber dans l'exaltation et la démesure."
J'avoue avoir préféré les nouvelles courtes qui closent le recueil, les récits amers de Donatienne, inspecteur de police désabusée, ou du soldat américain venu en Iraq avec ses souvenirs bibliques, et qui se rend compte qu'il se fait chasser de l'Eden.
Voir aussi : Un parfum de braise. Le feu des lucioles.
Otto GANZ, Anne GUIBAULT, On vit drôle, roman, Adage, Maelström, 2005.
Il est très difficile d’inventer (et non d’imiter) un langage enfantin crédible et poétique sans tomber dans le ridicule. Difficile, aussi, d’écrire à deux mains en conservant une unité de ton, d’inspiration, de narration. C’est la double gageure relevée par le Belge Otto Ganz et la Québécoise Anne Guibault, dans un court roman stupéfiant de justesse et de sensibilité.
Petite Misère, la narratrice, qui découvre la vie à l’âge de la puberté, vit dans une famille éclatée. Le père s’est enfui, la mère est partie, la grand-mère, qui a grossi de tous les soucis dont elle s’est nourrie, se laisse fondre depuis que le frère de Petite Misère a disparu à son tour. Tout se construit autour de l’absence. Absence des parents, bien sûr, mais aussi absence de nom du frère, qui semble attendre le retour du père pour être baptisé dans la famille. Absence de visage du père, découpé dans l’album de photos. Et cette absence est presque une réalité concrète, visible, en tout cas. « J’ai regardé le vide qui l’accompagnait », note la petite fille en regardant sa grand-mère regagner sa solitude. Alors, l’absence investit même son discours. « Qu’un frère n’ait pas de nom et que son absence de nom mette des trous dans mes phrases, déjà, c’est pas simple. »
Heureusement, pour survivre, elle a ses présences. Franz, le déserteur allemand qui se cache depuis la guerre, et le vieux Samuel, le lutin qui loge dans la « maison de poupée » que la petite fille porte dans sa tête.
Sans doute est-ce la plus belle invention du livre, cette maison de poupée qui permet d’évoquer avec une pudeur extrême, par voie métaphorique, les grandes émotions qui sembleraient ridicules. Le vieux Samuel lave à grande eau dans le chagrin, brise les meubles dans la colère… Elle introduit aussi une troublante ambiguïté entre l’intérieur et l’extérieur, quand Petite Misère parle de « la maison », sans que l’on sache toujours s’il s’agit de celle qu’elle porte en elle ou de celle où elle habite.
L’univers réinventé de l’enfance permet un troublant mélange de cynisme et de sensibilité à fleur de peau, chez cette enfant qui ne craint pas d’exprimer ses révoltes pour masquer son chagrin. Ses condisciples souvent en font les frais. « Comme pour les chatons, faudrait noyer les portées et n’en garder que les plus beaux. » Mais aussi les animaux de la ferme. « Une poule, ça naît d’un œuf quand il a échappé à l’omelette, ça vit en caquetant et en bouffant des insectes, puis ça meurt au bouillon. » Les vérités qui ne sont pas toutes bonnes à dire prennent ici une saveur particulière, parce qu’on devine la souffrance qui les engendre.
La langue pseudo-enfantine permet aussi cette lecture à plusieurs niveaux qui permet d’en dire trop sans tomber dans le pathos. Les clichés, par exemple, que la narratrice maîtrise mal et qu’elle réinvente à tout bout de champ, redeviennent significatifs. Dans une famille où tous sont « dingues alliés », on comprend que la folie soude autant qu’elle isole.
Voir aussi : Pavots, Matière d'être, Du fond d'un puits, Technique du point d'aveugle, Les Vigilantes, Prière de l'exaltation.
Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD, Singe savant tabassé par deux clowns , Paris, Grasset, 2005.
Les nouvelles offrent souvent un raccourci sur l’œuvre d’un auteur. Onze textes de longueur diverse, échelonnés entre 1990 et 2002, permettent de mesurer les constantes et les évolutions chez Georges-Olivier Châteaureynaud.
Constant, le questionnement sur la mort, sur l’éternité, sur le paradis perdu, sur l’instant où tout bascule, ou pourrait basculer; où le secret du bonheur éternel pourrait être rendu à l’homme, mais où, le plus souvent, celui-ci laisse passer l’occasion. Parce que telle n’est pas sa destinée, dans « la seule mortelle », où une jeune fille peut se croire jusqu’à sa puberté élue par les dieux. Parce que l’absolu ne s’offre que par hasard, et qu’il fuit celui qui le cherche, comme dans « les ormeaux », où les précieux mollusques semblent réservés à celui qui ne croit pas à leur découverte. Le chauffeur de taxi arrivé par hasard dans la rue du bonheur suprême en cherchera vainement, par la suite, le chemin. Pourtant, l’intinéraire nous en est discrètement suggéré. Est-ce un hasard si les rues se mettent à porter le nom de personnages de Châteaureynaud ? N’est-ce pas la littérature, en fin de compte, qui nous ramène au paradis perdu ?
Mais ce moment d’accès à l’envers du monde, dès que nous quittons le fantastique, peut se révéler dangereux. On en connaît l’enjeu : vouloir conserver le paradis, c’est renoncer au monde adulte. « Le temps, là-haut, affectait la lenteur de l’enfance. » C’est renoncer aussi « au restant de la planète », dans un lieu préservé des mutations du monde. Georges-Olivier Châteaureynaud affectionne ces lieux hors du monde, hors du temps, qui jouissent « d’une sorte d’extraterritorialité au sein d’un univers délétère ». Mais aussi les lieux de transition, où les deux mondes s’interpénètrent brièvement. Aux trois lieux (le monde, le point de contact, le lieu d’éternité) correspondent les trois temps (le temps qui s’écoule, l’instant, le temps figé).
À la version édénique de « La seule mortelle », qui évoque un paradis perché dans l'Himalaya, répond la version tragique de « Tigres adultes et petits chiens », où le refuge n’est plus qu’un sanatorium de l’Aubrac.
Et le danger peut devenir fatal. « Courir sous l’orage », une des plus belles nouvelles qu’ait signée Georges-Olivier Châteaureynaud, exploite de manière troublante ce lien, à l’intérieur de l’instant, entre le néant et l’éternité, entre la mort et la félicité.
Terrible, alors, la tentation de choisir soi-même le moment d’en finir, pour maîtriser au moins l’événement le plus important de la vie. Entre la machine à se suicider et la barraque foraine qui se charge de votre mort, sans parler de la beauté absolue qui vous tue froidement par son refus, les moyens d'en finir ne manquent pas d'originalité... et l’humour se fait macabre.
Tout cela laisse une impression d’angoisse, d’amertume, d’échec, mais compensés par cette paradoxale fierté d’avoir, un moment, été l’élu, et d’ouvrir sur le monde que l’on retrouve (ou que l’on quitte définitivement) un regard plus lucide. La maladie même peut alors avoir sa noblesse. Et c’est avec le même sentiment que l’on referme le livre.
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, De l'autre côté d'Alice, L'autre rive, Résidence dernière, Le corps de l'autre, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Belinda CANNONE, Le sentiment d'imposture , Paris, Calmann-Lévy, 2005.
L'imposture, hélas, on connaît. Le fait d'en imposer, au sens étymologique, de tromper, de mentir sur sa nature en usurpant une qualité que l'on n'a pas. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Ce que Belinda Cannone appelle le sentiment d'imposture, ou l'imposture en italique, est l'impression, bien partagée, de ne pas être à sa place, d'occuper illégitimement un poste ou une fonction, d'être décalé par rapport à une norme que l'on ignore. De petits faits anodins, parfois, la provoquent : ne pas savoir nous servir d'un couvert à poisson conduit à nous interroger sur la légitimité de notre présence dans un dîner mondain. Des interrogations plus profondes, parfois, notamment dans le rapport amoureux. Craindre de ne pas mériter l'amour peut suffire à le détruire. Dans le domaine de l'impuissance (la crainte de ne pas être à la hauteur de sa réputation), le malaise peut devenir gênant. Un mal moderne, aussi, dans un monde où tout devient variable, provisoire, éphémère, où l'on ne se définit plus par son métier, appelé à changer au cours d'une carrière, mais par la fonction que l'on occupe.
Entre l'humour et la réelle inquiétude qu'il masque, entre le clin d'œil complice et l'analyse approfondie, Belinda Cannone parcourt le domaine de l'imposture, en puisant ses exemples dans la vie courante, dans la littérature (Kafka, bien sûr, mais aussi Benjamin Constant, Moravia, Romain Garry...), au cinéma (Woody Allen, bien sûr, mais aussi Cocteau, Hitchcock ou Almodovar...). De très sérieux détours par la psychanalyse, mais avec la distanciation nécessaire ("Gros morceau pour ton petit gosier. Mais tu sentais qu'il fallait chercher par là").
Cette distanciation, que l'on retrouve jusque dans la table des matières (pourvue d'une note en bas de page !) fait partie intégrante du projet. N'y a-t-il pas imposture à écrire un essai sur l'imposture ? Elle contribue à cet humour désinvolte qui éloigne ce petit traité de tout pédantisme malvenu. Nous sommes dans la variation, pas dans la symphonie. Même si, à certains moments, l'impression peut nous effleurer que l'auteur a voulu traiter un peu trop systématiquement le sujet : dans plusieurs chapitres, le seul énoncé du problème suffit à l'analyse, et le développement tient un peu de l'exercice de style. Le ton, jamais pesant, et l'écriture, subtile, suffisent alors au plaisir de la lecture.
Surtout, dans ce sentiment kafkaïen de ne jamais être à sa place et de ne savoir pas pourquoi (au fond, n'y a-t-il pas une égale imposture à critiquer un livre qu'à l'écrire ?), Belinda Cannone a trouvé le seul domaine qui échappe à l'imposture : la poésie. Elle échappe au jugement de valeur : il n'y a pas, ou plus, de bons et de mauvais poèmes, mais des actes poétiques sincères qui inventent eux-mêmes leur place, leur posture. Le regard de l'autre n'est donc plus pertinent pour justifier son entreprise. Le poète est toujours à sa place, parce qu'il l'a inventée lui-même. La poésie, remède au mal de vivre moderne ? Et pourquoi pas...
2006
Absire (Alain), Au voyageur qui ne fait que passer Absire (Alain), Deux personnages sur un lit avec témoins Arsand (Daniel), Des chevaux noirs Braitberg (Jean-Moïse), L’enfant qui maudit Dieu Castex Menier (Patricia), X fois la nuit Cliff (William), Le pain quotidien Compère (Gaston), Alphabet ou les muses en spirales Condou (Isabelle), Solitude de l’aube Coupry (François), Zeus et la bêtise humaine Dejaeger (Eric), La cité des fleurs fanée Dussert (Eric), Comme des enfants, l’âge pédophile du capitalisme Engel (Vincent), Les absentes Foglino (Bernard), Le théâtre des rêves Ganachaud (Christian), Le banquet des morts Haddad (Hubert), Le camp du bandit mauresque Lambersy (Werner), Parfum d'apocalypse Lambersy (Werner), Achille Island note book Lambert (Michel), Une touche de désastre Lambrichs (Colette), Logiques de l’ombre Lévi (Jean), Tchouang Tseu, maître du Tao Maximy (Hubert de), Deux ânes, deux moines et deux putains Montremy (Jean-Maurice de), Bilkis Roegiers (Patrick), Le cousin de Fragonard Simon (Yves), Les novices Taillandier (François), Telling Tristan (Frédérick), Monsieur l’Enfant et le cercle des bavards
Christian GANACHAUD, Le banquet des morts, roman, Buchet Chastel, 2006.
Les frères Ganache sont devenus, de roman en roman, l’ombre de leur auteur. À la fois animés d’une quête sincère d’un sens à leur vie et d’un sens profond du ridicule qu’il peut y avoir à brasser de grands idéaux, ils tempèrent allègrement ceux-ci d’un humour noir, volontiers macabre, parfois scatologique. Partis voici deux ans à la recherche de Dieu, et l’année dernière à la rencontre de saint Antoine, les voici en quête de convives pour le dernier repas que leur père, châtelain ruiné, veut donner avant de mourir. Mais où trouver des parents ou des amis dans un pays où le vieux n’a laissé que des dettes, où les pauvres même s’en vont chercher ailleurs un peu de respect ou de soleil ? Le titre nous l’aura fait comprendre : dans un pays où « les cœurs créanciers ont des infarctus », c’est au cimetière qu’il faut chercher l’amitié. Quant au festin qu’on peut donner aux morts, il est digne d’un christ fatigué et transforme cette étrange Cène en une parabole somptueuse que chacun décryptera à sa façon.
Cette farce macabre, pleine d’humour et riche en résonances, prend bien garde à ne pas interpréter les événements, à ne pas exprimer les sentiments. Le récit y supplée. L’action, le décor, éclairent sur les pensées des personnages. « Nous revînmes au château à pied, en silence. Un corbeau nous chia dessus. » Cela suffit à traduire le découragement des frères Ganache, après l’échec de leur mission. Le père déçu ne peut le montrer ; mais le soleil le fait pleurer. Cette pudeur est d’autant plus efficace que la nature semble tout entière solidaire des personnages, et que des termes forts, parfois crus, tentent de conjurer l’épanchement.
Chez le plus jeune des deux frères, qui n’a aucune expérience de la vie, la vision naïve de la réalité extérieure se révèle parfois truculente. Et pourtant, derrière la grossièreté ou l’absence de scrupule, la sincérité et la générosité des personnages nous touchent.
Voir aussi : Le roman de saint Antoine, Fils de l'homme, Le fou de Dieu. Le chant de la merveille du monde.
Werner LAMBERSY, Achille Island note book, Rhubarbe, 2006.
Journal poétique d'un séjour en Irlande. Impressions fugitives. Images fulgurantes. Effleurements mythologiques dans le quotidien des mots. L'esprit souffle sur l'île, de grands coups de rame dans la pluie. Mais l'âme n'a pas le pied marin. Le ciel est un doux marbre de suies, les crépuscules se suicident, et la pluie s'est assise avec les petites vieilles."Un pays qui conserve l'âme", qui marque les moutons de grands coups de pinceau comme des maillots de cyclistes. Petit à petit, par touches subtiles, le paysage s'installe. On y parle d'antan, d'exil, de pluie et de vent, de femmes qui tricotent des chandails et d'hommes qui boivent. Résignation ? Non, la vie est dans l'île aux longs estuaires d'épouse, dont les mares ont "de moites langueurs d'amante insatisfaite", dans l'herbe que le vent prend par les cheveux "ainsi qu'un souffle prend / le poème."
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Werner LAMBERSY, Parfums d’apocalypse, L’Amourier, 2006.
« L’ange de l’apocalypse n’est pas un général en chef, une autorité suprême, mais une armée obscure de cafards et de punaises, à laquelle je suis écoeuré d’appartenir encore. » Le ton est donné dès la première de ces courtes nouvelles : désespérément noir. Comment en serait-il autrement, quand il suffit de monter sur une valise pour voir la totalité d’une ville rasée ? Et pourtant, dans cette noire horreur de la guerre, de la peste, de la bêtise humaine, Werner Lambersy sait retrouver des trésor cachés.
Trésors bien matériels, mais si lourds de symboles et de sens qu’ils nous rendent l’espoir déchu. Une cave phénoménale de grands crus confisqués par les Allemands et qui transforme en une joyeuse orgie la libération de Bruxelles. Un gisement de poutres enterrées par le génie militaire et qu’un charpentier poète ressuscite en les sculptant de ses vers. Le trésor est ce qui se cache derrière l’écorce des choses, et souvent des mots. « Les choses importantes n’ont pas besoin de l’écriture. » Il faut savoir échapper à l’anecdote, « qui entoure le secret mais n’est pas le secret », pour retrouver le sens du monde que la folie des hommes a perdu. Ces textes, entre le poème, l’apologue et la nouvelle, nous apprennent avant tout à voir. Les images se déroulent comme autant d’évidences, passant d’un arbre à un crabe pour revenir à l’homme : « Les arbres sont tout en os comme ces crustacés, dont le squelette abrite et protège la chair dans un creux de casque, d’armure et derrière des boucliers d’écaille. » De la mort (le squelette) à l’armée (l’armure), le glissement semble naturel. Mais il importe qu’il soit passé par l’arbre et l’animal.
Voir autrement les lieux, qui n’existent que par le regard qu’on pose sur eux. Le menhir encastré dans la cathédrale du Mans sera tour à tour gardien, ogre, titan rebelle, prêtre, et bien d’autres choses au gré du poète qui le découvre, le décèle, le descelle. Ballotté au rythme de son imagination, le lecteur n’en retient qu’une chose : l’effondrement des certitudes, des dogmes, devant la métamorphose permanente du monde. Et c’est cela l’essentiel, car les certitudes sont armées, dangereuses - et mortes.
Voir aussi : Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Hubert HADDAD, Le camp du bandit mauresque, roman, Fayard, 2006.
« La mémoire est une invention rétrospective, le théâtre ressassé des coulisses, un ciel d’étoiles au fond du lac. » C’est une année de mémoire qu’Hubert Haddad a transmuée ici en un éblouissant roman de l’enfance. L’année de la découverte du monde, à cinq ans, marquée par des événements majeurs et des rencontres déterminantes, comme celle du gitan métamorphosé en bandit mauresque, qui donne son titre au roman. Elle commence par le suicide raté du père, « spectacle de grand guignol », qui transforme le gamin en « témoin intrépide et pourtant fugitif », en spectateur de la vie. Le théâtre, déjà, mais de l’autre côté de la scène.
Un autre accident va troubler sa vision du monde : un duel à l’arc au cours duquel il reçoit une flèche dans l’œil. Le monde désormais est en léger décalage avec sa façon de le percevoir, comme s’il y avait eu une « substitution des décors ». « Le masque d’asphyxie, peut-être mal appliqué, avait déplacé le monde ou l’esprit d’un cran. »
La distorsion entre le regard de l’enfant et le monde des adultes est un procédé récurrent de la littérature fantastique. Nous ne nous étonnons pas de traverser la rue comme un « jungle pleine d’échappées sauvages et hantées de grands fauves ». Mais le regard de l’enfant est d’une cruauté lapidaire quand il ne comprend plus ce qui l’entoure. Ainsi cette sortie de l’école : « Des mères vinrent choisir les enfants. Aucune ne voulut de moi. » La familiarité précoce avec la mort se traduit en brutales évidences, chez ces enfants pour qui les mots prennent tout leur sens. Demande-t-on à l’un d’eux si son père est gentil : « Des fois. Souvent, il cogne. Un jour, je le tuerai... » Quant à la petite Argine, elle se présente de manière déconcertante : « Comment tu t’appelles ? Il paraît que tu es un vilain Arabe. Moi, c’est Argine. Plus tard je serai morte, comme maman... » Il ne s’agit pas de mots d’enfants, mais de tranquilles certitudes issues d’une autre logique, d’un autre monde. Les trois phrases qui ouvrent le roman donnent le ton ; le lecteur ne s’en relèvera pas : « J’aperçus un monstre dans l’escalier. C’était maman. Elle avait décidé de me tuer. »
Rien à voir, en fin de compte, avec le fantastique, qui conforte notre vision du monde en en imaginant un autre, avec d’autres règles. Ce n’est pas dans un monde imaginaire qu’évolue Hubert Haddad, mais dans le nôtre, ou dans son envers, un monde où les choses, les événements, ont un sens, où l’on devient attentif aux hasards objectifs de Breton, où les sirènes de la protection civile se déclenchent, déchirantes, sur la ville au moment où le porc mené à l’abattoir se met à brailler. Un monde où les frontières de l’individu, « amnistié de toute identité », tendent à s’estomper, à se confondre avec celle de tout ce qui l’entoure. Le lien paraît alors évident entre l’amour-haine que se portent les parents, la quête d’un amour impossible du « bandit mauresque » et les préjugés racistes qui s’élèvent entre le petit narrateur et Argine. Et le grand guignol de la pendaison, à l’ouverture du roman, devient un implacable et pitoyable destin qui s’impose au lecteur jusqu’à la scène finale.
« C’est une fortune des plus pernicieuses que de trouver une issue de ce côté fortuit du monde », constate le gamin. C’est par cette issue que le romancier nous emmène, nous éveillant comme lui « à la réversibilité des mondes ». Un roman bouleversant, à l’écriture serrée, d’une efficacité confondante. Des formules percutantes (« Cerné d’innocents privés de grâce », « Je redoutais quant à moi l’avenir autant qu’un mot d’adulte »), des phrases denses comme des cailloux aux arêtes tranchantes. Un roman écrit comme une lapidation.
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Michel LAMBERT, Une touche de désastre, nouvelles, Le Rocher, 2006.
L’enfer doit être plus effrayant vu par un soupirail, disait Barbey d’Aurévilly. C’est un peu ce que nous propose Michel Lambert. Le désastre en principe renverse d’un coup l’édifice bien construit d’une vie. Mais que fait une « touche » de désastre ? N’est-ce pas pire, lorsque le cataclysme ne va pas jusqu’au bout ? L’effondrement alors est intérieur, et l’on y assiste, impuissant, à travers le soupirail vite refermé d’une crise, un cri, un geste, une explosion subite - bien moins, souvent.
Entre deux suicidaires qui se donnent rendez-vous, lorsque l’un d’eux a le cafard, au sommet d’une tour, le drame, c’est qu’il ne se passe rien. Car le drame, chez Michel Lambert, n’est pas dans la crise qui a au moins le mérite de briser la tension : il a une épaisseur temporelle, il s’enlise dans la routine, il s’enracine dans le ronronnement insupportable du quotidien, il prospère dans l’indifférence du couple, dans le dégoût de la vie. La crise saisie par l’auteur est presque libératrice. Presque. Parce que le plus souvent, la vie reprend ses droits. Et c’est triste.
Même et surtout lorsqu’elles semblent « finir bien », ces nouvelles sont d’un désespoir total, parce qu’elles ne laissent aucune échappatoire au délabrement du quotidien. La lucidité et la dignité des personnages leur donnent toute leur force.
Et plus encore cette technique affinée qui nous projette d’emblée au milieu de l’histoire, avec mission de reconstituer le contexte, par de petites indications distillées avec parcimonie, mais judicieusement. Impossible alors d’échapper au récit. Il faut oser ouvrir un texte par « Un jour, enfin... » ou par « Comme d’habitude... », des formules qui supposent un long passé connu du lecteur !
La nouvelle devient un subtil jeu de piste. Le personnage, apprend-on dans les premières lignes, est « là-bas » — où ? un endroit que l’on n’ose désigner par son nom, c’est déjà mauvais signe. A la cinquième ligne, l’apparition d’infirmières suggère un hôpital — médecin ? malade ? A la sixième ligne, le protagoniste attend sa sortie : c’est un patient. Et le visiteur ? Dès le premier dialogue, il vouvoie le malade : ce n’est pas un parent... Le décor est planté, le récit ancré en nous. Par petites touches, l’ambiance se recrée, on s’en imprègne en douceur, on se sent familier d’un monde dans lequel on a pénétré par effraction, complice de ceux qui nous ont mis dans la confidence en nous parlant comme à de vieux amis.
On ressort également en douceur de la nouvelle : à l’inverse de l’école fidèle à la « pointe », Michel Lambert aime laisser le lecteur, et souvent même le protagoniste, dans un demi doute : « Il songea qu’en effet mieux valait ne pas se creuser la cervelle pour savoir si c’était de l’eau ou de l’huile. » Subtile manière de prévenir le lecteur qu’il n’en saura pas plus. En effet, cela vaut mieux.
Voir aussi : Le jour où le ciel a disparu, Dieu s'amuse, Le métier de la neige, Quand nous reverrons-nous ?, Le lendemain. Cinq jours de bonté. Le ciel me regardait. Quelle importance.
Patricia CASTEX MENIER, X fois la nuit, poèmes, Cheyne, 2006.
« L’intime
la compacte,
celle
qui nous cloue,
hiboux
encore vivants,
dans
le ventre des horloges. »
La nuit. Mais tant de nuits : la fugace, au quotidien ; la permanente, au cœur de notre intime néant, au nœud de poésie de l’homme ; la définitive, aussi. La nuit de soi, la nuit des autres, celle de l’aveugle Homère, la nourricière et l’assassine, la nuit mythique ou littéraire... Puis la muette, celle de l’oubli, qui ne veut ou ne peut plus rien nous révéler, mais qui reste au cœur de l’énigme.
Celle-ci, protectrice, jusque dans l’insomnie — noyau dans le fruit de la nuit — ; fraternelle, ouverte comme une terrasse « plutôt que puits et corridors ». Celle-là, exigeante comme une déesse, inspiratrice et généreuse, mais au prix de sacrifices qui introduisent une violence diffuse, puis de plus en plus précise, dans le poème. Sans doute a-t-elle la sagesse de reprendre au matin les formes qu’elle engendre — « moins prudents, les dieux ont fait les monstres, et les hommes les tyrans. » Car si la nuit antique interdisait la guerre, elle est devenue aujourd’hui le lieu privilégié des bombes, gésine sanglante pour celle qui détient encore les clés du mystère. Mais quelle nuit sera la nôtre ?
Le poème épouse petit à petit cette descente dans la violence, puis l'oubli. Des images empruntées au même registre (notamment celui de l'enfantement) prennent des significations multiples ; l'aurore se teinte différemment ; les lueurs qui la traversent, des lucioles aux lanternes tremblantes et aux grands incendies des bombes, se chargent d'un symbolisme complexe. "Vestale de l'énigme, elle entretient le feu." Mais quel feu sera le nôtre ?
Le rythme en revanche reste semblable, calqué sur un souffle haletant de gésine, prenant appui sur un mot bref, article ou préposition, comme un inspir brutal avant l'apaisement plus long de l'expir. La substantivation des adjectifs donne aux mots une valeur absolue. La reculée, la séculaire traduisent l'essence d'une nuit ignorée, qui apparaît soudain comme une évidence. Evidence de l'énigme, bien sûr, que chacun résoudra pour lui. Mais quelle énigme sera la nôtre ?
Voir aussi : Bouge tranquille, Passage avec des voix, Suites et fugues, Soleil sonore, Adresses au passant, Al-Andalus. Chroniques incertaines. L'instinct du tournesol. Accoster le jour. Cargo. Havres. Contre-jours.
Vincent ENGEL, Les absentes, roman, Lattès, 2006.
À Venise et dans la Toscane du XIXe siècle également chères à Vincent Engel, des personnages apparus dans ses précédents romans reprennent leur quête de bonheur, de gloire ou d’amour. Trois romans distincts, mais complémentaires, composent ce fort volume : l’histoire de Gioacchino Bruchola, chevalier ruiné devenu brigand ; celle de Domenico della Rocca, hanté par sa mère qui l’a abandonné à sa naissance ; celle de Baptiste Morgan, romancier de notre époque qui croise un siècle plus tard les descendants de ces protagonistes.
La plupart des personnages masculins, qui ont en charge la progression de l’intrigue, sont des êtres frustrés, humiliés, dans leur position sociale, dans leur identité sexuelle, dans leur ambition artistique. Deux d’entre eux, descendants de vieilles familles aristocratiques, se retrouvent ruinés par les manœuvres de la bourgeoisie montante dans la campagne toscane du XIXe siècle. Le plus violent, se prenant pour un héros de Balzac et tâchant de pénétrer par les femmes dans le grand monde parisien, n’est pas à la hauteur des appétits sexuels des femmes qui pourraient lui ouvrir des portes. Baptiste Morgan est aussi frustré dans sa vie de romancier sans éditeur que dans sa gaucherie amoureuse et dans sa maladresse lorsqu’il fréquente le grand monde. Et l’on revoit passer l’ombre d’Alessandro, ce musicien de génie que la société vénitienne a piétiné et forcé à l’exil dans un précédent roman de l’auteur. L’ombre aussi de Raphaël, blessé dans son amour pour Laetitia, dont l’énigme traverse l’œuvre de Vincent Engel — on ne nous donnera ici une solution que pour l’écarter aussitôt.
Cette humiliation est souvent liée à l’image du père, qui n’a pas su gérer la fortune familiale et s’est laissé flouer par des gens peu scrupuleux, ou qui ne comprennent pas la vocation de leur fils. Un personnage lui aussi récurrent dans les romans de Vincent Engel, qui pouvait jadis sembler une image du diable, devient ici celle d’un père de substitution, d’un protecteur mythique, qui donne une chance à ces exclus — mais sauront-ils la saisir, ou n’auront-ils pour toute consolation que la satisfaction d’avoir au moins été compris par une personne ? Le personnage de Candice, qui ne parvient pas à oublier ce père de substitution qui pourtant lui a permis une brillante carrière de soliste, est peut-être le plus troublant, le plus triste, car la réussite sociale dont le rêve hante tous les personnages de ce roman ne lui a pas procuré le bonheur.
Cela nous vaut quelques scènes mémorables, comme la méchante blague jouée à Gioacchino dans les couloirs de l’administration impériale. Cela nous vaut surtout de sombres vengeances, des drames domestiques, dont les femmes, souvent, font les frais. Mais elles en tirent elles-mêmes de troublantes vengeances, ces sacrifiées, ces absentes qui reviennent hanter les personnages.
Des scènes d’une poésie profonde, aussi, autour du personnage du prêtre Baldassare, que l’on retrouve ici avec plaisir, ou dans la traversée de l’Amérique par Domenico, à la recherche de sa mère disparue, et dans les maladresses de Baptiste à Venise, la meilleure partie à mon sens de ce roman. Ce roman d’aventure, de mystère, de sexe, parfois, est surtout, et avant tout, un roman sur l’art, où la poésie, la peinture, la musique contiennent des clés pour élucider le mystère des personnages.
Au fond, ces destins qui s’entremêlent, ces aventures qui résonnent en écho, portent la même leçon : il faut savoir rompre les amarres, oublier la mémoire familiale paralysante pour ces familles aristocratiques ruinées ; oublier la « densité de l’absence » de ces mères volages, délaissées, ou mortes ; oublier les humiliations et les rêves de vengeance ; oublier même ces pères de substitution qui sont de nouveaux leurres, et assumer ses responsabilités d’homme. Peut-être est-ce ce qui sauvera Baptiste Morgan, le jeune romancier qui, avec un siècle de recul, se retrouve confronté à ces intrigues vénitiennes avec une candeur touchante, et qui semble y trouver une piste pour résoudre ses propres mystères.
Voir aussi : Les angéliques, Les absentes, La peur du paradis, Le mariage de Dominique Hardenne, Maramisa, Les vieux ne parlent plus, Le désir de mémoire. Expérience de vie imminente.
Patrick ROEGIERS, Le cousin de Fragonard, roman, Le Seuil, 2006.
L’un s’appelait Jean-Honoré, l’autre Honoré, tous les deux Fragonard. Tous deux étaient artistes. Mais le cousin du célèbre peintre pratiquait un art morbide qui contraste avec l’apologie luxuriante et luxurieuse de la vie par Jean-Honoré : Honoré disséquait les cadavres et composait de vastes tableaux anatomiques écorchés (comme un cavalier de l’Apocalypse). Créateur avec Bourgelat de la première école vétérinaire à Paris, il multiplia des œuvres selon une technique restée mystérieuse, et qui résista au temps, puisqu’elles sont toujours conservées au muséum d’histoire naturelle.
L’opposition entre les deux cousins est un véritable sujet romanesque, que Patrick Roegiers a exploité avec l’humour et l’exubérance qu’on lui connaît. Ce roman est une fête d’érudition et de mots rares ou sonores, un feu d’artifice de jeux de mots ou de sons. Le moindre événement est prétexte à d’incroyables digressions en cascades, ou à des énumérations cocasses dignes de Rabelais. Mais le romancier sait aussi manier la brièveté, d’autant plus efficace qu’elle ponctue des phrases alambiquées et kilométriques. Ainsi, l’évocation du parfum (naturelle chez un anatomiste fils de parfumier-ganteur) des dames de la cour glisse-t-elle naturellement aux coiffures démesurées, puis aux robes paniers qui nécessitent des talons hauts qui engendrent de spectaculaires chutes... Le lecteur tombe étourdi dans le paragraphe suivant, un seul mot : « Pouf. »
La virtuosité ne va pas sans quelques formules que l’on peut trouver surprenantes : mettre le pied à l’étrier de son poulain, un homme évoquant un perdreau farci avec des yeux de cabillaud... Mais elles passent dans ce grand foisonnement joyeux qui évoque la jubilation de la peinture nordique. On accepte même que Bourgelat ne soit appelé que Bougrelat, ce qu’assume effrontément le romancier qui ne se veut pas historien.
Surtout, derrière cette exubérance stylistique, la langue peut se faire incisive comme le scalpel et mettre au jour des sentiments, des attitudes, des réflexions aussi subtils que le réseau complexe des veinules mis en évidence par la main de l’artiste : le choc d’un surprenant amour de jeunesse qui modifie imperceptiblement le sens de la vie, les réflexions sur l’art qui fige la vie pour l’éterniser, faisant une paradoxale œuvre de mort... On ressort étourdi et comblé de ce foisonnement verbal.
Voir aussi : Satie.
2007
Absire (Alain), Sans pays Bekri (Tahar), Si la musique doit mourir Châteaureynaud (Georges-Olivier), L’autre rive Châteaureynaud (Georges-Olivier), De l’autre côté d’Alice Chessex (Jacques), Le vampire de Ropraz Cobert (Harold), Le reniement de Patrick Treboc Dussert (Éric), La littérature est mauvaise fille Ehret (Marie-Florence), Fille des crocodiles Ganachaud (Christian), Fils de l’homme Godelier (Maurice), Au fondement des sociétés humaines Fournel (Paul), Chamboula Haas (Jean-François), Dans la gueule de la baleine guerre Haddad (Hubert), Oholiba des songes Haddad (Hubert), Palestine Haddad (Hubert), Le nouveau nouveau magasin d’écriture Host (Michel), Le petit chat de neige Jouty (Syvain), Celui qui vivait comme un rhinocéros Huy (Minh Tran), La princesse et le pêcheur Lapouge (Gilles), Le bois des amoureux Laval (Christian), L'homme économique, Essai sur les racines du néolibéralisme Malte (Marcus), Garden of Love Marsan (Hugo), Abel Pirotte (Jean-Claude), Absent de Bagdad Pujade-Renaud (Claude), Le désert de la grâce Taillandier (François), Il n'y a personne dans les tombes (La Grande Intrique, III) Tristan (Frédérick), Dernières nouvelles de l'au-delà Trouillot (Lyonel), L’amour avant que j’oublie Wiazemsky (Anne), Jeune fille
Christian GANACHAUD, Fils de l’homme, Rocher, 2007.
Il y a des romans qui vous lavent, dont chaque mot sonne juste, et dont on ressort à la fois purifié... et lessivé. Fils de l’homme est un de ceux-là, un roman qu’on ne lâche pas, qui ne nous lâche pas, d’un désespoir total, et de cet étrange apaisement d’au-delà du désespoir, qui n’est pas du bonheur, mais l’intime conviction de l’inutilité du bonheur, qui nous délivre du malheur. Un roman qui joue avec la folie comme avec une grenade dégoupillée. Un homme seul, une nuit sans aube. Un père qui dialogue avec les cendres de son fils, et qui les boit, au fil des pages, dissoutes dans du vin, dans une monstrueuse communion de la vie et de la mort, de l’être et du néant. Dans une langue qui incendie, dans une langue qui se casse, se désarticule, se met à nu comme le père et à mort comme le fils, une langue d’une beauté absolue dont on ne ressort pas indemne. Un roman à lire ou à fuir, mais qu’on ne pourra jamais feindre d’ignorer.
Voir aussi : Le banquet des morts, Le roman de saint Antoine, Le fou de Dieu. Le chant de la merveille du monde.
Michel HOST, Le petit chat de neige, Rhubarbe, 2007.
« Fables cinglantes » ? « Nouvelles express » ? Michel Host réinvente à sa manière l’apologue, qui dans un court récit en prose nous ouvre une piste de réflexion ou d’amusement. Cinquante textes qui, pour la plupart, ne dépassent pas la page, nous plongent dans la vie quotidienne d’hommes ordinaires pris aux pièges de la modernité, de leurs petites mesquineries, d’un destin ironique, ou tout simplement de la vie. Des occasions manquées (fort heureusement, parfois), des erreurs de destin, des coups de colère qui ne manquent pas d’humour — comme ceux des dieux chrétien et musulman contre des gamins capricieux. Rien que du politiquement incorrect — dans l’art de tuer les bébés ou de se refaire une santé en prison —, de la saine irrévérence — dans l’arithmétique princière qui nous vaut un Ludovic I,CLXVI... Rien que du plaisir.
Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Lysistrata, Ploutos, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Hubert HADDAD, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Zulma, 2007.
Pour ceux qui craignaient que le Nouveau magasin d’écriture publié l’année dernière par Hubert Haddad n’ait tari le réservoir d’imaginaire en lançant, en un millier de pages, des méthodes, des sujets, des thèmes ou des anecdotes, voici la réponse flamboyante : plus de six cents pages d’un « nouveau nouveau » magasin, ou plutôt d’un vaste bazar de l’imaginaire où l’on fouille avec jubilation parmi les anecdotes, les citations, les jeux d’esprits, les pistes d’écriture... L’illustration est plus abondante que dans le précédent, et structure (le plus sommairement possible !) le livre en dix-sept albums entrelardés de cinquante-neuf entresols : de la simple suggestion de titre à la méthode sophistiquée, c’est une invitation perpétuelle à ranimer en nous la source de l’écriture.
Et cela marche ! À chaque ligne, à chaque rencontre de mots ou d’images, on est tenté d’interrompre la lecture pour se lancer dans un roman. Ici, dans l’humour — mariage par procuration d’un maharadjah et de la fille d’un mineur du Yorkshire. Parfois grinçant — guillotine à marionnettes, poupées et caniches pour enfants riches désœuvrés. Parfois kafkaïen — assignation discrétionnaire des ombres et reflets pour l’invalidation des images naturelles. Là-bas dans la poésie — le livre inconnu qui rend immortel dès lors que le lecteur y pénètre vraiment. Parfois angoissante — les ruches d’or du scribe amnésique. Et parfois humoristique — Invention de la lumière ou l’ophtalmologue circoncis.
Parfois, ce sont des rencontres de mots qui nous ouvrent des pistes, comme le « rêve frappeur » qui tombe sur vous comme la foudre. Parfois des rencontres d’images, comme le visage d’écorché succédant la tête de Méduse. Ou des rencontres de textes, une fable de La Fontaine et un extrait de Thérèse d’Avila... Si la beauté, selon Lautréamont, peut se définir comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, nous avons ici du Beau à l’état pur, natif, un gisement de Beau qui réveille en nous des envies d’orpailleurs de l’invisible. Le livre qui rend immortel le lecteur qui y pénètre vraiment ? Ce serait sans doute celui-ci, tant il est difficile d’en sortir.
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Hubert HADDAD, Palestine, Zulma, 2007.
Ohaliba des songes, récemment réédité dans la même collection, tournait autour de l’impossibilité, pour un photographe juif blessé dans sa mémoire, de se rendre à Jérusalem. Ce nouveau roman franchit le pas : dans la Cisjordanie occupée, un soldat israélien, sans papiers et blessé dans un attentat, est pris pour un des terroristes et recueilli par une veuve palestinienne. Il prend peu à peu la place, l’identité, la mission du fils qu’elle a perdu. Le rêve, aussi, de la sœur qu’il se découvre. Rêve de paix, de réconciliation entre les peuples. Émergence de sentiments inexprimés entre frère et sœur, que permet soudain la substitution des personnages. Mais ces rêves, ces sentiments peuvent-ils changer la face du monde dans l’exacerbation de la violence ? Celui qui est à la fois l’israélien Cham et le palestinien Nessim est déchiré entre deux identités entre lesquelles il ne pourra pas choisir, sinon en assumant lui-même la violence du monde.
À partir de thèmes chers à Hubert Haddad (la relation frère/sœur, les fractures de la réalité et de la mémoire, les enchaînements implacables à partir de rencontres fortuites...), ce récit à multiples facettes contient un appel désespéré à la tolérance, à la paix, à l’altruisme, qui se concentre dans des formules d’allure proverbiale : « sois plutôt le maudit que celui qui maudit » ; « si je ne m’occupe pas de moi, qui s’en chargera ? Et si je ne m’occupe que de moi, qui suis-je ? » Refusant les réponses dogmatiques et les vérités trop simples, il analyse sans complaisance les peurs et les préjugés en présence.
Comme dans d’autres romans d’Hubert Haddad, les rêves, les révélations subites (« un livre de chair s’entrouvrit en lui comme la paie sous la lame »), des contes ou des poèmes donnent des clés indirectes. L’histoire du nabi de Tariba parle de fatalité et de substitution ; le poème du chanteur druze évoque l’impossibilité de choisir entre deux réalités qui n’appartiennent pas au même plan.
Car dans cet enchaînement de hasards et de fatalités (perte d’un portefeuille, réquisition inattendue, ressemblance avec un disparu...), les héros ont perdu leurs repères. Ils se sentent acteurs de leur propre vie (« il a manqué son rôle dans la suite des jours, mais quel rôle ? »), joués par une histoire écrite dans une langues qu’ils ne comprennent pas (« Elle a remarqué depuis quelques jours ces décollements de la réalité, comme si les mots avaient d’autres résonances »).
Si la violence généralisée, les fractures de la mémoire, les interdits, la hantise du temps destructeur, l’omniprésence de la mort, laissent peu de place à l’espoir dans ce récit, de brusques fulgurances, lorsque l’instant « a une fragilité d’anévrisme », nous libèrent fugitivement de l’emprise oppressante de la réalité. « D’un coup le néant ravale les milliards d’années et recrache au hasard un soupir de résurrection. » Et pour ces instants confondants, pour cette poésie pure qui fait exploser le récit, on ne peut échapper à ce livre dense et bouleversant.
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Hubert HADDAD, Oholiba des songes, Zulma, 2007 (1989).
Samuel Faun, photographe de guerre apprécié pour sa « façon terriblement impudique de coller à la mort », est bouleversé, dans un petit théâtre yiddish, à New York, par une actrice dont le jeu dédaigne l’expressivité théâtrale pour laisser vivre un personnage qui la dépasse. Chaque soir, il va venir écouter Oholiba des songes. Écouter, ou vivre, car ses connaissances du yiddish ne lui permettent pas de tout comprendre, et la pièce ne lui apparaît, petit à petit, que dans sa logique interne, dans le jeu des acteurs, dans les bribes de plus en plus larges qu’il en saisit, ou qu’il en imagine. Dans ce théâtre figé — car les autres spectateurs, eux aussi, se retrouvent de soir en soir — il accède à une autre dimension du temps, de l’univers, de la vie, donc de lui-même. Derrière l’actrice, l’auteur et leurs comparses ; dans leur entourage, dans leur mémoire, il accède à d’autres strates d’un monde étrange, blessé, qui le renvoie à sa propre mémoire, à ses propres blessures.
Et derrière une intrigue à la fois foisonnante et immobile, qui revient en permanence aux mêmes moments forts, mais sous un autre angle de vue, c’est notre rapport avec le monde qui se retrouve au centre de ce roman. A l’impudeur du photographe de la mort répond la vacuité de l’actrice, ou le détachement du journaliste capable de raconter sa prise d’otage comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Dépossédés d’eux-mêmes, ils révèlent par leur absence les « innombrables fictions objectives qui constituent l’actualité ». Mais comment peut-on adhérer à un monde qui ne semble qu’un grand théâtre — sinon en plongeant dans ce théâtre qui serait à l’inverse le véritable reflet du monde ? La réalité n’apparaît qu’à travers des filtres successifs qui la transmuent : celui de l’écriture (elle est portée au théâtre), de l’interprétation (la pièce est jouée par un acteur), de la langue (le spectateur ne comprend pas le yiddish), du rêve (il s’endort durant le spectacle)... Mais ces filtres, loin de la masquer, la révèlent de manière de plus en plus épurée, et ouvrent l’anecdote au sens, à l’univers. « Le théâtre de l’armoire contient tout l’univers. »
La mise en art de la réalité a pour première conséquence de nous en couper. « L’univers avait changé d’adresse », constate Samuel, qui a l’impression de jouer un rôle, jusqu’à contrefaire sa propre signature. Mais en dépassant le stade du jeu, en accédant au plan de la fiction, qui n’est pas un simple calque de la réalité, un nouveau lien, plus profond, s’établit entre l’homme et le réel. « Une femme au regard de revenante venait de détruire la distance évasive entre le monde et lui. » Un lien qui en assume toutes les strates, y compris celles de passé, de la mémoire blessée, car « ce qu’on appelle un souvenir reflète la texture cachée du réel ». Cette plongée dans un imaginaire structurant et comme la découverte d’un sixième sens qui nous permet de voir la face invisible de la réalité.
Le romancier ne cherche pas à théoriser sa vision du monde : il la donne à voir, ou confie, parfois, à des personnages secondaires, ou à une chanson, le soin d’en éclairer un aspect. Un octogénaire prisonnier de ses propres fictions nous en donne peut-être une clé. Si l’univers est pour lui un mirage que nos sens échafaudent, ce n’est pas pour cela qu’il s’agit d’une apparence construite sur le chaos des particules élémentaires. Il y a au-delà une « matrice de l’incréé », une « illusion agitante » à partir de laquelle la matière rend figure. « Dès qu’on devine le destin absolu qui régit l’illusion humaine, la nécessité s’élève au divin. » Il ne sert à rien d’enfouir son passé, comme Samuel refusant le souvenir de sa famille massacrée, de sa sœur violée et tuée. Le passé continue à hanter son regard. Vaut-il mieux, comme Elfrid, monter sur un théâtre artificiel « le spectacle de sa mémoire » en l’écrivant, en le faisant interpréter par une comédienne qui lui permet de « renouer avec le drame interrompu » ? C’est substituer le spectacle à la vie et à la mémoire, et détruire l’acteur pour faire vivre le personnage. La clé du roman, en fin de compte, est peut-être donnée dans la légende yiddish de la fille du rabbin préservée du diable, mais qui ne survit pas à sa libération. Cette romance d’Oholiba, chantée durant le spectacle, ne sera fournie au lecteur qu’à la fin du roman. Mais comme toute légende qui nous délivre de l’illusion en nous immergeant dans l’imaginaire, elle ne dit pas la vérité : elle la contient.
Tout cela pourtant ne ferait pas un roman, s’il n’y avait la langue qui le porte, qui en constitue la matière même et non le vêtement. Une langue fluide, curieusement apaisée au cœur même de la blessure, évidente au-delà du paradoxe, inventive et poétique sans perdre de son implacable lucidité. La langue d’Hubert Haddad est un miracle de chaque page, qui se renouvelle de roman en roman. Sans concession, elle nous laisse nus face à nous-mêmes et à nos faux-fuyants. « Il y a une damnation dans la simple mouche écrasée ; le moindre désir tranche des gorges et même la tendresse est un viol. »
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Georges Olivier CHÂTEAUREYNAUD, L’autre rive, Grasset, 2007.
Écorcheville, sur les bords du Styx, est la frontière entre le monde qui se croit réel et ce vaste réservoir d’imaginaire qui, peut-être l’est davantage. Elle en paie le prix. Parfois, des averses de salamandres ou de cafards s’abattent sur la ville. Des sirènes échappées d’ailleurs viennent troubler les cœurs, et des satyres, la circulation. Et le jeune Benoît, qui y affronte une adolescence difficile, se demande parfois sur quelle rive il vit. « Il se croyait vivant, mais cette croyance pouvait n’être qu’une illusion. Et s’il était mort, mort et naturalisé ? »
Car sa mère adoptive pratique allègrement la naturalisation et la momification des bêtes, des monstres et des hommes. Et ses tantes d’élection pratiquent cet embaumement des âmes qu’est le ressassement du passé, l’une actrice oubliée, l’autre prostituée mal résignée à la chasteté de la vieillesse. Étrange triade tutélaire veillant sur son éducation, mais qui l’abandonne surtout à une autre triade, tout aussi sympathique et tout aussi dangereuse : deux gosses de riches qui s’amusent à des rallyes nocturnes, et une autre orpheline pour laquelle il éprouve un amour impossible. Le poids du passé, ici, est celui de leurs pères. Mais comment y échapper, sinon par la mort ?
Ce gros roman à multiples rebondissements tient tout à la fois du roman picaresque, du mythe, du roman d’apprentissage, du roman policier et de la satire sociale. Très ancré dans la réalité la plus concrète, dans les magouilles politiciennes, dans le langage branché des jeunes, il le confronte à des personnages imaginaires (centaures, sirènes, satyres...) et à des structures mythiques (les fées marraines, le bâtard royal...). De petits écarts vers la science-fiction nous valent de savoureuses trouvailles, comme la fusillette, cette machine à se suicider à mi-chemin entre le photomaton et la sanisette. Des épisodes d’un humour dévastateur alternent avec des scènes d’émotion et de poésie, comme celle des adieux aux âmes emportées par Charon.
Mais Écorcheville, sans pédanterie ni prétention philosophique, nous interroge d’abord sur nous-mêmes. Elle est à l’image du monde, donné à voir et à décrypter : « un principe cryptique régissait Écorcheville, c’est-à-dire l’univers. » La clé ne se trouve pas dans l’observation scrupuleuse des apparences, mais dans la compréhension en profondeur des mythes qui la régissent. Les événements trouvent alors leur logique propre, celle de la fiction : « le hasard, parfois, n’est que le masque dont s’affublent nos soucis ou nos désirs. » Et la réalité est à l’image de Ligée la sirène, qui n’existe que par le regard que l’on porte sur elle : « Nous n’existons pas plus pour elle que l’amateur d’art qui la contemple n’existe pour la Maja nue. Elle vit en nous à son insu, je crois. C’est en nous qu’elle puise sa forme et sa force. Quand le dernier badaud s’est éloigné, quand la lumière s’éteint, je suis sûr que Ligée s’abolit. »
Mais ce bout du monde, malgré ses pluies de reptiles, son ciel bas et ses eaux glauques, n’est-il pas le lieu privilégié pour rêver d’ailleurs ? Rêver de Californie et de gloire médiatique, pour les uns ; rêver de l’autre rive, d’un pont entre la réalité et le réel — ou d’un passeur qui, comme Charon, vous y emmène pour une traversée sans retour. Le romancier n’est-il pas lui aussi le nocher de l’Imaginaire ?
Autres tomes de la trilogie : À cause de l'éternité. Ici-bas.
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, De l'autre côté d'Alice, Résidence dernière, Le corps de l'autre, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD, De l’autre côté d’Alice, Le Grand Miroir, 2007.
Que sont devenus les héros de nos livres d’enfant ? Du haut de « ce vertigineux belvédère, l’âge d’homme », Georges-Olivier Châteaureynaud en contemple trois, qui ont pris possession de notre imaginaire et qui ont oublié de grandir : Alice, Peter Pan, Gepetto. Mais peut-on porter sur eux un regard d’enfant miraculeusement préservé ? Le seul qui s’y risque est Angus Lamb, qui entend vivre sur l’île imaginaire les aventures de Peter Pan. Au risque du ridicule, quand on est quadragénaire et... « bâti en force ». Mais ce n’est possible que parce qu’on est milliardaire et qu’on peut s’acheter une île et autant d’acteurs que nécessaire. Encore un milliardaire n’est-il pas aussi libre qu’il le croit : son conseil d’administration se charge de le lui rappeler.
Est-il plus libre, « ce drôle de Lewis Carroll » qui croit que l’on peut acheter une petite fille du prénom d’Alice parce qu’elle exerce à dix ans ce métier qu’on dit le plus vieux du monde ? Est-il plus libre, ce « sacré Gepetto », sorte de Pinocchio inversé qu’un fils sans père s’est taillé de bric et de broc et qu’une bonne fée a animé ? Certes, il n’a pas de papiers, pas de liens, et un formidable appétit de vivre. Mais il apprendra à ses dépens que sa liberté finit là où commence celle de son fils...
La liberté est sans doute le fil rouge tendu entre ces contes d’adulte mal grandi. Ce que l’on a perdu avec l’enfance, ce ne sont pas les belles histoires et le sens du merveilleux : c’est la liberté d’y croire, de les vivre, de forger autour de nous le monde tel qu’on le rêve ou tel qu’on le lit. Le monde adulte a rejoint nos héros et les a pris dans le réseau serré des relations sociales et de sa logique sordide. Il ne lui reste que l’humour pour affronter la prostitution, la pédophilie, la folie, la mesquinerie, le parricide. Celui de Georges-Olivier Châteaureynaud est intact. Heureusement.
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Résidence dernière, Le corps de l'autre, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
2008
Absire (Alain), Saga italienne Arsand (Daniel), Des chevaux noirs Arsand (Daniel), Alberto Audiberti (Marie-Louise), Stations obligées Coupry (François), Les souterrains de l’Histoire De Bruycker (Daniel), Prière les mains derrière le dos Delarue (Claude), Le bel obèse Egloff (Joël), L’homme que l’on prenait pour un autre Gaudé (Laurent), La porte des enfers Goffette (Guy), L’autre Verlaine Grainville (Patrick), Lumière du rat Green (Eugène), La Reconstruction Host (Michel), L’amazone boréale Lamarche (Caroline), La barbière Lambert (Michel), Le jour où le ciel a disparu Le Coz (Martine), Le jardin d’Orient Montremy (Jean-Maurice), Capucine à Valence Nyssen (Hubert), Les déchirements Outers (Jean-Luc), Le voyage de Luca Quiriny (Bernard), Contes carnivores Renou (Patrick), Seuls les vivants meurent Riboulet (Mathieu), L’amant des morts Rolin (Olivier), Un chasseur de lions Rossignol (Isabelle), Au-dessus du genou Solal (Marc), Tout est beau Tristan (Frédérick), Le chaudron chinois Verdet (Gilles), La sieste des hippocampes
Laurent Gaudé, La porte des enfers, Actes Sud, 2008.
La descente aux enfers est un mythe classique au moins depuis la légende babylonienne d’Ishtar, et bien ancré dans l’imaginaire chrétien depuis la descente du Christ aux limbes. Un défi périlleux à relever, surtout pour Laurent Gaudé, qui a déjà mis en scène, dans La mort du roi Tsongor, un des plus puissants récits de l’au-delà qu’ait fourni la littérature contemporaine.
Défi relevé, disons-le tout de suite, même s’il n’atteint jamais la force d’évocation du vieux roi Tsongor voyant passer son peuple calciné sur les rives du Styx. Réussi d’abord par la simplicité de la trame : pour retrouver l’estime de sa femme, un père va chercher au-delà de la mort son fils assassiné. Les sauts temporels éliminent au fur et à mesure les embryons de suspens qui pourraient se créer pour concentrer l’action sur les personnages.
C’est le second coup de génie du romancier. Loin des héros triomphateurs, des Christs et des Ishtar, il met en scène un homme veule, humilié, écrasé par une culpabilité trop lourde, mais porté par deux amours brisés, ceux de sa femme et de son fils. Autour de lui, des êtres eux aussi persécutés, un curé fou barricadé par son église et rongé par un cancer en phase ultime, un travesti au plus profond de la déchéance, un professeur méprisé par ses confrères pour son obstination à dresser la carte des lieux de passage entre les deux mondes, et le tenancier un peu magicien d’un café louche, relié par un souterrain à la crypte de l’église voisine.
La troisième réussite de ce roman est dans l’atmosphère de ces lieux de passage qui hésitent entre deux mondes, le port de Naples, le bistrot de Garibaldo, l’église délabrée, ces lieux où le temps se fige un moment, comme s’il se demandait dans quel direction repartir, lieux de tous les possibles, de toutes les rencontres. Si l’on franchit bien, au cœur du roman et dans le port de Naples, la porte des enfers, c’est dans ces lieux intermédiaires que se trouvent les vraies portes, que l’on ne voit pas, celles du doute, de la prostration, ces lieux où l’on renaît pour avoir touché le fond de sa déchéance.
Le reste, la vengeance de Filippo, la traversée des enfers, est une belle histoire avec des moments très forts, de superbes trouvailles, un lyrisme qui parfois touche et parfois agace, mais qui, à mon sens, ne retrouve pas la justesse inquiète des scènes qui précèdent. Oui, de belles trouvailles, comme la traversée du fleuve des larmes, ou le grand tourbillon des morts. Des tirades théâtrales et efficaces, comme les imprécations empreintes de dignité de la mère brisée. Un sentiment de l’inéluctable face au destin qui donne au geste du père la dimension des grandes tragédies grecques. Et quelques bonheurs d’expression (« je suis resté boiteux de ma mère ») qui illuminent soudain une page... Alors ne boudons pas notre plaisir : Laurent Gaudé reste un des romanciers les plus originaux de la nouvelle génération.
Voir aussi : Pour seul cortège, Danser les ombres. Le soleil des Scorta, Grand Menteur, Chien 51. Zem.
Michel HOST, L’amazone boréale, Le Grand Miroir, 2008.
Au retour d’un voyage, un homme retrouve dans son appartement une situation semblable à celle du livre qu’il lisait dans l’avion. Un libraire entretient de troubles rapports avec un oiseau qu’il a délivré d’un zoo. Un écrivain désabusé est attiré dans un étrange enfer. Un lettré chinois entreprend un long voyage à la recherche du seul livre qui vaille la peine d’être lu. Un peintre disparaît en laissant sur le sol une insolite anamorphose. Quatre sœurs aux mystérieux pouvoirs cherchent depuis quatre siècles l’homme qui les délivrera de leur immortalité.
Les six récits de ce recueil nous plongent dans une atmosphère familière aux lecteurs de Michel Host, mais avec une densité propre au genre. Les lieux y ont une importance capitale : des lieux clos, d’enfermement, caverne, montagne, appartement ou cathédrale, mais des lieux immenses, soudain, dans lesquels l’errance s’ordonne, et qui permettent de fulgurantes évasions, dans le fantastique, dans l’onirisme ou simplement dans l’ironie. On songe à Forêt forteresse, ou à Zone blanche, parmi ses romans les plus marquants.
Les femmes y jouent un rôle de premier plan, aussi. femmes sensuelles, épanouies, aux extases foudroyantes, sur lesquelles le protagoniste (et le plus souvent le narrateur) sait porter un regard de désir et de respect, sans un soupçon de machisme, mais plutôt avec la gratitude de celui à qui l’on ouvre sans qu’il l’ait soupçonné de nouveaux horizons. Car ces femmes sont souvent des passeuses, directives sans être dominatrices, et sont en étroite symbiose avec les lieux. Le rapport est pleinement assumé dans le quatrième récit, où les hanches, les seins de pierre de la montagne conduisent au sexe peuplé d’aigles, par l’intermédiaire d’une femme symptomatiquement nommée « Splendeur des nuages ». Les filles aux parfums de terre qui, dans la Prague des rabbins et des golems, guident le narrateur vers l’Adam Kadmon, le glaiseux d’origine, sont aussi la personnification du lieu qui les a engendrées. Ces femmes qui ne viennent jamais à l’homme l’attendent, confiantes, avec cette réplique récurrente : « Ah ! te voilà... Tu en as mis un temps. »
Les livres enfin constituent le mince fil d’Ariane entre ces textes. Ils nous mènent de la coïncidence pure (le récit lu dans l’avion correspond à la scène du retour) à la nécessité fondamentale (le livre résumant toute l’expérience du monde) à travers les livres précieux d’un libraire ou l’expérience d’un atelier d’écriture. Livres gigognes, en symbiose eux aussi avec les lieux, et par lesquels passe l’évasion. De l’éphémère à l’immortalité, ce sont eux qui définissent le temps correspondant à l’espace sacré et à la passeuse.
Les plus envoûtants de ces récits (« Pure voltige, puis, sur une feuille, ouvert » et « Les quatre pierres ») s’ouvrent sur des visions grandioses, essentielles, avec quelques pages qui sont de purs moments de grâce, qu’elles englobent en un clin d’œil la totalité des mondes ou qu’elles se concentrent sur l’aile d’un papillon. De ces pages qui sont données à l’écrivain et qu’il transmet, comme un précieux témoin, à ses lecteurs.
Voir aussi : Zone blanche, Lysistrata. Mémoires du Serpent. Ploutos, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Michel LAMBERT, Le jour où le ciel a disparu, Le Rocher, 2008.
Depuis De très petites fêlures (1987), Michel Lambert est passé maître dans cette chirurgie du destin qui, d’un coup de scalpel, isole l’instant où tout bascule dans la vie d’un homme ou d’une femme, change le décideur en épave, le charismatique en solitaire. Il y a de la vivisection dans ces nouvelles, car la blessure est encore vive. Pire que la mort, la déchéance assumée, l’abandon des ambitions, la triste lucidité continuent à animer ces personnages d’un semblant de vie. La structure de la nouvelle est à l’image de cette longue agonie : on y pénètre en douceur, plongé d’emblée dans une situation dont on ne comprend pas les ressorts, mais que l’on découvre petit à petit à travers les dialogues ou les réactions des personnages, les prières vaines, les allusions à des souvenirs communs. Le nœud, au centre, nous fait comprendre, sans lourdeur excessive, sans acmé spectaculaire, ce qui a brisé un destin. Et la nouvelle redescend, en pente douce, sans chute finale. Pas d’éclat, un « chagrin modèle réduit », comme un Dinky toy. Seul un orage, parfois, fait éclater un coup de tonnerre qui évite aux personnages de hurler leur douleur.
Tous ces personnages en bout de course ne tiennent plus que par des rapports factices, entre père et fils, entre mari et femme, entre vieux amis. Des amitiés aigries, mais que l’on n’ose rompre, car elles constituent le tissu de l’existence. Et l’on se condamne à se haïr soi-même, de n’avoir pas le courage d’avouer l’échec d’un amour. Les êtres ne se comprennent plus, se heurtent les uns aux autres, mais tiennent ensemble par d’incompréhensibles allégeances. La plus accomplie, la plus terrible de ces nouvelles, parce qu’elle élève au niveau du symbole ces petites compromissions quotidiennes, met en scène un muet souple comme un désossé : incommunicabilité, adaptation au quotidien, soumission s’incarnent dans un personnage dont on est réduit à imaginer les pensées. Mais ces failles — ces fêlures — sont aussi les fissures de la muraille où la sympathie, l’amitié, l’amour peuvent pousser leurs radicelles. C’est parce qu’ils reconnaissent leurs blessures que les couples se soignent mutuellement. Est-ce de l’amour ? Qu’importe, c’est de la consolation. Du bonheur ? Un baume, tout au plus. Mais cela aide à vivre, lorsque le « Grutier facétieux », le destin, a lâché au hasard le ballot qui vous a écrasé.
Ici, un homme qui a perdu le respect de lui-même subit le mépris de son fils, mais le devine devenir aussi lumineux, mais plus dur qu’il avait pu l’être — et en vient à souhaiter son échec. Là, un vieux couple qui n’a réussi ni à s’aimer, ni à se séparer, rate jusqu’à l’anniversaire de mariage sous l’œil navré de ses enfants. Ailleurs, deux amis appelés au secours par un troisième s’échouent de bar en bar, sur le chemin, vaincus par leur propre détresse. Il suffit de gratter la couche du quotidien pour retrouver son propre échec, et le ruminer indéfiniment, jusqu’à ce qu’on décide, pour survivre, de ripoliner à nouveau sa mémoire. Le petit crachin vous transit davantage que le gros orage : au froid qui nous pénètre, nous devinons la redoutable efficacité de ces nouvelles.
Voir aussi : Dieu s'amuse, Le métier de la neige, Quand nous reverrons-nous ?, Le lendemain. Une touche de désastre.Cinq jours de bonté. Le ciel me regardait. Quelle importance.
Gilles VERDET, La sieste des hippocampes, Le Rocher, 2008.
« La vie ne tient qu’à une ligne », écrit Gilles Verdet : c’est cette ligne-là qui me l’a fait aimer. Car c’est une ligne brisée, qui baguenaude à souhait plutôt que de relier deux points bêtement et sans détour. De Ménilmontant, où il est né en 1952, au périphérique où il vit, « ce cerceau noir de la poésie urbaine », comme il l’écrit, il a traversé tout Paris, de la Gare de Lyon au Grand Palais en passant par les quais de l’Hôtel de Ville. Du lecteur à l’auteur, qui peuvent sembler si proches, il a traversé tous les métiers, disquaire, marchand de bière et de whisky, photographe et dialoguiste pour la télévision.
Ligne brisée, aussi, mais au sens tragique, que celle de ses personnages. Des noyés de la vie qui se débattent dans le flot trop rapide du temps, agrippés à leurs rêves comme à une planche de salut. Des égarés, à l’étroit dans leur petits boulots, albatros des urinoirs guettant l’instant de grâce, pisseurs de nécrologies nostalgiques d’une jeunesse révolutionnaire, clochards courant au rendez-vous de l’Histoire... Une belle brochette de paumés qui gardent, tout au fond de leur boîte de Pandore, un dernier espoir. Et tout à coup, leur petite vie semble s’écrire en lettres majuscules, ils tendent la main, croient saisir la chance, retourner au carrefour où ils ont choisi la mauvaise route... et retombent. Ou refusent.
Car il y a pire qu’un rêve brisé : il y a les rêves trahis. L’épuisement des idéaux. La lente dérive de l’idéalisme au merchandising. Et l’indifférence, l’épouvantable indifférence qu’ont les vauriens pour la beauté du monde. Peut-être est-ce cela le plus touchant, cette grâce qui touche soudain un personnage que tout semblait condamner au cloaque. Je garderai longtemps en mémoire cette ascension d’une dame pipi dans la tour de l’horloge de la gare de Lyon. Une montée quasi mystique dans la lumière, dans le gouffre de l’air, un instant de poésie pure. Ah oui, il y a bien de quoi pousser dans le vide le goujat qui y reste insensible.
Quatre nouvelles forment ce recueil. De vrais récits, avec un technique bien rodée de la chute, du retournement inattendu, de la méprise terrible. Un hypermnésique et une amnésique entament une étrange relation. L'assaut du Grand Palais par une armée de clochards parodie la prise du Grand Palais d'hiver par les bolcheviks. Une dame pipi grande lectrice de romans policiers se trouve mêlée à une enquête rocambolesque. Un homme dans le coma ne vit plus que par le récit que son amie lui fait des soubresauts de l'Histoire. A chaque fois, Gilles Verdet installe lentement une atmosphère différente, ciselée avec bonheur, jusqu'à ce que tout dérape insensiblement dans le récit. Comme une fausse note à laquelle on ne prête pas attention, mais qui revient, obstinée, perturbe notre lecture, jusqu'à ce que tout à coup ce que nous croyions avoir compris s'inverse, brutalement, avec un art consommé du coup de théâtre.
Les nouvelles de Gilles Verdet ne sont pas seulement des personnages, une atmosphère, c’est avant tout une écriture, une langue colorée, riche en jeux de mots, en assonances, en allitérations. Une langue somptueuse, bourgeonnante, et toujours juste. Une langue qui nous apprend à regarder la neige tomber en pointillés, ou à remonter nos souvenirs à grandes enjambées. Quant aux hippocampes... leur vie aussi ne tient qu’à une ligne, celle du pêcheur, mais chut ! ne troublez pas leur sieste !
Voir aussi : Voici le temps des assassins, Fausses routes, Les Ardomphes, Nom de noms. Les passagers. L'arrangement. African Queens.
2009
Aubonnet (Brigitte), D'autres à qui penser Aubry (Gwenaëlle), Personne Condou (Isabelle), La Perrita Cossé (Laurence), Au bon roman De Rudder (Orlando), Le comte de Permission Destremau (Yolande), White noise Djemaï (Abdelkader), Un moment d’oubli Dubois (Félicie), De l’ange à l’huître Engel (Vincent), La peur du paradis Ganachaud (Christian), Le fou de Dieu Garnier (Pascal), Lune captive dans un œil mort Giraud (Brigitte), Une année étrangère Haddad (Hubert), Géométrie d'un rêve Henry (Françoise), Juste avant l’hiver Host (Michel), Lysistrata Jougla (Stéphane), Le petit philosophe Jullien (François), Les transformations silencieuses Pancrazi (Jean-Noël), Montecristi Pussey (Gérard), Les succursales du ciel Roffinella (Martine), Recherche de fuites Tristan (Frédérick), Enquête sur l'impossible Tristan (Frédérick), Don Juan, le révolté Vautrin (Jean), Maîtresse Kristal
Brigitte Aubonnet, D'autres à qui penser, éd. Le bruit des autres, 2009.
Après dix-huit ans sans s'être vus, Gaëlle et Maxime décident de se revoir. Mais ils ont désormais une histoire derrière eux. Celle de liaisons ratées ou d'un veuvage douloureux, celle d'un militantisme qui ne les pas satisfaits. Celle de leur solitude, surtout, et de leur hantise de la voir se prolonger, de continuer à dîner devant des assiettes orphelines. Vont-ils se retrouver ? Pour le lecteur, c'est d'abord leur passé qu'ils retrouvent, par bribes, car il n'est pas question de rencontrer l'autre sans se connaître soi-même. C'est la leçon qu'ils ont tirée de leurs échecs respectifs.
Tous deux ont cherché, toute leur vie, "l'autre à qui penser" : le thème se décline dans toutes ses nuances : le voyeurisme du passant qui entre par effraction dans des demeures inconnues ; l'action syndicale ; les annonces envoyées comme des bouteilles à la mer sur Internet ; les projets pour occuper une ribambelle d'enfants ; le besoin d'inventer une histoire à la voisine silencieuse dans un train... Mais penser aux autres, n'est-ce pas se perdre soi-même ? C'est aussi le désespoir de ne pouvoir s'investir totalement dans l'altruisme qui anime les personnages. La scène sur laquelle s'ouvre le roman, où les deux protagonistes qui se retrouvent se croient obligés, pour séduire l'autre, de porter assistance à un poivrot tout en désespérant de ne pouvoir se parler seule à seul est en cela significative, et bouleversante. Le profond ennui des réunions syndicales qui tournent en rond a un parfum de vécu qui ne trompe pas. C'est dans la relecture d'un conte pour enfant, "Petit-Bleu et Petit-Jaune", que Gaëlle trouve la solution à son tourment. "Exister par soi-même, tout en étant à côté de l'autre, se mêler mais savoir retrouver son identité pour être reconnu." Mais les contes pour enfants peuvent-ils servir de leçon de vie ? Au moins les personnages veulent-ils y croire...
Brigitte Aubonnet avait déjà évoqué, dans Le bleu des voix, cette incommunicabilité entre les êtres qui se manifeste par une altération des voix, aussi perceptible que ces bleus qui gardent la trace des coups sur la peau. Les variations sur le thème du souffle se retrouvent dans ce roman. Un long discours en une seule respiration ; le souffle qui manque à l'ivrogne, que tentent de reprendre les amants dans la fièvre de l'orgasme, que l'on retient pour ne pas réveiller l'autre, la peur qui paralyse lors d'une première rencontre... C'est dans ces variations sur la difficulté d'élocution ou de respiration que l'écrivain a ses plus délicates trouvailles. Au moment de découvrir son correspondant anonyme, "Gaëlle avait l'esomac plombé. Elle aurait avalé une casse complète d'un alphabet d'imprimeur qu'elle n'aurait pas été plus lourde. Elle avait du mal à gonfler ses poumons." Prête à se suicider une femme hurle ; "la voix n'était que contusions." Et la scène primitive, celle que l'on ne retrouve qu'à la fin du roman, lorsque les journées sont "comme de minuscules boyaux sombres", et les heures "des parois granuleuses et glacées qui déchirent la peau", est un douloureux moment de sensibilité exacerbée.
Voir aussi : Le bleu des voix, Lire sur vos lèvres, Violences, C’est écrit sur ses lèvres.
Christian Ganachaud, Le fou de Dieu, L’Œuvre, 2009.
« À chaque siècle il y a un illuminé, à chaque millénaire il y aura un illuminé. J’assume cette obédience. » Le ton est donné, le rôle endossé. Le fou de Dieu est à la fois le prophète exalté et le dément promis à l’asile, l’anachorète dans le désert urbain et l’isolé en voie de clochardisation. Christian Ganachaud a toujours flirté avec l’autobiographie, plus ou moins ouvertement dans son personnage des « frères Ganache », mais toujours filtrée par la fiction. Les fous de Dieu traversent son œuvre, Mais jamais il n’avait à ce point, à la première personne et au plus près de son quotidien, creusé les terres mal connues aux frontières entre sainteté et folie, mysticisme et angoisse de vivre. Cela dérangera autant ceux qui le connaissent que ceux qui le découvrent, les athées et les croyants. Et cela doit nous déranger.
Lui-même surpris par sa capacité à passer « de l’insignifiant salace à l’essentiel théologique », il se décrit au plus près du corps, des sécrétions, des excrétions ; au plus près de l’âme, des grands envols aux crises de démence. Libéré du regard des autres, de son propre regard et de celui de Dieu, « faible parce qu’angéliquement libre », il accepte la solitude, la déchéance, la folie, la force des péchés, le silence. Il s’accepte et se dépasse en s’acceptant.
Par moment, sa voix vibre d’un Verbe habité, des visions le traversent et nous touchent, croyants ou non. L’Esprit soufflant du gel, la « statufication » de l’homme, la recherche de la texture des anges nous bouleversent, avant que le corps ne lâche un pet ou un rot qui brisent la fascination de l’écriture. C’est le but. Il faut aussi rompre toute fascination. Le grand livre auquel Christian Ganachaud travaille depuis plusieurs années, le dictionnaire des ermites, est officiellement abandonné, les manuscrits jetés, les fichiers informatiques détruits. C’est que les ermites sont parmi nous. Comme dans Le roman de saint Antoine, ils ont envahi la ville moderne, Syméon le stylite au sommet d’un immeuble, Macaire dans les égouts. La renonciation au travail qui pourtant a trouvé éditeur est de l’ordre de l’ascèse : « Ce sera mon mutisme ».
Pour celui qui travaille dans un hôpital psychiatrique, et qui a régulièrement besoin de cures dans un autre, la fraternité de la folie est la version moderne du monachisme primitif. Dans l’« eucharistie partagée des médicaments », il se retrouve comme ses frères d’hier et d’aujourd’hui « cloué de démence, la ville comme une couronne d’épines sur la tête ».
Mais dans cet abandon comme dans cette fascination, il reste un véritable et grand écrivain, qui a trouvé sa place dans son écriture et dans la ville moderne. « Écriture de l’écrivain comme troisième instance entre la parole du prêtre et le silence du moine », note-t-il. Et : « L’écriture n’aura d’autre sens que de faire paraître la Parousie. » Voilà une Parousie que l’athée que je suis attendrai volontiers avec lui.
Voir aussi : Le banquet des morts, Le roman de saint Antoine, Fils de l'homme, Le chant de la merveille du monde.
Michel Host, traduction de Lysistrata, Faisons la grève du sexe !, d'Aristophane, Mille et une nuits, 2009.
La trame de Lysistrata est bien connue : les femmes de toutes les villes grecques, qui en ont assez de fournir à la guerre de la chair à rhopalon, se refusent à leurs époux jusqu'à ce qu'ils aient conclu un accord de paix. Ce qui se fera, puisque nous sommes au théâtre et que l'on peut croire à la paix éternelle. La pièce est souvent mal comprise, puisque ce n'est pas à la guerre que s'en prennent les femmes, mais aux rivalités entre cités grecques, qui oublient la menace des invasions barbares. Tant qu'à perdre son fils, autant que ce soit dans une juste guerre, dirait Péguy...
On connaît les problèmes que pose sa traduction : doit-on respecter au nom de la rigueur les références à la culture antique, au risque de la lourdeur, ou, au risque de l'anachronisme, les adapter aux mentalités modernes ? Va-t-on chercher le proboulos, ce que personne ne comprendra; le commissaire, ce qui ne correspond à rien à Athènes; ou un magistrat, ce qui ne veut rien dire ? Et les personnages ? Va-t-on parler de Lysistrate ou de Lysistrata (forme latinisée paradoxale, pour rendre Lusistratê !), de Cléonice ou de Kléonikê ? Question d'autant plus délicate que la comédie est d'une verdeur réjouissante et fourmille d'allusions plus ou moins coquines, de calembours obscènes, intraduisibles au mot à mot. Le premier vers, qui fait allusion au temple "de Bacchus, ou de Pan, ou de Vénus Coliale, ou de Génétyllide", est déjà un défi. Il faut oser, sans scrupules, les résumer comme Michel Host à "Aphrodite et ses compagnes"... Dans l'obscurité, une femme qui s'habille ne cherche pas sa "ceinture", mais sa "petite culotte.
Les universitaires ont tranché : ils doivent être précis et sérieux... Les notes en bas de page ne sont faites pour les chiens. Les adaptteurs ont tranché dans l'autre sens : les notes en bas de page passent très mal la rampe. Conclusion : les premiers sont injouables et les seconds mièvres. Michel Host a pris une option intermédiaire, qui compte sur la complicité du lecteur et qui se révèle par moment d'une drôlerie irrésistible. Ne signalons que cette trouvaille : au lieu d'acheter des péribatides (vous avez votre dictionnaire ?) ou des souliers de luxe, on s'offrira des cothurnes à talons aiguilles. Avouez que ça a de la classe !
Quelques exemples ? Les noms, d'abord : Kléonikê fait allusion à la Victoire : Victorine sera plus efficace que Cléonice. Quant à Lysistrate, dont le nom fait référence à l'affranchissement, l'action de délier (lusis), elle sera génialement surnommée Démobilison, en abrégé Lison. Il faut l'oser.
Le niveau de langue, ensuite. On hésite à faire parler des Athéniennes comme des harengères des halles, et l'on oublie qu'elles sont marchandes de graines, de purée et de légumes... Et ça se donne du "ma chérie" ou du "ma cocotte", ça parle de "mecs" et non d'hommes. Devant une femme qui pue, on ne dit pas "tiens, tiens" (sic ! dans les traductions en ligne...), mais "pouahhhh". Cela sent la marée, cela sent la vie. Il faut un goût sûr pour définir aussi finement la frontière entre la truculence et la vulgarité. Car chacun a son niveau de langue. Le chœur des femmes ne parle pas comme les poissonnières. Le commissaire quant à lui ne parle pas comme un proboulos, mais comme le capitaine Haddock, auquel il emprunte son répertoire d'injures.
Les allusions, enfin. Il faut une savante exégèse pour comprendre que dans un banquet, on entonne la chanson de Clitagora, mais non celle de Télamon. Ecoutez plutôt Michel Host : "si l'un chantait Malbrough s'en va-t-en guerre, mironton-ton-ton-mirontaine, quand il fallait chanter Auprès de ma blonde, nous applaudissions à tout rompre." Et une femme en chaleur ne se proccupe pas d'une "affaire importante", mais d'une "grosse affaire". Pas besoin d'épiloguer en note.
Le laisir de la lecture se trouve alors à plusieurs niveaux : celui d'une vraie langue d'écrivain, celui de références perceptibles sous les allusions, et celui des clins d'oeil qui s'adressent en permanence au lecteur intelligent. Un bel exploit.
Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Ploutos, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Martine Roffinella, Recherches de fuites, J.P. Bayol, 2009.
Comment réagir quand le quotidien se met à vaciller ? Les sept nouvelles de ce recueil, toutes situées avec un soin minutieux dans les rues populaires ou bourgeoises de Montmartre, partent d'une situation banale, d'une expérience courante, de la vie de tous les jours. Une recherche de fuite dans un appartement pourtant refait à neuf. Une roulette qui casse à une valise encore sous garantie. Une balance qui s'obstine à ne pas récompenser vos efforts pour perdre un peu de poids. Une voisine exhibitionniste qui réveille le voyeur qui dort en vous. Un héritage attendu par des neveux impatients. L'apparition de la première ride. Et, bien sûr, l'envoi d'un manuscrit à un agent littéraire. On sent le déclic qui a mis en marche l'imagination de l'auteur. Ici, la logique poussée jusqu'à l'extrême (un incident à la vingt-neuvième année d'une garantie de trente ans) ; là, le délire qui amplifie un dysfonctionnement incompréhensible (un gros lézard vit-il dans le mur ?). Tout l'art de la nouvelle coniste alors à renverser d'un coup la situation que l'on a lentement laissé dégénérer, dans une pirouette finale poétique, humoristique ou dramataique. L'ironie du destin a sa morale, paradoxale, surprenante, mais toujours généreuse. La façon dont les héritiers impatients se retrouvent grugés est désopilante, et les caprices de la balance arrivent à cette conclusion à laquelle nous avons tous envie d'adhérer : "Martine se dit alors que le bnheur pesait moins lourd que les petites joies, et que c'était ce qui en faisait la rareté. Sans doute."
Cette chasse aux idées fixes, aux petites monomanies quotidiennes, finit parfois de façon dramatique. Même ironique, le destin peut se montrer cruel. Mais les nouvelles sonnent juste, parce que les personnages semblent croqués sur le vif (une palme pour Emma Saint-Galmier, l'agent littéraire qui connaît tout le monde et que nous connaissons tous), et que les petits incidents qui font déraper la vie nous sont tous arrivés. L'erreur des personnages réside dans leur obstination à refuser la logique de la vie, à vouloir imposer leur point de vue contre la triste réalité des choses, des objets et des hommes.
Et surtout, il y a ce goût de la langue que partagent peu ou prou tous les personnages, de façon plus sou moins affichée. Certains écrivent un journal, d'autres relèvent les fautes de français, mais tous ont un regard décalé sur leur propre langage. L'usage des guillemets, des italiques ou des parenthèses met systématiquement en perspective leurs propos et leurs pensées. Une incise ("comment dire ?" "C'est le mot"...) les retient, et nous retient constamment d'adhérer au discours. Une manière discrète, mais efficace, de nous rappeler leur erreur foncière : s'être trop pris au sérieux.
Voir aussi : État d'un lieu désert, L'Impersonne, Camisole-moi, J.-C. et moi, Kilogramme zéro, Inconvenances. Merveille au Mans, Les hommes grillagés. Lesbian cougar story. Pour une absente. Conservez comme vous aimez. Les cloîtrés d'Aurillac.
Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, roman, Zulma, 2009.
« Quand un écrivain n’a plus d’autre issue, c’est assez naturellement que lui vient l’idée du journal. » Pas d’autre issue à l’obsession d’un amour évanoui, pas d’autre issue au refus de la fiction gratuite. « L’esprit ou le désir de fiction m’est passé le jour où j’ai compris que je me trouvais moi-même prisonnier d’une histoire aberrante à laquelle j’ai cru pouvoir échapper en me réfugiant sur cette côte sauvage. »
Au bout du monde (au sens propre, puisqu’il s’est réfugié sur les côtes du Finistère), au bout de l’écriture, au bout de lui-même, l’écrivain passe cette frontière invisible où se mêlent les personnages de toutes les fictions qu’il a écrites, lues ou vécues, tous les fantômes sécrétés par des lieux chargés. Même inconsistance, ou même réalité profonde.
Ce journal se construit autour d’un certain nombres de visages féminins, d’amours éphémères, inabouties ou contrariées, fulgurantes ou angoissantes. Toutes ont peu ou prou un rapport avec l’art. Lavinia, la bibliothécaire héritière d’un peintre dont elle conserve l’unique tableau rescapé d’un incendie ; Amaya, la petite Japonaise prisonnière de tatouages qui la dévorent peu à peu ; Else, la belle-mère sensuelle qui lui fait découvrir l’amour ; Blandine, la lectrice cannibale qui traque le moindre recoin de sa biographie ; et Fédora, surtout, dont le souvenir sert de trame à ce journal. Cantatrice ardente et fantasque, qui se donne brusquement et s’enfuit aussitôt — « On ne dérange pas la reine de la Nuit, même en Tosca ! » Elle ne se donne que le jour et refuse ses nuits, semblable à cette triste réalité qui nous refuse toujours l’accès au Réel, au grand réservoir de l’imaginaire qui pourtant lui donne sens. Dans ses épiphanies évanescentes, Fédora prend une dimension mythique, symbole de cette Vérité sublime qui toujours se dérobe. L’éclatement du récit est une façon de la retrouver.
Les personnages masculins quant à eux semblent liés à des lieux, comme le fantôme de Ludwig, soldat allemand qui rôde dans le blockhaus désaffecté, ou le clochard-pirate qui a élu royaume dans une île du fleuve. Mais eux aussi surgissent au hasard des séismes de la mémoire, dans les rêves, dans la création, dans toute fracture de la logique. Tout ce qui nourrit ce journal qui ne garderait que la moitié de la vie échappant au triste quotidien. On y retrouve des idées de nouvelles, des rêves, ces « mille et une Nuits de l’insomniaque », des souvenirs, des analyses de tableaux, des contes japonais, les élucubrations cocasses et poétiques de la grand-mère qui a élevé le narrateur... Autant d’échappées sur l’imaginaire, non le pays de toutes les extravagances, mais le réservoir de tous les possibles, le réel sous-jacent à la réalité transitoire que nous traversons, le refuge des vérités profondes qui nourrissent les mythes. L’apparent fouillis a sa logique, et ses règles. « Si je ne veux pas déroger aux lois de l’imaginaire, ces retrouvailles ne peuvent se solder que par la mort du protagoniste. »
Mort initiatique, aussi. Celle du narrateur, « né d’une morte » parce que sa naissance a coûté la vie à sa mère, mais né surtout d’un souvenir d’enfance, d’une asphyxie dans le garage de son père, un « instant d’embrasement solitaire de la conscience » qui tient de l’expérience mystique. Là est la véritable échappée vers l’imaginaire — vers Fédora.
En attendant, on ne peut qu’en collectionner les débris. Des éclats d’imaginaire qui forment un immense kaléidoscope, que chaque lecteur tourne à sa guise pour reconstituer sa vérité. « Le coq-à-l’âne apparent de la rêverie répond à une algèbre diabolique qui pourrait dévoiler à chaque tournant de phrase la combinaison du coffre-fort creux duquel somnolent génies et phénix, bien étalés sur l’amas de nos monstrueux trésors. » Des trésors ? Ceux de l’île gardée par le clochard-pirate, allusion ironique au roman de Stevenson ? Celui de la beauté, figée en esthétisme ou qui s’échappe sans cesse pour éviter le piège de l’académisme ? Ou ces trésors de lecture, ces formules d’une évidence glaciale qui s’incrustent soudain en nous : Le temps efface les souvenirs dramatiques, « en serpillière universelle » — « Sa haine ressemblait à de l’instruction civique » — La première neige, « cette fresque du silence » — « L’univers, cette bible trop maniée qui s’ouvre par le milieu. » Méfions-nous de ces trésors qui nous confineraient dans une lecture esthétisante. À ne retenir que ces éclats de pure beauté, on se retrouvera devant les fragments scintillants et inutiles du kaléidoscope. Il faut les multiplier dans nos propres miroirs pour que le roman devienne cette « effraction de l’invisible » que toute œuvre d’art a pour vocation de devenir. »
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Françoise Henry, Juste avant l’hiver, Grasset, 2009.
« Je voudrais ne parler que d’amour. C’est ça, seulement, qui me fait frémir. Le reste c’est du mensonge. » Mais parler d’amour, dans le café de Prague où se situe ce récit, en 1969, c’est parler de liberté et de transgression — c’est déjà un discours politique. Le sang qui « baptise » la première rencontre (un saignement de nez subit) et qui la « noie » dans un déluge (celui d’une fausse couche) est un symbole discret mais très fort de la répression politique qui a suivi le « printemps de Prague ».
Les cinq personnages autour desquels gravitent l’action semblent émerger eux-mêmes de l’histoire tchèque. Anna est la gaieté de l’innocence, celle d’une Slovaque travaillant comme serveuse dans un grand café de la ville. La gaieté est beauté — « N’avez vous pas remarqué que la gaieté nous rend belle ? » La gaieté est amour — « Oui, ce jour-là j’ai compris que gaieté et amour étaient liés. » Et par cela même dangereuse. C’est la gaieté que veut atteindre, éteindre, la patronne, observatrice et narratrice de l’histoire, et qui semble si bien incarner le pays à qui, en retirant la gaieté, on a confisqué la beauté et l’amour.
Dans sa résignation, il y a de la rancœur, sans doute, mais aussi de la complicité. Elle fait partie de ces « assoiffés d’amour » qui se déchirent au spectacle des autres, parce qu’ils « décortiquent, analysent, étirent à l’infini » les instants de grâce qu’ils ne connaîtront pas, ou plus. Au moins savent-ils le reconnaître.
Pavel, l’étudiant qui débarque un matin, inopiné et évident comme un coup de foudre, serait la révolte, la passion qui confond encore l’amour et l’engagement politique, parce que tous deux témoignent de la même folie. Et les deux amoureux silencieux d’Anna, devant le spectacle de la passion, sont comme les blocs muets de l’Est et de l’Ouest. Tomas, le maître d’hôtel, qui intervient en coulisse, peut-être pour aider, peut-être pour trahir ; Heinrich, le pianiste autrichien, qui fait évader Anna à la dernière minute, peut-être pour sauver, peut-être pour voler. Tout cela sous les yeux de la patronne, incarnation navrée de la ville qui ressasse sans fin la même histoire qu’elle a vécue et qui sans fin se répète, « comme si la vie était un puzzle à faire et défaire plusieurs fois alors que tout est dit dès la première fois ».
Françoise Henry affectionne ces petites filles mal grandies qui, comme dans Mémoires d’un oiseau, ont gardé leurs rêves d’envol dans un monde trop lourd. Elles se heurtent à un monde qui n’a pas été taillé pour elles. Ce n’est pas du refus ou de la révolte, c’est une incompréhension butée, qui sait préserver l’essentiel, leur idéal, contre la laideur du monde. Et tant pis si elles s’y brûlent les ailes. Au moins auront-elles vécu.
Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Plusieurs mois d'avril, Sans garde-fou, Jamais le droit de crier. Loin du soleil. N'oubliez pas Marcelle.
Vincent Engel, La peur du paradis, Lattès, 2009.
Amours contrariées dans un décor d’Italie : le familier de Vincent Engel retrouvera ici l’atmosphère de ses romans. Mais il fait des infidélités à Venise et à la Toscane pour nous emmener dans les Pouilles, dans un village de pêcheurs tourné à la fois vers la mer, le monde de Basilio le pêcheur, et la forêt, refuge de Lucia, à demi sauvage. L’un vient de perdre son père ; l’autre n’a pas connu ses parents. Ce sont déjà deux malheurs qui s’apprivoisent et se consolent.
Mais pour respecter la dernière volonté d’un mort, le vieux Filippo qui s’occupait de Lucia, les deux enfants transgressent l’ordre catholique : ils allument un bûcher. Dans l’Italie fasciste des années 20, une machine implacable se met en marche, qui les éloignera à jamais. Couvent, vagabondage, asile pour l’une ; engagement et désertion pour l’autre. Deux destins ponctués par deux meurtres symboliques : le curé qui a harcelé Lucia, le petit chef fasciste qui l’a séparée du village. Les deux pouvoirs, les deux persécuteurs, mais aussi les deux victimes d’amours contrariées. Le roman se construit comme une épure, dans de discrets parallélismes et un impitoyable enchaînement à partir de l’acte initial.
Ces petits détails qui se répondent dans une construction rigoureuse constituent un des intérêts du roman. Les Pouilles sont le monde du feu, d’un soleil implacable qui a engendré le bûcher nocturne de Filippo. Sans connaître l’histoire, Lucia a donné rendez-vous à Basilio à Rome, sous la statue de Giordano Bruno, condamné au bûcher. Et c’est par un atroce incendie que Forza, le chef fasciste, a vengé son dépit amoureux. Si l’amour est associé au feu, ceux qui en sont privés pourront l’allumer, mais non s’y consumer. Symptomatiquement, le curé se fracasse la tête sur le bord de sa cheminée, et Forza est jeté dans le Tibre.
Le roman se construit autour de cette topographie symbolique où tout prend sens. Les collectivités hostiles (le village, le couvent, la caserne), les collectivités complices (l’asile, les commerçants romains qui prennent la petite vagabonde sous leur protection). Une petite fille qui tombe en voulant sauter dans le paradis à la marelle nous donne incidemment la clé du titre : « et Lucia tombait, elle tomberait toujours, la porte du paradis était verrouillée, condamnée ». Le châtiment du village qui n’a pas su protéger l’amour sera la désertion de ses habitants.
Lucia et Basilio s’opposent et se répondent comme la mer et la forêt dans ce monde voué au feu. L’une est évidence et passivité ; l’autre errance et volonté. Lucia ne raisonne pas la vie, mais n’en accepte pas les règles. « La vie pour elle était une évidence, pas un devoir » Elle se laisse emporter par les hommes ou les événements, mais par sa seule présence engendre des dévouements (les commerçants romains, le médecin de l’asile) ou des persécutions (le curé, Forza) : il y a en elle quelque chose que l’on respecte ou que l’on veut détruire, comme un miroir qui nous révèle à nous-mêmes, qui nous fascine ou que l’on brise. Basilio agit et souvent se trompe. Son passage par la brigade fasciste est une erreur, comme sa liaison avec une jeune veuve de son village. Mais lui non plus n’accepte pas plus les règles sociales, et jusque dans ses erreurs garde la fidélité à son amour.
Quelques beaux passages, graves ou sensuels, se détachent dans cette longue saga qui se poursuivra sur plusieurs décennies. Le vagabondage de Lucia à Rome, les scènes à l’asile, le retour au village désert... Des scènes de sensualité, ou de redécouverte d’une sensation oubliée, comme la gorgée de vin offerte à la vieille mère dans le village abandonné. Ou les retrouvailles de Basilio avec le corps de la femme : « Et le mouvement de son corps, imperceptible, comme ces épaves échouées auxquelles on ne prêtait plus attention et qu’un travail infime des flots ramenait au large, ce corps qui avait jailli au bout du silence, s’était redressé vers lui, ces lèvres qui s’étaient tendues, s’étaient amarrées aux siennes, chaudes, douces, salées. »
Dans une écriture très fluide, qui aime les jeux de sonorités (« arriver vide, neuve, avide », « pourquoi serait-elle venue, nue bientôt ») et les brusques variations rythmiques, le roman se déroule comme une longue symphonie de l’eau, de la terre et du feu.
Voir aussi : Les absentes, Les angéliques, Le mariage de Dominique Hardenne, Maramisa, Les vieux ne parlent plus, Le désir de mémoire. Expérience de vie imminente.
2010
Blas de Roblès (Jean-Marie), La Montagne de minuit Châteaureynaud (Georges-Olivier), Le corps de l’autre Cotton (Ghislain), Reconquista De Mulder (Caroline), Ego tango Dubois (Félicie), Punto final Emmanuel (François), Jours de tremblement Engel (Vincent), Le mariage de Dominique Hardenne Ferrari (Jérôme), Où j’ai laissé mon âme Ganz (Otto), Pavots Genève (Max), La cathédrale disparue Gautier (Pascale), Les vieilles Giriat (Henri), Droit désir, poèmes Haddad (Hubert), Vent printanier Henry (Françoise), Le drapeau de Picasso Hoex (Corinne), Décidément je t’assassine Krzyzanowski (Sigismund), Souvenirs du futur Lambersy (Werner), Cupra Marittima Loup (Douna), L’embrasure Minard (Céline), Olimpia Pradeau (Christophe), La Grande Sauvagerie Salaün (Lionel), Le retour de Jim Lama Schmidt (Joël), Un cri pour deux Taillandier (François), Les romans vont où ils veulent (La Grande Intrigue, IV) Ternaux (Catherine), Les cœurs fragiles Védrines (Jean-Pierre), Blanche et Jean
François Emmanuel, Jours de tremblement, Seuil, 2010.
Le point de départ est idyllique. Une croisière luxueuse sur un fleuve africain, dans laquelle le narrateur, caméraman chargé d’un reportage dans une réserve, côtoie du beau monde venu de tous les horizons. On songe vite à une version moderne de la « Nef des fous » ou de la « Nef de Pierre », car le bateau est présenté comme une allégorie du monde : « tout venait peut-être de basculer quelque part dans l’ordre des choses éternelles, l’éternel ordonnancement du monde, avec vacanciers et pays de vacances, destinations de rêve, prospectus, guides touristiques et prix promotionnels ». Nef des fous, car la joyeuse insouciance de ceux qui ont voulu ignorer la misère et les dangers du monde va être durement punie. Nef de Pierre, car elle est guidée par un équipage en lien direct avec les réalités extérieures, par des messages radiophoniques dans une langue inconnue des passagers. La confrontation entre ceux qui savent et ceux qui ne savent rien entretient la tension narrative et nourrit l’inquiétude des passagers.
Comme le yin naît au cœur même du yang, ce qui se passe semble d’abord une manière de pimenter la croisière. De jeunes femmes montent à bord du navire. Prostituées de luxe ? Passagères clandestines ? Réfugiées ? La mort de l’une d’elles sert de déclencheur. Sur la rive, le pays est entré en rébellion, et les étapes successives du bateau sont inaccessibles ; bientôt, il est lui-même pris en otage par une armée de jeunes gars aussi désorientés que les passagers. Commence alors une inquiétante errance sur le long fleuve jadis tranquille. Comme je descendais les fleuves impassibles... On songe aussi au bateau ivre, bien sûr, lorsque les peaux-rouges criards embarquent sur le rafiot.
Les réactions sont d’abord à la dimension des personnages et de leur folie civilisée. Alors que les vies sont menacées, un passager pose la question dérisoire du remboursement, tandis qu’un petit homme aux airs de comptable ou de rabbin sourcilleux brandit un contrat d’assurance-voyage. Le monde occidental à la dérive se réfugie derrière ses papiers. Mais derrière l’assurance de ceux qui ont le droit pour eux, ce sont les peurs que l’on déchiffre. L’éclatement de la bulle luxueuse dans laquelle ils vivent met les hommes à nu, les consciences à vif. D’autres personnages émergent derrière les masques. Naginpaul, l’écrivain, profère de la littérature, prend des poses histrioniques, Dasqueneuil récrimine contre ces « autochtones » embarqués sans billet, une jeune étudiante s’inquiète de la santé du vieux professeur qu’elle accompagne dans un pèlerinage rituel...
Mais déjà les frontières de la vieille réalité s’estompent. « la ligne imprécise qui nous sépare encore les uns des autres, nous sépare Blancs et Noirs, hommes et peuples blancs, noirs, au contact de la mort », la ligne d’ignorance, de mépris, d’indifférence, s’efface peu à peu. L’amitié qui se noue entre le narrateur et Louis, le voyageur noir qui comprend la langue du pays ; l’importance que les guérilleros lui accordent en le prenant pour un journaliste capable d’immortaliser leur révolte ; la folie du grand écrivain délabré, qui répond en écho à celle des révoltés... tout cela tisse peu à peu des liens entre les deux mondes.
Car le monde et sa mise en parole sont intimement liés. Une des clés du récit réside peut-être dans les livres de Naginpaul, rapidement évoqués par Louis : « chaque roman est un monde presque réel mais pas tout à fait réel ». L’un d’eux décrit un pays où les hommes ont perdu la langue, non pas la langue utile, mais quelque chose dans la langue qui ne se voit pas, mais qui n’est plus là. Ils font des listes de mots, dressent des cartes, errent sans savoir ce qu’ils cherchent - le monde s’est échappé avec leur langue.
N’est-ce pas ce qui est arrivé à la mémoire de l’Afrique ? Elimane Ba, le meneur de cette insurrection à la fois sanglante et poétique, soutient son peuple par ses discours, et par les mythes qui s’incarnent lorsqu’il raconte le fleuve : « tous les rêves étaient adossés au fleuve » lorsque l’homme blanc est arrivé sur un bateau à aube. Dans une main il tenait l’arme et dans l’autre le cadeau : « il a planté l’esprit blanc dans la pensée des hommes du fleuve, et quelque chose s’est mis à changer. Que peut-on faire contre un esprit quand il s’est introduit dans la pensée ? Est-ce que l’on peut ruser avec sa propre pensée ? » Cette question, peut-être faudra-t-il que nous nous la posions aussi un jour.
Voir aussi : Les murmurantes, Le sommeil de Grâce, 33 chambres d'amour, Ana et ses ombres. Raconter la nuit. Le cercle des oiseleurs.
Corinne Hoex, Décidément je t’assassine, éd. Les impressions nouvelles 2010.
La mort de la mère est une épreuve fondatrice. Rien ne nous y prépare. Chaque geste est un apprentissage et chaque maladresse semble un assassinat. Apporter des fleurs au parfum capiteux. « Ce ne sont pas des fleurs pour une chambre de malade ! » Une plante en pot ? « De la terre dans ma chambre ! Évidemment, tu seras contente quand j’aurai le tétanos ! » Et les agrafes de l’emballage... Décidément, je t’assassine.
Cette culpabilité diffuse devant les situations les plus élémentaires entretient une tension permanente dans le livre. D’un côté, une mère autoritaire, volontaire, qui lutte contre la mort — « Tu arraches l’air. Tu pioches l’air comme un travailleur de force. » De l’autre, une fille qui n’a que sa bonne volonté à opposer à l’implacabilité des choses. D’un côté, une ancienne commerçante qui collectionne pour jouer au scrabble les mots « aux consonnes opulentes », aux lettres « chères » qui valent leur pesant de points. De l’autre, une romancière aux mots tout en délicatesse, aux images puissantes, aux nuances précises.
Un lent renversement de volonté s’effectue au rythme de l’abdication de l’une et de l’apprentissage de l’autre. Le point central est peut-être cette scène atroce où, devant choisir entre la machine (à respirer) ou la morphine (pour l’aider à mourir), la vieille dame ne peut prononcer que la syllabe « ine ». Priée de lever l’ambiguïté, elle parvient à articuler « mor ». Le roman (car il se présente comme tel) redescend alors lentement vers la délivrance, dans un processus de deuil patient. Un rêve libérateur, lorsque la maison maternelle est vendue, et une photo retrouvée dans un vieil album fonctionnent comme la rupture du cordon ombilical. Dans une réalité symbolique (le rêve, l’image), un lien est renoué avec la petite enfance : l’apprentissage de la marche se confond en un éclair avec celui d’une nouvelle vie, sans la main de la mère ; le mur de la maison s’efface devant l’inconnu. Un livre très fort, entre pudeur et impudeur, volonté et désarroi, qui boucle avec une grave sobriété le cercle de la vie.
Voir aussi : Et surtout j'étais blonde, Nos princes charmants. Le ravissement des femmes. Les reines du bal.
Hubert Haddad, Vent printanier, Zulma, 2010.
« C’était la veille du Carnaval.. On avait accroché des fanions sur les ormes de la place. Des employés municipaux achevaient de tendre un calicot rouge orné de masques grotesques avec l’inscription : FÊTE DE LA MORT. » C’est bien sûr « La Mortaise » qu’il fallait lire. Mais c’est trop tard. L’image est en nous. Elle grimace, comme un tableau d’Ensor. Les identités se fondent, les temps se confondent, les événements se répondent. Une écolière en poursuivant son chat devient une petite juive déportée dans un camp. Un enfant juif égaré dans la colonne des tziganes est sauvé par l’étoile jaune cousue sur sa poitrine. Mascarade macabre, en quatre courtes nouvelles, qui condamne à la gaieté pour avoir échappé à l’horreur — deux protagonistes gagneront leur vie dans des mariages, à jouer du violon ou tirer les portraits des époux, triste ironie d’un destin goguenard qui les a épargnés.
« Vent printanier » était le nom de code de la rafle du Vel’ d’hiv. Les nouvelles que l’horrible euphémisme a inspirées à Hubert Haddad évoquent le devoir de mémoire né d’une culpabilité diffuse à travers une transmission ténue, un passage rituel de génération entre n enfant et un vieillard, entre un absent et un vivant. À la frontière indécise entre fiction et réalité, ils nous disent que le passé, comme une ombre oubliée au bord de l’Achéron, reviendra sans cesse se mêler au présent tant qu’on n’en aura pas payé le passage.
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Françoise Henry, Le drapeau de Picasso, Grasset, 2010.
Au départ, un souvenir de famille de la narratrice. Sa sœur retrouve, presque par hasard, un rectangle de soie de trente centimètres sur quarante, avec quelques lignes sommairement tracées en cinq couleurs, et une signature, Picasso. Un vieux drapeau qui la replonge soudain dans son passé. Quand elle avait une dizaine d’années, elle passait tous ses étés avec sa sœur chez son oncle sur la Côte d’azur. Albert avait eu les muscles de la face sectionnés lors d’une opération délicate et avait gardé un monstrueux visage. Les voyages étaient sa fuite. Un jour, il avait demandé à Picasso, leur voisin, qu’il avait initié à la fabrication des céramiques, un drapeau pour son bateau. En huit traits, le peintre au sommet de sa gloire avait dessiné un visage enfantin aux yeux écarquillés.
Ce drapeau est reproduit sur le bandeau du roman. Il va servir de fil rouge à une intrigue dépouillée au maximum, mais aux innombrables résonances. Car ce visage tout aussi monstrueux, dans l’épurement des traits et la fausse naïveté du dessin devient un double obsédant de celui, ravagé, de l’oncle. Comme un visage secret, qui révèle ce qu’il ne montrait pas. Un visage « que seul le peintre avait su saisir, dans l’entrebâillement de la porte de l’atelier. Le visage du voyageur. De l’aventurier. De l’inconnu ! » Invitation a pénétrer à l’intérieur d’un homme, et d’un couple, que l’on ne voit qu’une fois par an, lors de rituels vacanciers qui restent à la surface des choses. On parle, on mange, on s’aime, on se fait des cadeaux, mais qui sommes-nous ?
En changeant de visage, l’oncle a changé de caractère. Il s’est peu à peu coupé des autres. « Tout ce qui est amertume, distance, moquerie, humour noir, ou même sincère indifférence, tout ce qui vous donne la force de ne pas trop souffrir il l’avait adopté, comme si en changeant de visage on pouvait changer d’âme. » Coupé de son couple fusionnel, aussi, de cet amour intact entre les époux vieillissant, mais qui révèle lui aussi un autre visage, monstrueux, cruel, fascinant. Il ne s’exprime plus que par des blessures, des départs, des retraits, des réflexions cruelles. L’amour a lui aussi un visage secret, qui est toujours de l’amour, mais aux traits déformés comme ceux du drapeau. C’est ce lent déchirement que raconte le roman.
Mais il y a d’autres secrets, d’autres ravages qui se révèlent dans l’obsession du drapeau. Gina se met à boire, exagérément. N’est-ce pas une façon de se détruire comme le visage de son mari ? Se détruire de l’intérieur et de l’extérieur, car elle aussi voit changer son caractère, ses rapports avec les autres, et petit à petit sa santé, rongée par la cirrhose, et son physique, qui enfle au fur et à mesure que celui d’Albert rejoint les traits émaciés du visage de Picasso. Elle devient un étrange repoussoir au drapeau de soie, enflée et sédentaire. Le whisky qu’elle cache dans une bouteille de lait n’est-il pas aussi l’écho ironique du visage caché, du secret qui s’est immiscé dans le couple ?
La frugalité croissante d’Albert, ce « désir inexprimable de rester léger », témoigne plus largement d’un « refus de l’alourdissement quel qu’il soit, de biens matériels ou de chair » — c’est le travail même de Picasso, épurant le trait jusqu’à sa limite extrême. Ultime renonciation : l’oncle donne ce précieux drapeau à un enfant qui n’en connaît pas la valeur, qui pourrait l’abîmer ou le perdre, comme il l’a porté sur son bateau durant la tempête, au risque de le détruire à jamais. Mais n’est-ce pas le rôle premier de l’objet d’art, d’être utilisé par les hommes ? N’est-ce pas cela qu’avait voulu Picasso, un objet qui serve, alors que tout ce qu’il touchait et signait devenait une icône ? Un drapeau qui flotte, des assiettes dans lesquelles on mange : n’est-ce pas ce retour aux sources que lui a donné Albert en fixant le fragile tissu sur la hampe de son bateau ?
Ce n’est qu’une des nombreuses pistes qu’ouvre ce roman. Le visage ravagé et son double artistique nous interrogent nécessairement sur l’identité, et sur l’autre. Inquiétant, sans doute, mais rassurant, ce visage, car à le voir « nous nous félicitions de n’être pas lui, de n’être pas “l’autre” ». La gêne ou la fascination à le regarder nous en apprennent plus sur nous même que sur lui.
Interrogation aussi sur le temps qui passe, et qui accomplit lentement les ravages qui se sont accélérés en quelques secondes sous le scalpel ou le pinceau. Le visage d’Albert, le drapeau de Picasso ont figé une lente dégradation, et épinglé cette fatalité de la mort cachée, comme le visage secret, au sein de la vie. « Les choses avaient gagné sur la chair. Elles persistaient et persisteraient, qu’on le veuille ou pas »
Et cette brusque prise de conscience du temps qui passe nous renvoie à la démarche initiale, celle de la narratrice et de la romancière. La « naïveté presque effrayante » de ces huit traits de couleur traduisent « le désir qui obsédait Picasso de revenir à l’enfance, et l’impossibilité, évidente, d’un tel retour. » Le visage de l’oncle porte la même question, puisqu’à le voir on ne peut que songer au visage « que notre mère nous fabriqua dans son ventre ». Et cette question, c’est bien celle du roman lui-même, d’une narratrice qui remonte quarante ans en arrière en redécouvrant un objet qui a vaincu le temps. « Les choses avaient gagné sur la chair »...
Voir aussi : Plusieurs mois d'avril, Sans garde-fou, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier. Loin du soleil. N'oubliez pas Marcelle.
Georges-Olivier Châteaureynaud, Le corps de l’autre, Grasset, 2010.
S’il nous était donné, à l’hiver de notre vie, de renaître dans un corps d’une vingtaine d’années avec la conscience, les souvenirs, l’expérience de toute une vie, sans doute considérerions-nous qu’il s’agit là du plus beau cadeau que puisse nous faire le destin. C’est ce qui arrive à Vertumne, critique littéraire valétudinaire et acariâtre, lorsqu’il se fait assassiner par un petit truand sans envergure. Un regard intensif, au moment de mourir, et le voilà passé avec armes intellectuelles et bagages mémoriels dans le corps de l’autre.
Le problème, c’est qu’il a chaussé avec un nouveau corps un nouveau train de vie, auquel il n’est pas habitué. Sans argent, logé dans une mansarde, en rupture de famille, en froid avec sa petite amie, affublé d’amis aussi paumés que lui, il navigue à vue dans sa nouvelle vie, pataugeant dans les mensonges et ne trouvant de solution que dans la fuite perpétuelle.
Commence alors une longue errance qui tient de l’odyssée, la partie la plus importante évoquant le séjour chez Calypso : au bord de la mer, dans une ville sans âme qu’il rebaptise incontinent Néantville, il est recueilli par une alcoolique nymphomane qui a le bon goût de ne rien lui demander. Mais peut-on rester indéfiniment chez Calypso ?
Non, tant qu’il n’a pas fait le point sur lui-même. Ses deux identités (plus toutes celles qu’il se forge pour oublier celle qu’il ne peut évoquer et celle qu’il refuse !) se mêlent dans son esprit, et l’obligent à un retour sur lui-même. Lui qui était fier de sa carrière littéraire, il s’aperçoit qu’il n’était utile à personne, qu’il a attendu de changer de peau pour rendre véritablement service à un autre. Il se rend compte aussi que dans une époque « de paroxysme et de fureur », il était passé à côté des grandes révolutions sans participer à rien. À quoi bon avoir vécu ? Et voilà que son nouveau corps se fait entendre, non seulement par des vigueurs et des appétits oubliés, mais par une curiosité de jeune homme face au monde, comme si l’esprit de son assassin déteignait peu à peu sur le sien. À travers le récit romanesque, et sans jamais succomber à l’analyse théorique, c’est une réflexion sur le sens de la vie qui se dégage du roman. Lecteur par goût et par profession, Vertumne a toujours vécu derrière un voile, interposant en permanence un livre entre la réalité et lui. Ce changement de corps, n’est-ce pas le retour de bâton de la réalité méprisée ?
Sa conscience se dilue alors dans un étrange brouillard qui constitue paradoxalement la partie la plus vigoureuse du roman. Les rêves prennent une surprenante consistance dans cette vie qui perd la sienne, comme si les questions qu’il se pose dans le versant diurne de sa vie trouvaient réponse dans le versant nocturne. À Néantville où il a fait semblant de vivre se substitue la ville sans nom qu’il arpente dans ses rêves. Un personnage fantomatique, surnommé Cheval Fou, qu’il a connu un demi-siècle plus tôt réapparaît pour fuir aussitôt, marquant la confusion entre son monde intérieur et celui qui l’entoure. Tout cela ne prendrait sens que dans un roman, mais Vertumne est critique, non romancier. Il s’en rend compte lorsqu’il tente maladroitement de franchir la barrière. Alors, pour en sortir, pour échapper à la folie, il doit accepter de devenir un personnage dans le roman d’un autre. Accepter d’entrer dans la vie de son assassin comme dans un rôle qu’il aurait à interpréter avec la conviction un peu surfaite d’un acteur. Après tout, lui qui a toujours vécu derrière le voile d’un livre, ne peut-il accepter ce nouveau voile ? L’écran de télévision sur lequel se clôt le roman évoque avec malice ce passage de l’autre côté de la vie.
Gravité et humour se mêlent avec bonheur dans ce roman qui est avant tout un plaisir gourmet de lecture, par sa construction rigoureuse, par une écriture à la fois souple et nerveuse, classique et savoureusement actuelle, émaillée de formules qui s’imposent par leur évidence : « Sa veuve avait encore habité de longues années le musée de leur vie commune. » « Le temps de se saouler al dente ». « Lui qui détestait les romans policiers s’était embringué avec des baltringues. »
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, De l'autre côté d'Alice, Résidence dernière, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Vincent Engel, Le mariage de Dominique Hardenne, J.C. Lattès, 2010.
Après une apocalypse nucléaire qui le laisse seul survivant au monde, Dominique Hardenne rentre dans son village. Mais comment réinventer la vie pour soi tout seul ? Il ne s’agit pas d’une question de philo pour le bac, mais d’une situation qui, par l’effroi qu’elle provoque, interroge le romancier. C’est le personnage, ici, qui doit y répondre, à tel point qu’à certains moments, le récit passe brièvement à la première personne, comme si le brouillage des consciences entre le protagoniste et le romancier (en termes pédants, entre homodiégèse et hétérodiégèse) était la conséquence ultime de la situation de base : le dernier homme sur terre n’aura plus personne pour le regarder ni pour l’écrire, pas même un romancier.
Dans un premier temps, il s’agit de reconstituer les conditions de vie. L’avantage de la guerre « propre », c’est de laisser au survivant les provisions de tout un village, un stock d’essence, voire un groupe électrogène et tous les appareils nécessaires pour se débrouiller seul dans un monde voué à la technique. Mais la vie n’est pas que la consommation jusqu’à l’épuisement des stocks accumulés. Dominique Hardenne est un gars de la terre ; il a aussi appris les gestes de réconciliation entre l’homme et le cycle de la nature. « Il préférait encore la terre aux femmes, même si rien ne prouvait que la terre ne se moquerait pas aussi de lui. » Nouvel Adam au lendemain d’une apocalypse, il cherche le salut dans l’humus.
Cela suffira-t-il pour ne pas devenir fou ? Il faut ensuite reconstruire la société avec les morts, vitrifiés par la bombe dans une occupation quotidienne, et en particulier se trouver une Eve — Nathalie, qui l’avait méprisé avant son départ pour la guerre, est désormais une poupée docile pour un mariage de fiction. Car à la disparition de l’humain survit la fiction. « L’exceptionnel, n’est-ce pas de réinventer des gestes ancestraux éteints ? » Dominique Hardenne réinvente la société, ses rites, ses contraintes, le mariage, l’enterrement, la flamme de la présence divine dans la chapelle, puis les élections, le procès… Son procès, car à force d’avoir rendu vie aux autres, il a réinventé la suspicion, la contradiction, l’accusation, la haine. C’est peut-être le plus terrible dans la lente dérive de ce roman : réinventer l’humanité, ce n’est pas reconstruire un monde idéal, c’est reprendre une œuvre maléfique enracinée dans la conscience humaine. Sans but ni raison, ni malédiction. Parce que c’est comme cela. « Parce que la vie, l’histoire et le destin étaient de grands gosses capricieux, incapables de se concentrer longtemps sur un même jeu. » Parce qu’en faisant le premier pain de la nouvelle ère, on fait surgir les premières fourmis, qui, toujours, auront le dernier mot.
Le roman ne se veut ni philosophique, ni pesant. Il a son humour, notamment pour imaginer la mère Amédée, la bigote du village, transformant sa maison en bordel militaire. Les découvertes peuvent engendrer des réflexions plus graves, en passant, sans jamais peser sur l’économie du roman. Ainsi devant la télévision qui « trône » sans image, comme un crucifix : l’une et l’autre ne sont-ils pas comme « des dieux qui avaient séduit les hommes par leurs paroles et leurs gestes et qui continueraient de fasciner même quand il ne s’agissait plus que d’images immobiles et muettes » ? Devant le mutisme du monde et des hommes, la parole ne peut plus être que la sienne, même sans interlocuteur ni lecteur. Pour reconstruire une humanité de fiction, Dominique Hardenne doit retrouver le langage, l’écriture, l’histoire du village durant sa longue absence. La métaphore de la société nécessairement vouée au mal, l’interrogation d’un Dieu définitivement absent, la tentative désespérée de resacralisation passent alors par une allégorie de la représentation, de la fiction, de l’écriture.
Voir aussi : Les angéliques, Les absentes, La peur du paradis, Maramisa, Les vieux ne parlent plus, Le désir de mémoire. Expérience de vie imminente.
Otto Ganz, Pavots, Éditions du cygne, 2010.
Les pavots symbolisent la mort et l’oubli nécessaire à la métempsycose, dans le symbolisme mythologique, où ils sont associés à Déméter. Certes, ce sont des thèmes chers à Otto Ganz et que l’on retrouve dans ce recueil. Mais il me plaît aussi que dans les emblèmes de la Renaissance, chez Alciat ou Adriaen de Jonghe, ce soit la fleur de l’amour, qui endort l’audace des hommes et leur procure l’oubli de leur famille, de leur pays. Et ces quatrains de mort sont aussi des chants d’amour. Le recueil s’ouvre comme un coup de revolver — « Je crois / que l’éternité / est un claquement / entre deux tempes » — mais il se clôt par ce constat semi ironique : « Je crois / qu’il est inutile / de s’en faire / pour si peu. »
Entre-temps, cent cinquante quatrains, dont un crypté, forment un long credo obsessionnel, comme une mise à plat de tous les thèmes qui obsèdent le poète : la mort, le silence, le hasard, le vide, l’amour... Le poème, bien sûr, et son inverse, la vérité. Le premier n’existe que par sa négation : « Je crois / au poème / s’il peut échouer / à dévoiler le mystère ». N’est-ce pas le but du poème de dire l’indicible ? Mais que serait l’indicible s’il parvenait à être dit ? C’est dans la nécessité de l’échec que se glisse le poème ; c’est dans l’interstice entre la vérité et le mensonge, ces deux obscènes certitudes, qu’il pousse ses radicelles. Et le quatrain suivant conclut, superbe : « Je crois / à la vérité / de ce qui n’a pas / à être connu. » Cent cinquante tremblements du croire, dans le crissement du paradoxe, dans l’honnêteté du questionnement. Car celui qui croit « en la torsion / de toute pensée / linéaire » ne peut avancer qu’en cavalier du jeu d’échec.
Il ressort de ces très courts textes d’allure litanique une inquiétude et un apaisement, un profond respect de l’autre avec un nécessaire désenchantement — le respect, n’est-ce pas accorder à autrui plus de confiance qu’il n’en mérite ? Otto Ganz sait que tout homme, que tout moment, sont précieux parce qu’irremplaçables, et éphémères. Il dit l’unicité du geste, du visage, de la caresse. Mais il croit en même temps « chacun / plus nombreux / que lui seul ».
Alors, qu’attendre, quand un somnolent crapaud est juché dans l’espoir ? Peut-être que naisse un ange — il faut croire aux anges, « lorsqu’arrive / qu’ils existent un peu » — même si peu d’entre eux ont reçu « l’enseignement adéquat », ils rendent précieux les moments fugaces de la vie : parole de ceux qui se croient athée.
Voir aussi : On vit drôle, Matière d'être, Du fond d'un puits, Technique du point d'aveugle, Les Vigilantes. Prière de l'exaltation.
Werner Lambersy, Cupra Marittima, Laon, La Porte (Poésie en voyage), 2010.
Un titre de carte postale, on ne peut plus anecdotique : le nom d'une petite station balnéaire au bord de l'Adriatique. "On ne peut pas aller plus loin", nous avertit le premier vers. Eh bien si, précisément. "Plus loin c'est la mer". Plus loin tout commence, tout ce qui ne parle pas par les clichés, mais par les mots, les véritables, venus du temps où "l'abolition du sens des mots n'avait pas été promulguée", disait Léon Bloy. Au-delà des corps, vieillissants, à bout de souffle, "les valises bourrées d'ailes inutiles". Là où autre chose prend la relève, pensée ?, esprit ?, poème ? Quelque chose, justement, qui nous aide à "porter cela plus loin" (et je pense, à travers André Beem, à Satie).
Ici, d'autres yeux doivent réapprendre à lire "le manuscrit en braille des étoiles", avec "l'astérisque en bas de la page des oiseaux marcheurs". Il reste à faire signe "vers un autre alphabet". Ici est un autre livre, un autre chant, amer, parfois, paisible, souvent, parce que toujours juste, parce qu'indicible, sinon dans le blanc de la page, là où le lecteur compose son propre poème de silence. Parce que lui aussi est arrivé au bout de lui-même, embarqué dans son corps et dans sa vie comme dans une barque qui prend l'eau. Avc, dans la main, ce tout mince recueil pour l'aider à aller un tout petit peu plus loin.
"L'art tient
À a façon d'écoper
Près des trous dans la coque."
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
2011
Arsand (Daniel), Un certain mois d’avril à Adana Aubonnet (Brigitte), Lire sur vos lèvres Cagnard (Jean), Le voyageur liquide Châteaureynaud (Georges-Olivier), Résidence dernière Châtelet (Noëlle), Entretien avec le marquis de Sade °Coupry (François), Où est le vrai Louis XVI Deloffre (Virginie), Lena Detambel (Régine), Son corps extrême Doubrovsky (Serge), Un homme de passage Durin-Valois (Marc), Les pensées sauvages Haddad (Hubert), Opium Poppy Harchi (Kaoutar), L’ampleur du saccage Henry (Françoise), Plusieurs mois d’avril Host (Michel), Mémoires du Serpent Job (Armel), Les eaux amères Jullien (Michel), Au bout des comédies Kewes (Alain), Ce n’est pas mon visage Lambert (Michel), Dieu s'amuse Le Coz (Martine), La tour de Wardencly Le Tellier (Hervé), Eléctrico W Ndiaye (Marie), Les grandes personnes Safran (Serge), Le voyage du poète à Paris Tanette (Sylvie), Amalia Albanesi Thobois (Ingrid), Sollicciano Trouillot (Lionel), La belle amour humaine Vinau (Thomas), Nos cheveux blanchiront avec nos yeux
Brigitte Aubonnet, Lire sur vos lèvres, Le Bruit des autres, 2011.
« Le visage, la voix, les mains. La trilogie de l’humain. » Les trois sens principaux (vue, ouïe, toucher) sont avant tout des facteurs de communication entre les hommes. Mais comment faire lorsqu’il manque un des sens ? Ce sont les rapports humains qui se trouvent amputés. C’est ce que ressent Pricilia, adolescente sourde qui tente de vivre une scolarité intégrée.
Brigitte Aubonnet, orthophoniste, avait déjà travaillé, dans ses précédents livres, sur l’incommunicabilité entre les êtres et ces messages qui passent par d’autres moyens, les altérations de la voix ou du souffle. Comment ne se serait-elle pas intéressée à la question de la surdité, d’autant qu’elle s’est inspirée d’un personnage réel ? C’est la vie au quotidien d’une élève qui cherche le contact, sans se lancer dans un « Grenelle de la surdité », qui fait l’intérêt de ce roman. On y voit comment les professeurs peuvent ou non coopérer pour qu’elle suive leurs cours, ou comment les contacts sont aussi difficiles avec les sourds qui utilisent la langue des signes et ne la considèrent pas comme l’une des leurs, puisqu’elle parle. On y comprend l’importance du « relookage » lorsque l’image qu’on laisse passe d’abord par la vue. On comprend quelles blessures profondes peuvent laisser une parole mal comprise, une amitié brisée.
Au fond, le problème d’un handicap qui fragilise la communication est de faire de ceux qui le subissent « des entre-deux ». Comme les immigrés. « C’est ça la richesse, être deux et non pas un seul mais parfois le dédoublement coûte cher. »
D’écriture et de structure limpides, avec quelques bonheurs de lecture dans l’évocation amusée du quotidien (« La journée s’étire, un vrai chewing-gum. »), le roman nous initie délicatement au problème que représente la moindre chose lorsqu’elle ne nous parvient plus par un sens.
Voir aussi : Le bleu des voix, Violences, D'autres à qui penser. C’est écrit sur ses lèvres.
Hubert Haddad, Opium Poppy, Zulma, 2011.
« Celui qui s’abstient de tuer, même une mouche, ne connaît pas la peur », disait le prisonnier bengali à ses geôliers talibans, dont le plus âgé vient à peine de sortir de l’enfance. « Et si je t’abattais comme un chien, le monde en sera-t-il changé d’un cheveu ? », répond celui-ci. « Sûrement, reprend le pacifiste. Dans les yeux de ton jeune collègue, par exemple ! »
La scène centrale pourrait être une des clés de ce roman court, mais complexe, où Hubert Haddad, comme dans plusieurs de ses romans, pose le problème de l’identité de substitution chez un jeune garçon ravagé par la guerre. Dans ce récit, nous sommes dans la région de Kandahar, en Afghanistan, dans une petite ville minière où les talibans ont introduit la monoculture de l’opium. Les deux geôliers sont Alam et son jeune frère. Ce dernier, principal protagoniste, se retrouve en France, au Centre d’accueil des mineurs isolés et réfugiés (Camir), où des âmes compatissantes tentent de rebâtir sa vie. La vie commence par un nom. L’œil du petit afghan s’est allumé quand on a prononcé celui d’Alam. Comment deviner que ce n’est pas le sien, mais celui d’un frère mort ? Comment deviner qu’il veut oublier, précisément, le nom dont on l’a affublé après une faiblesse lors de la circoncision, l’Évanoui ? Comment deviner qu’il entend oublier, justement, tout ce que l’on tente de reconstituer pièce à pièce ?
Lui-même a oublié la signification des deux talismans qu’il traîne au fond de sa poche, la douille percutée d’un fusil d’assaut soviétique ; un « cœur de pierre », cristal brut d’émeraude venu de sa ville natale. Il a oublié pourquoi il porte sur le torse « trois cicatrices de même magnitude alignées comme le Baudrier d’Orion ». Mais il n’a pas oublié les réflexes de survie.
Le roman oscille entre ces deux mondes aux étranges parallélismes, l’un qui tente maladroitement de reconstruire, l’autre qui se charge de détruire. D’un côté, il a connu les producteurs d’opium ; en France, il découvre l’autre bout de la chaîne, avec Poppy, la jeune héroïnomane qui sympathise avec lui. Des deux côtés, il connaît la fuite, la peur, mais aussi la tendresse qui ne parvient pas à s’exprimer, le saccage des mouvements les plus purs. Les bouts arrachés à son passé s’organisent en histoire. On y croise un vieux joueur de luth sikh, guetté par un trou dans la muraille, qui lui a appris le détachement, et la jeune Malalaï, qui l’a éveillé au désir en ôtant simplement sa burka, « l’espèce de tente de chamelier » qui la recouvre. Et puis, à la violence gratuite, lorsqu’elle se fait asperger d’acide par jeu, par de jeunes inconnus.
Tous ces éléments se rejoignent dans une scène capitale entre les deux frères, une de ces scènes où l’on ne sait plus de quel côté est la vérité, la haine ou le sacrifice, une de ces scènes à vous laver la mémoire. Plus tard, pris dans des trafics louches où resurgissent des réflexes de son pays d’origine, instincts meurtriers et fidélité au chef, l’Évanoui connaîtra, sous le nom de son frère, un sort similaire. Les noms aussi ont leur destin. En commençant pas la fin de l’alphabet, les humanitaires français l’auraient peut-être appelé Zia, la lumière, son nom de prostitué à Kaboul. Qu’auraient-ils alors changé au parcours du petit réfugié ?
Un roman puissant, qui joint à une structure rigoureuse la fluidité du rythme et la somptuosité d’une écriture aux images fortes : « ses lèvres remuent des cailloux de syllabes »
« des oiseaux taillés dans l’étain du ciel »… Hubert Haddad refuse les solutions simples et les oppositions tranchées. L’Occident qui accueille vaut-il mieux que l’Orient qui massacre ? « Moi aussi on m’a tuée, soupire Poppy. On tue les enfants avec toutes sortes d’objets. »
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Michel Host, Mémoires du Serpent, Hermann, 2011.
Voilà quelques siècles, sinon quelques millénaires, que l’homme cherche la trace du paradis terrestre. Il ne peut être que là où règne encore l’innocence d’avant la chute, chez « ces gens à qui leur sagesse et leur naturel permettaient de rire plusieurs fois par jour et jusque tard dans la nuit sans en éprouver ni culpabilité ni remords. » Là où les demoiselles montrent leur corps sans plus chercher à l’exhiber qu’à le dissimuler, tant elles sont « d’un naturel simple et charmant. » Là où le whisky coule à flots, car, l’ignoriez-vous ? ce que le créateur inventa le septième jour, ce fut le premier bar en acajou. « Déjà je pensais à vous, mes bois-sans-soif, mes dipsomanes, mes poivrots, mes soûlographes, mes chères créatures… » Michel Host ne se l’est pas fait dire deux fois : à chaque chapitre de ce roman, qui en compte vingt-neuf, on ouvre une nouvelle bouteille de vin ou d’alcool.
Ce créateur-là, bien entendu, c’est le serpent : il a décidé, au XIe siècle, de dicter ses mémoires à frère Paphnuce, frère convers de l’ordre de saint Zozime. Mémoires qu’un professeur à la retraite retrouve dans les ruines ensevelies d’un monastère écossais. Car, bien sûr, le paradis ne peut être que dans les Highlands. On n’y parle que le français, la langue originelle puisque la plus pure, et surtout pas cet anglais des bars internationaux qui, faut-il le dire, n’ont sans doute rien à voir avec la buvette paradisiaque.
C’est peu dire qu’on s’amuse dans ce roman à la fois digne et parodique. Parodie de traité théologique, mais aussi de film d’aventure ou de roman érotique, ce livre ne se prend jamais au sérieux, même dans la plaisanterie. Mais digne, oui, car sans provocation. La sexualité est faite d’un immense respect et d’une infinie tendresse pour la femme ; les vins les plus fins, les whiskys tourbés les plus rares ne se débouchent que religieusement. Alcool et nudité sont dans le partage et dans le don, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Oui, c’est comme cela que les Pères de l’Église avaient vu le paradis…
Et le roman, qui évolue à son rythme réjouissant, peut se charger de poésie à l’apparition de la femme (mais était-ce à l’aube des temps, au XIe siècle, au XXIe ?), ou aux multiples tentatives pour insuffler l’âme aux nouvelles créatures de glaise. Poésie teintée d’amertume, car si le paradis est l’innocence, l’homme ne peut que le saccager — et non avec cette vieillerie de pomme et de péché originel. « Le fond est criminel ! c’est indéniable », car il a été conçu et élevé dans l’épouvante. Les bons petits diables (à commencer par Cornélius Farouk) auront beau y faire : le paradis sera récupéré par un dieu sans scrupule, l’éternel absent du roman biblique. Alors, il n’y plus qu’à faire la fête, monstrueusement, jusqu’à tout confondre à nouveau dans une innocence artificielle.
Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Lysistrata, Ploutos, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Françoise Henry, Plusieurs mois d’avril, Gallimard, 2010.
« Voyage commencé le 8 avril / terminé le 30 avril ». Ainsi s’achève le journal de Jacques, déporté à Buchenwald pour fait de résistance et mort dans une ferme allemande, journal que sa femme, Féli, reçoit après sa mort. « Alors elle a l’impression / d’être à jamais prisonnière du mois d’avril. » Jusqu’à sa mort, Féli restera fidèle au mois d’avril, mois de souvenir, mois de voyage. Tel est le fil qui court tout le long de ce récit singulier, entre la narration romanesque et la fluidité poétique, qui imprime à la phrase un rythme ténu mais opiniâtre, comme l’adagio sostenuto d’un voyage ferroviaire.
Mais ces voyages n’ont rien de répétitif. Au contraire, on y sent comme une lente transmutation de la douleur en souvenir, puis en fidélité. L’arrestation, puis la mort de Jacques, et l’annonce qui balaie le dernier espoir chez une veuve encore jeune, passent par un récit très charnel, au souffle plus haletant, d’autant plus désorienté qu’il doit apprivoiser l’absence. La présence de Jacques ne tient plus qu’à d’infimes détails, comme cette lettre que le prisonnier a fait passer dans le col d’une chemise sale, écrite au crayon sur du papier à cigarettes, et qui sera pieusement conservée dans un petit cadre retrouvé après la mort de la tante. « Elle est une part, très fine de la peau de Jacques », explique la narratrice. Le corps de l’absent investit la narration jusque dans ses moindres détails. L’ami revenu de captivité et qui explique le quotidien des prisonniers, au compte-goutte, est « un lien qui se créait entre elle et le corps de Jacques / et la chair de Jacques ». La ferme de Klara, où Jacques a vécu ses derniers jours et que Féli va visiter, devient pour elle le dernier vêtement de Jacques.
Féli habite son deuil, mais le rapporte en permanence à celui qu’elle a connu. L’insistance sur la peau rappelle les problèmes dermatologiques dont le défunt a toujours souffert. Les voyages ferroviaires, facilités par la gratuité dont bénéficient les veuves de guerre, font écho au métier de Jacques, employé à la SNCF : « elle hantait les lieux de travail de Jacques ». Et ses voyages mêmes ne sont pas définis au hasard, puisqu’elle va rendre visite, aux quatre coins de la France, aux quatre rescapés de Buchenwald qui peuvent lui parler de Jacques. Cette obsession finit par la faire surnommer, dans sa famille, tante Roulette.
Mais le ton change petit à petit, le voyage se fait initiatique, presque sans but, et le train devient salvateur, puisque « sans rien faire le corps bouge, se déplace à la surface de la terre, / le corps de Féli qui était là il y a une heure à peine à côté de vous qui la croyiez enfin sage enfin recluse dans sa douleur ». Le train la mène peu à peu au voyage intérieur, qui s’effectue à travers la littérature — après tout, tant de romans ont germé dans des trains… Sa hantise du passé la ramène au présent. La deuxième partie du roman s’intitule simplement « Aujourd’hui », et pas seulement parce qu’il se situe à l’époque contemporaine : « c’était dans le présent et uniquement dans le présent qu’elle pensait être sauvée. »
C’est ce qui arrivera. La narratrice, nièce de tante Roulette, a reçu à la mort de celle-ci le dossier resté secret, et qui lui inspire cette histoire. Elle aussi va se mettre à voyager, et vouloir retrouver, en Allemagne, la ferme où des décennies plus tôt a vécu l’oncle Jacques. Bien sûr, tout a changé, et Klara est morte, elle aussi. Mais tante Féli accomplit avec elle son dernier voyage, en un dialogue muet et émouvant. Le voyage d’avril peut alors toucher à sa fin. « J’ai compris que je devais m’en aller. Le mois de mai était à elle, rien qu’à elle. Moi j’étais le chemin, j’étais avril. »
Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Sans garde-fou, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier. Loin du soleil. N'oubliez pas Marcelle.
Michel Lambert, Dieu s'amuse, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2011.
« Le hasard, c’est Dieu qui s’amuse. » Et il s’amuse diablement dans ces neuf nouvelles qui mettent toutes en scène des personnages aux prises avec un échec passé. Conflit avec un père, abandon d’une femme. Il s’agit parfois de retrouvailles, parfois de l’irruption d’un objet insolite — un tableau jadis offert à la femme aimée et retrouvé, des années après la rupture, chez un inconnu. Le drame initial, on ne le connaîtra pas. Nous vivons le récit par les yeux du protagoniste, qui n’a pas besoin de se le raconter. Par bribes, nous reconstituons une histoire, ou son atmosphère. Une trahison, une insulte sanglante, une explication qui n’a pas eu lieu…
Le temps s’est arrêté dans l’esprit du protagoniste. Et soudain, quelque chose semble le faire repartir. « Un je-ne-sais-quoi flotte dans l’air. » Un événement imprévu, le passage d’un cul-de-jatte faisant du vélo avec un manchot, un défilé de carnaval aux masques grotesques, un inconnu à qui vous donnez toute votre richesse parce que c’est la coutume, ce jour-là… Dieu s’amuse, peut-être est-il quelque part, sous le masque, dans la compassion inattendue d’une femme, ou dans cet inconnu qui passe — « Le passant capital. Le passant de ma vie ». Le personnage a l’impression de jouer sa « dernière chance »… Trop tard. Le passant est passé.
Car, le plus souvent, rien ne change. On ne répare pas les débris du passé. On se contente de hausser les épaules — un geste qui revient avec une belle constance dans toutes les nouvelles. À quoi bon s’expliquer ? Les mots justes ne viennent pas aux lèvres, ces mots « qui consolent rien que parce qu’ils sont justes ». Un malaise s’installe, puis un malentendu.
Au mieux, tout passe par le regard, mais il est souvent aussi difficile à doser que les paroles. Entre les « yeux de pierre de l’indifférence » et le regard fixe auquel on s’accroche « comme les mains à la rambarde », il n’est pas toujours facile de transmettre ce que l’on a du mal à concevoir soi-même. Oui, il est plus facile de donner son portefeuille à un passant, ou de dire à un inconnu, absurdement et sans autre précision : « Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça ».
Michel Lambert joue à merveille de ces imperceptibles fissures de la personnalité qui ne suffisent pas à déclencher un cataclysme, mais qui détruisent toute assurance et empoisonnent doucement l’existence. La rédemption est rare, mais elle n’est pas impossible. La plus réussie de ces nouvelles oblige un homme à imaginer les souvenirs d’un inconnu, sans se rendre compte qu’il puise dans les siens. Sans échanger avec lui plus de deux répliques aussi absurdes que convenues (« Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça — Sans doute en aviez-vous besoin »), il en arrive à creuser jusqu’au souvenir intime, qui le réconcilie avec lui-même. Rien ne s’est passé ? Mais tout a changé.
Voir aussi : Le jour où le ciel a disparu, Le métier de la neige, Quand nous reverrons-nous ?, Le lendemain. Une touche de désastre.Cinq jours de bonté. Le ciel me regardait. Quelle importance.
Georges-Olivier Châteaureynaud, Résidence dernière, Édition des Busclats, 2011
Le lecteur connaît depuis longtemps le goût de Georges-Olivier Châteaureynaud pour les lieux, et son génie pour en caractériser en quelques phrases l’atmosphère particulière, avant d’épingler le détail inhabituel qui va faire basculer le récit intimiste vers le fantastique signifiant. Aussi peut-on s’étonner de la rareté des récits de résidence, passage obligé de l’écrivain du XXIe siècle, chez ce grand voyageur. Ceux qui se félicitaient de sa sagesse (les nouvelles issues de résidences sont hélas si souvent convenues et laborieuses) reconnaîtront leur tort : les trois récits réunis dans ce recueil sont de petits joyaux castelreynaldiens, à croire que ce sont les résidences qui ont séjourné dans son imaginaire, et non l’inverse. On n’y loge que dans des donjons ouvrant sur des plages infinies ou des marchés hétéroclites où l’on achète une sphinge comme ailleurs un poulet. On y rencontre côte à côte des personnages issus de la littérature, de la mythologie antique ou de notre enfer quotidien. On ne s’étonnera pas, en goûtant la soupe, d’y trouver un homérique goût de dictame, ni de se heurter à un miroir grillagé comme une cage. Quant à ceux qui rêvent de connaître vivants leur gloire posthume, qu’ils méditent sur la dernière nouvelle…
Ces récits allègres sont d’abord de brillants exercice d’écriture, où l’on saluera le style imagé et toujours renouvelé de l’auteur lorsqu’il s’agit de caractériser un lieu. On voit tout de suite ce qu’est une « kitchenette king-size », des « nuages d’un gris emphatique » ou un ciel « d’un gris de visage condamné ». Mais nous sommes vite au-delà du simple plaisir de raconter. Nous entrons de plain-pied dans la fiction, en oubliant de « bien tenir la rampe du réel ». Foin de ce monde qui « dans sa matérialité, est conforme à la vision qu’en a un agent de police athée ». Georges-Olivier Châteaureynaud nous ouvre d’autres espaces, qui ne sont pas ceux du fantastique, mais d’un imaginaire qui nous questionne sur nous même, comme la sphinge expirante qui ne parvient à articuler qu’un ultime mot : « Qui… qui… qui ? »
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, De l'autre côté d'Alice, Le corps de l'autre, Le goût de l'ombre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
2012
Baratay (Éric), Le point de vue animal, Une autre version de l’histoire °Boissy (Philippe de), Nouvelles d'Elles °Cheng (François), Quand reviennent les âmes errantes °Cotton (Ghislain), Le Passager des Cinq Visages °Coupry (François), La femme du Futur et autres contes paradoxaux °Detambel (Régine), Opéra sérieux °Desarthe (Agnès), Une partie de chasse °Djemaï (Abdelkader), La dernière nuit de l'Émir °Ferrari (Jérôme), Le sermon sur la chute de Rome °Fournel (Paul), La liseuse Ganz (Otto), Matières d'être Garnier (Philippe), Babel nuit Gaudé (Laurent), Pour seul cortège Germain (Sylvie), Rendez-vous nomades Haddad (Hubert), Sonetti di dolore Hoex (Corinne), Le ravissement des femmes Host (Michel), Ploutos, dieu du fric Job (Armel), Loin des mosquée Krzyzanowski (Sigismund), Fantôme Lambersy (Werner), A l’ombre du bonsaï Malzieu (Mathias), L’Homme Volcan Mignard (Annie), La fête sauvage Mouawad (Wajdi), Anima Namur (Yves), La tristesse du figuier Orcel (Makenzy), Les Immortelles Quiriny (Bernard), Une collection très particulière Reel (Emma), Ah Riboulet (Mathieu), Les Œuvres de Miséricorde Sénanque (Antoine), Salut Marie Stenuit (Marie-Eve), Le tombeau du guerrier Tristan (Frédérick), Brèves de rêves Vuillard (Éric), La bataille d’Occident
Laurent Gaudé, Pour seul cortège, Actes Sud, 2012.
Le voyage est au cœur de l’œuvre de Laurent Gaudé, dans la thématique comme dans le rythme de la phrase. Et le roman tout entier, cette fois, est conçu comme une déambulation complexe, par cortèges simultanés ou successifs, au centre desquels est le roi Alexandre, mourant, mort, éternel. Vers Babylone où il expire, deux caravanes sont en route, dont les récits s’entrecroisent. Dryptéis, fille de Darius et belle-sœur d’Alexandre, est mandée dans sa lointaine retraite où elle cache l’héritier de l’empire perse. C’est le passé, la conquête achevée, qu’Alexandre doit revoir avant de mourir. Ericléops, messager d’Alexandre dans la ville des Navanda où s’est arrêtée son armée, revient avec un message du roi qu’il n’a pas vaincu. C’est le futur de ses conquêtes, qu’il n’accomplira qu’après sa mort.
Mais Dryptéis comme Ericlops doivent laisser une part d’eux-mêmes hors de portée d’Alexandre. Pour la princesse vaincue, c’est le fils caché qu’elle doit abandonner pour qu’il ne soit pas mis à mort. Pour Ericléops, c’est la vie. Seule sa tête tranchée reviendra dans une urne, porteuse de l’ultime défi adressé au conquérant. Et puis, c’est tout l’empire qui défile devant l’agonisant. Les soldats, les généraux, les servantes, vainqueurs et vaincus, qui doivent délier un à un les fils qui le maintiennent encore à la vie.
Au point de convergence attend Alexandre. Il ne peut mourir avant l’arrivée de la « diseuse de mort », qui lui donnera la permission de l’au-delà. Tout est réglé avec la gravité fatale des cérémonies. Mais dès que la mort est constatée, tout s’enraie. « À qui appartiens-tu, Alexandre ? » lui disait sa mère, et la phrase revenait comme un leitmotiv. Elle prend à présent tout son sens. Celui à qui le monde connu appartenait ne s’appartient pas à lui-même. Il appartient à l’Histoire que l’on écrira en son nom. Et l’Histoire appartiendra à celui qui possédera son corps. Le cortège qui repart vers la Grèce pour le rendre à sa mère est attaqué, dévoyé. Dryptéis, qui le suivait perdue au milieu des pleureuses, est la seule qui peut encore le sauver, le rendre à son rêve inexprimé : l’oubli. Guidée par la tête d’Ericléops, en ultime et dérisoire cortège, elle reprendra la route de l’Orient.
Laurent Gaudé retrouve ici l’écriture grave, presque sacrée, au souffle puissant, qui avait inspiré La mort du roi Tsongor. Cela tient d’une évidence qui dépasse la volonté humaine pour rejoindre le « fatum » des grandes tragédies antiques. La grandeur de l’homme consiste à l’accepter sans résistance obscène, parce que son acceptation l’intègre dans le cours du destin, dans la marche du temps. « C’est ainsi. Elle ne peut rien y faire. » « C’était bien. Je n’ai pas bougé. » « Elle sent que tout se joue là et elle n’a pas peur. » « C’est pour cela que je suis venue. » Ces formules récurrentes donnent le ton, transmuant le hasard en nécessité, l’errance en pèlerinage, l’histoire en légende. Cette fusion entre le fil du récit et celui du destin, entre les cahots de l’Histoire et la logique implacable de la nécessité, correspond à la fusion entre les sentiments et les paysages : « Tout est lent autour d’elle et elle remercie les eaux d’être si épaisses car elle a besoin de lenteur. » Mais aussi au style indirect libre, qui fond les paroles, les pensées et le récit en de longues phrases inspirées, rompues soudain par des répliques brèves, au rythme saccadé. Une écriture maîtrisée, aux effets sûrs, dans laquelle le lecteur se laisse glisser sans résistance, toute volonté à son tour abdiquée.
Voir aussi : La porte des enfers, Danser les ombres. Le soleil des Scorta, Grand Menteur, Chien 51. Zem.
Aristophane, traduit et adapté par Michel Host, Ploutos, dieu du fric, Mille et une nuits, 2012.
Grèce antique. Des villageois pauvres mais honnêtes ont capturé Ploutos, dieu de la richesse, aveugle, qui distribue sans savoir à qui ses faveurs. Ils promettent de lui rendre la vue s'il favorise grâce à elle les gens honnêtes. Malgré une brillante plaidoirie de Pénia (la misère), qui démontre que la pauvreté est la seule dispensatrice de bienfaits, ils arrivent à leur fin. Un plaidoyer pour les victimes du capitalisme sauvage, en particulier dans la Grèce qui traîne le boulet du FMI.
Comment adapter au public moderne un texte aussi ancré dans son temps qu'une comédie d'Aristophane ? On doit le plus souvent choisir entre la fidélité au texte d'origine et la compréhension directe du public actuel. Michel Host, qui avait déjà adapté Lysistrata, ne sacrifie ni l'une ni l'autre. La langue est vivante, nourrie d'allusions contemporaines, de mots d'argots, de plaisanteries modernes, mais l'atmosphère antique a été respectée, avec ses clins d'œil à la politique de l'époque ou aux dieux obscurs. Et tout cela fonctionne parfaitement, avec une fluidité qui n'est possible qu'au théâtre, où le comble de l'artifice est de sembler naturel.
Ainsi, pour évoquer Hécate, la déesse lunaire à qui les riches offraient, la nuit, des festins aussitôt avalés par les pauvres, Michel Host écrit-il hardiment : "Eh bien, c'est à Hécate, celle des Restos du cœur, qu'il faut demander s'il vaut mieux être riche ou pauvre."
Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Lysistrata, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille. L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Yves Namur, La tristesse du figuier, Lettres vives, 2012.
« Interroge donc les bestiaux, ils t'instruiront, les oiseaux du ciel, ils t'enseigneront. Cause avec la terre, elle t'instruira, et les poissons de la mer te le raconteront », dit le livre de Job. Le poète seul sait encore entendre la leçon de la Nature. « N’avons-nous pas trop vite oublié / Que ces pierres parlaient comme nous parlons aujourd’hui ? » Pour entendre les arbres, les pierres, le jardin, pour comprendre la tristesse du figuier et entrer dans son ombre, pour comprendre la « beauté terrible des choses », il faut redevenir « l’homme simple », attentif aux « choses simple ». Le retour régulier de l’adjectif, dans les poèmes de ce recueil, nous renvoie inconsciemment aux « simples d’esprit » que l’Évangile a déclarés bienheureux. Comme le figuier nous renvoie au paradis originel, à l’arbre dont le fruit avait été interdit à Adam et dont les feuilles couvriront sa nudité. Mais aussi à l’Apocalypse, cité en exergue, lorsque les étoiles tomberont du ciel comme les fruits du figuier secoué par le vent. L’arbre qui traverse la Bible, et le monde, de sa création à son anéantissement a toutes les raisons d’être triste.
Aucune réflexion théologique, rassurez-vous, dans ce recueil au ton grave, mais aux images fortes. La simple constatation que nous avons perdu une innocence, depuis le temps où l’homme « butinait insouciant les larmes des anges ». Comment la retrouvera-t-il ? Dans les rêves, parfois, mais ils s’évanouissent au matin. Dans le poème, bien sûr, qui lui rend la simplicité perdue. « Le poète dit qu’avec des mots simples / On construirait facilement une maison. » Mais le poème lui-même ne dure que le temps de le lire. Alors il faut savoir redevenir personne, dans « l’au-delà poème », dans « une journée sans rien ». Redevenir figuier, peut-être ? « Je respire comme le figuier a l’habitude de respirer, / Je parle la langue des figuiers, je transpire, je tremble, / Je mange et je dors comme le figuier. » Et l’on aurait envie de compléter, comme dans les Histoires naturelles où Jules Renard se met lui aussi à écouter les arbres : « Je sais déjà regarder les nuages qui passent. / Je sais aussi rester en place. / Et je sais presque me taire. »
Car le silence est au cœur du poème comme le néant est au cœur de l’être. Un véritable silence, nourricier, qui n’a rien de gêné ou de menaçant. « Un silence / Qui ne se mesure pas au nombre de mètres qu’il faut pour l’enjamber / Et passer dans l’histoire d’un autre silence. » Et pourquoi pas ? — l’idée en est séduisante — un fragment du silence originel, que personne n’aurait jamais approché.
C’est en construisant autour de ce silence que le poème se crée ; c’est en construisant autour de son néant intérieur que l’homme apprend à vivre. Car « Vivre, c’est tout autre chose / Que de porter sur soi un manteau de larmes ». C’est cela, la leçon du poème, et du figuier. Mais l’homme sait-il encore l’entendre ? Il y a parfois le goût amer de l’échec dans certains de ces poèmes. Il est encore « des hommes et des femmes / Qui ont l’âme ouverte et la vie / Déjà brûlée. » Qu’attendent-ils, si la vie ni la mort ne peuvent plus rien leur apporter ? Peut-être est-ce cela, la tristesse du figuier.
Voir aussi : Dis-moi quelque chose. La nuit amère. N’être que ça.
Corinne Hoex, Le ravissement des femmes, Grasset, 2012.
Élisabeth est athée de vieille lignée. Elle a grandi dans une famille où l’idée même d’avoir une âme ou de discuter à table de Platon met en danger la digestion du père. « C’était un être délicat. Ce qui distinguait psyché et pneuma perturbait dangereusement le métabolisme de ses fonctions gastriques. » Aucun risque, en principe, de se laisser embrigader dans un mouvement sectaire. Un visage sur une affiche suffit cependant à la faire pénétrer aux sermons de Constantin. Un être étrange. Une « Présence barbue aux yeux diablement mauves ». En tombe-t-elle amoureuse ? Ce n’est pas aussi simple.
Il y a d’abord de l’intérêt sociologique, sinon ethnographique, pour la jeune femme bombardée dans un univers à part. Pour le plus grand plaisir du lecteur, elle décrit avec un humour pince-sans-rire ce « monde pétrifié qu’un sortilège envoûte ». Le public passif devant un spectacle qui n’est finalement pas plus idiot qu’une émission de variété. « Ce sont des contemplatifs : ils regardent la télé. » Un évêque orthodoxe dépassé par les événements et qui serre son « doudou » : une mèche de cheveux de Marie-Madeleine. Des groupies rebaptisées de noms invraisemblables, Thècle, Bathilde, Abigaëlle, « imitant à leur manière les danseuses du Crazy, les Lolo Vesuvia, les Etna Volcano, les Nina Stromboli ». Cela nous vaut des passages d’une ironie cinglante, des morceaux de bravoure épiques, comme la longue et méthodique énumération des « stages de la concurrence »
Cela pourrait s’arrêter à une aimable satire voltairienne des sectes évangéliques. Cela va un peu plus loin. D’abord, parce qu’Élisabeth, sans se laisser laver le cerveau (ou, pour reprendre l’expression imagée de Corinne Hoex, sucer la cervelle à la paille par le Dieu peint au plafond de la coupole), suit Constantin dans toutes ses conférences, ses retraites, puis sa vie intime, et restera dans son entourage à la fin du roman. Lucide et apaisée. Le coup de génie a été de les faire rencontrer sur le terrain de la poésie, réciter Baudelaire en alternance, comme une évidence. « Vous croyez en la poésie. C’est la même chose. Dieu ne peut être que Poète. » Cela donne un autre tour à leur relation, faite de complicité et de distance ironique vis-à-vis de la spiritualité faisandée du groupe. Avec une athée qui n’attend pas de lui une révélation foudroyante, Constantin échappe à son personnage, redevient un homme à petites manies, comme les autres. « Accordez-moi, vous au moins, un peu de légèreté », lui dit-il quand elle sourit de sa kleptomanie hôtelière – il collectionne les savonnettes et les mignonnettes du minibar… Cela donne un peu de tendresse aux personnages.
Élisabeth finit par se faire baptiser, à l’huile d’olive extra-vierge, première pression à froid, et au sel de Guérande, parce que tout de même, c’est un grand jour. Constantin finit par coucher avec elle, puis par l’abandonner, comme Barbe-Bleue, dans sa collection de groupies, parce qu’il n’est pas question, non plus, de résumer à un banal coup de foudre les rapports complexes entre les deux personnages. Cela donne un roman plaisant, au ton juste, à l’humour efficace, sans pour autant apporter une dimension lourdement sociologique au phénomène des sectes.
Voir aussi : Décidément je t’assassine. Et surtout j'étais blonde, Nos princes charmants. Les reines du bal.
Hubert Haddad, Sonetti di dolore, La Porte (Poésie en voyage), 2012.
Huit sonnets, mince recueil fugace, dont chaque mot résonne cependant avec plus de force dans notre mémoire que le plus épais des romans. Des sonnets de douleur : à l’époque classique, on parlerait de « tombeaux ». Des hommages rendus à des amis disparus, parfois nommés, le plus souvent évoqués. Des parcours interrompus sans autre précision sinon, parfois, l’irruption d’un rasoir ou d’une corde. Si ces poèmes nous parlent, c’est parce qu’ils intègrent l’événement insoutenable dans une culture universelle, par allusions discrètes à la Bible, à la mythologie, à l’histoire, à la littérature. Les Parques (mais les véritables, celles qui présidaient à la naissance dans la mythologie romaine), l’Arverne, Orphée, sont bien entendu convoqués, mais on y vogue de Cythère à Alexandrie pour y rencontrer « un pharaon de Provence », jusqu’à une interrogation à la fois ancrée dans la précision d’une rue parisienne et dans la tradition générale de la poésie médiévale (« Ubi sunt ? ») : « Où sont-ils mes amis de la rue Pastourelle »…
C’est dans ce double mouvement que les poèmes puisent leur force. Dans cette tension, aussi, entre une métrique stricte (les quatorze alexandrins rimés) et un rythme souple, brisant sans cesse le vers pour y couler une phrase rétive, ambitionnant « l’impunité des à-peu-près » pour adoucir la rigueur du thème et de la forme littéraire en une fluidité poétique. Ici, l’écorché vif a des doigts de fumée, mêlant l’évanescence et la douceur à la brutalité de la sensation. Cela nous vaut des images énigmatiques et somptueuses (« Les trois sœurs ont perdu leurs phalanges de sang »), mais parfois d’une simplicité évidente (« Neige, ô fossoyeuse n’efface pas ses pas »).
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Werner Lambersy, A l’ombre du bonsaï, L’Âne qui butine, 2102.
Werner Lambersy a l’art des poèmes-éclairs, immédiats et puissants, qui sont à l’épopée ce que le bonsaï est au chêne. Il les écrivait jadis sur les cases d’un échiquier (La diagonale du fou) ou Sur une écaille de carpe. À l’heure d’Internet, il les diffuserait par twitter, car ils ne sont pas plus long qu’un twitt de cent quarante caractères. Mais leur réunion dans un recueil sur papier vergé, avec des frottis d’Anne Letoré, les rend infiniment précieux, comme un jardin miniature cultivé dans un enclos soigné.
À l’ombre du bonsaï, le sage apprend a écouter la nature, mais aussi la ville, la maison, les besognes quotidiennes, les êtres aimés… Les courts aphorismes sont comme des instants infiniment précieux. « Les montres / Chez les enfants n’ont d’aiguille que pour la seconde. » Ici, un éternuement ; là, une hésitation ; le temps qu’un nuage passe et change de forme, le temps d’un coup de vent ou du train qui part, chaque matin, dans le percolateur du bistrot… Ils racontent des choses minuscules, des vies d’insecte — une mouche, une fourmi, une araignée —, mais aussi le cheveu sur l’oreiller, ou la table vide lorsque les enfants ont grandi. Puis ils s’élèvent, sans prévenir, vers les arbres, vers le ciel, l’horizon, le soleil… Ils écoutent le « Koan/ De la vague qui ne peut pas mordre son autre lèvre », ou regardent le « Mantra / Sous les paupières aussitôt que j’appuie les pouces ».
La sagesse du poème consiste à saisir l’instant fugace, au moment où il passe. « Les oiseaux chantent, le courrier peut attendre. » Si le soleil s’invite sur le cahier où l’on écrit, il faut lui laisser la place. Tout devient inutile, à l’aune de l’infini, dans l’ombre du bonsaï. « Ce matin / J’ai vu passer les nuages pourquoi lire le journal ». Même si, avec une note d’humour, la vraie / fausse vie se rappelle parfois à nous. « Regardant / Tomber la neige je laisse le riz coller au fond. »
Parfois, un peu de nostalgie se glisse dans ces poèmes qui nous apprennent à voir le monde avec des yeux d’enfants. Une pensée pour la vieillesse, qui s’installe ; pour la mort, qui s’approche. Pour l’inutilité de toute chose, y compris du poème. « Des années / Pour écrire un poème dont personne n’a besoin ». Est-il encore utile de persister ? La réponse, bien sûr, Werner Lambersy l’a donnée voici vingt ans dans Architecture nuit, qu'il adresse à ces « lecteurs de choses inutiles dont l'âme a besoin ». Oui, nous avons tous besoin d’ouvrir soudain d’autres yeux sur ces petits bouleversements de la vie que nous ne remarquons plus. Parce qu’ils sont inutiles, précisément, et qu’il n’y a rien de plus précieux. Et nous avons besoin de celui qui nous les montre.
Cet arôme doux-amer se retrouve dans la seconde partie de ce recueil, qui prend la forme d’un long dit anaphorique qui semble vouloir psalmodier la vie. « Nous avons vécu » — constat, regret, testament apaisé plus que désabusé, à l’heure où l’on dépose ses sandales à côté de celles d’Empédocle ? Vivre, c’est apprendre aussi que l’on n’écrit que pour effacer, comme le Christ sur le sable.
La troisième partie du recueil revient au poème, et à la forme courte, pour nous faire découvrir la Corée, en courts poèmes (de trois lignes à trois pages) sur les lieux parcourus. Le temple, la chambre d’hôtel, la cuisine coréenne se transmuent dans le regard du poète. D’aucuns voyagent avec un appareil photographique ; Werner Lambersy voyage avec des mots, et nous les envoie comme des cartes postales. Et nous voyons, bien mieux que sur papier glacé, Séoul au crépuscule, un pavillon sur pilotis, un balcon sur le vide… Un de ces souvenirs rapides comme un flash, à Yéonji et Gwallamjeong : « Kiosque / De la contemplation / Devant le tapis de prière des lentilles d’eau ». À quoi sert encore le voyage ?
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Otto Ganz, Matières d’être, encres d’Amathéü et Ganz, Le Moulin de l’Étoile, 2012.
Chacun a sa manière d’être : ce n’est qu’une façon de mettre en valeur quelque chose de plus fondamental, que l’on nomme, sans plus y réfléchir, l’« être ». Mais si cet « être » avait bel et bien une matière ? Un philosophe s’emparerait de la question. Le poète, à partir d’un jeu de mots plus profond qu’il n’y paraît, préfère la mettre en œuvre. Il regarde et l’être finit par arriver. « Il arrive qu’un homme » : ainsi commencent ces cinquante-huit courts poèmes. L’opposition entre cette matière fondamentale (l’homme, l’être) et cette litanie de tous les possibles, qui suggère qu’un hasard capricieux guide le fond même de notre être, laisse une impression douce amère qui donne sa tonalité au recueil. Ce qui survient, ici, sont des confrontations de l’homme avec sa vie : la dureté de l’époque, l’abandon, le désarroi, la disparition, suicide ou meurtre…
Mais face à cette chaîne de hasards qui l’emporte, l’homme conserve un rêve d’absolu qui l’incite à prendre son destin en mains — pour quelques secondes, sans doute, avant un prochain coup. Révolte, ou simple prise de conscience, responsabilité assumée de sa vie. Il « rajuste sa marche », ou se relève de sa tombe. Sans doute n’y a-t-il pas de bonheur, mais pas à pas, il y a des joies que l’on peut partager, et qui rayonnent. Ces fragments d’instants qui « arrivent », ou non, dessinent en pointillés ce qu’en termes pompeux on appelle une destinée : non pas une ligne droite, mais une ligne sans cesse brisée, et sans cesse redressée, comme l’éclair.
« Il arrive qu’un homme
désarçonné
par la fureur de l’orage
compte l’éclair et
prédise un avenir
sans cesse intermittent »
Voir aussi : On vit drôle, Pavots, Du fond d'un puits, Technique du point d'aveugle, Les Vigilantes, Prière de l'exaltation.
2013
Bleys (Olivier), Concerto pour la main morte Bronner (Gérald), La démocratie des crédules Castex Menier (Patricia), Passage avec des voix Châtelet (Noëlle), Madame George Cannone (Belinda), Le don du passeur Constant (Paule), C’est fort la France ! Coupry (François), Le grand cirque du cavalier chinois Dhainaut (Pierre), Rudiments de lumière Djemaï (Abdelkader), Une ville en temps de guerre Emmanuel (François), Les murmurantes Flamand (Vincent), La possibilité du garçon Fleutiaux (Pierrette), Loli le temps venu Garat (Anne-Marie), Programme sensible Germain (Sylvie), Petites scènes capitales Haddad (Hubert), Le peintre d’éventail Henry (Françoise), Sans garde-fou Lahrer (Erwan), L’abandon du mâle en milieu hostile Lair (Mathias), Oublis d'ébloui Lambersy (Werner), L'assèchement du Zuiderzee Lambert (Michel), Le métier de la neige Le Brun (Dominique), Quai de la douane Lemaitre (Pierre), Au revoir là-haut Ringlet (Gabriel), Effacement de Dieu, la voie des moines-poètes Serres (Karin), Monde sans oiseau Simonet (Mathieu), Marc Beltra, roman autour d’une disparition Taillandier (François), L’écriture du monde Taillandier (Fanny), Les confessions d'un monstre Thomas (Chantal), L'échange des princesses Trouillot (Lyonel), La parabole du failli Vermot-Desroches (Sandrine), Les Wagons du Jardin
Gérald Bronner, La démocratie des crédules, P.U.F., 2013.
Gérald Bronner, professeur de sociologie de Paris Diderot, travaille sur la constitution des mythes et des croyances dans les systèmes médiatiques contemporains. Les théories du complot qui envahissent Internet sont pour lui un fantastique sujet d’étude. Ils mettent en effet en œuvre, sur une grande échelle, des comportements bien répertoriés par la sociologie depuis longtemps. En analysant une série d’affaires récentes, ce livre énonce un certain nombre de règles de précaution, capitales pour ne pas succomber aux manipulations que la société de l’information a rendues possibles sur une vaste échelle. Quelques tests simples nous montrent que, sans nous en rendre compte, et persuadés de la rationalité de nos comportements, nous nous laissons souvent piéger par paresse intellectuelle.
Certes, le doute systématique est le point de départ de toute démarche scientifique et cartésienne. Mais utilisé à tort et à travers, il peut entraîner le soupçon permanent et l’illusion d’un complot. Dans une société où la totalité de l’information ne peut plus être maîtrisée par un seul individu, la confiance est la base de la vie sociale. Or, la confiance dans les référents traditionnels de l’information (la science, les journalistes, les pouvoirs publics…) a singulièrement décru depuis quelques décennies, au fur et à mesure que s’accroissait l’illusion d’une vérité accessible par Internet, grâce à la multiplication des opinions, le partage et la mise en concurrence du savoir, l’appel au bon sens de chacun… Or, certains phénomènes simples se mettent alors en œuvre, qui nous orientent sans que nous en ayons conscience vers une opinion erronée.
Un premier chapitre, exemples et tests à l’appui, nous montre comment, sans le savoir, nous orientons nous-mêmes notre recherche pour trouver la réponse qui nous convient aux questions que nous nous posons. Ainsi, selon le « théorème de la crédulité informationnelle », nous choisirons spontanément les sites qui vont conforter notre croyance. Bien mieux : la seule manière dont nous allons rédiger notre question sur un moteur de recherche va nous diriger vers les sites qui confortent notre première impression — il suffit, par exemple, d’ajouter « complot » ou « arnaque » à la demande pour donner une orientation subjective à la recherche. Par ailleurs, le « biais de confirmation » affermit ces croyances en focalisant la recherche sur des cas similaires, et nous fait oublier tout ce qui la contredit. Or, la seule manière efficace de vérifier une information est de chercher ce qui peut l’infirmer, et non tout ce qui la confirme : avoir raison n’est pas toujours avoir « des raisons ». Enfin, les « bulles de filtrage » mises en place par Google pour faciliter notre recherche vont nous présenter les informations en fonction de cinquante-sept critères, parmi lesquels… notre historique de recherche. Ce qui veut dire que, sans le savoir, nous allons conforter nos préjugés en fonction d’un profil que nous avons nous-mêmes établis inconsciemment. S’y ajoute un comportement d’ « avarice intellectuelle » qui fait que nous nous arrêtons volontiers de réfléchir lorsque nous avons trouvé une solution intellectuellement satisfaisante, qu’elle soit vraie ou fausse. Le processus même de la recherche est donc faussé dans bien des cas.
Dans un deuxième chapitre, Bronner s’interroge sur l’information disponible et les comportements de l’internaute face à cette information. Première constatation : ceux qui arrivent avec une conviction forte sur un sujet (dans un sens ou dans un autre) changent peu d’avis après consultation, mais les « irrésolus », qui prennent position après information sur Internet, se décident largement, après l’expérience, en faveur de l’opinion la moins rationnelle. Comment est-ce possible ? Une expérience a été menée sur cinq sujets propices à la croyance : le monstre du Loch Ness, les dangers de l’aspartam, les cercles de culture, l’astrologie, les pouvoirs mentaux sur les objets (psychokinèse). Or, dans les trente premiers sites apparaissant lors d’une recherche sur Google (rappelons que 95 % des Internautes arrêtent après cela leurs recherches !), ceux qui sont favorable à la croyance constituent selon les cas 70 à 97 % des réponses. Beaucoup de scientifiques, en effet, trouvent inutile ou considèrent comme une perte de temps de discuter de ce qu’ils considèrent comme des « balivernes », laissant le champ libre à des interprétations fallacieuses. C’est une illustration du « paradoxe d’Olson », qui montre qu’un petit groupe très motivé peut imposer son point de vue, par lassitude de groupes plus importants ou mieux informés. Ainsi, sur Wikipédia, les cents contributeurs les plus actifs écrivent plus d’un quart des textes, contredisant par là le principe de base du partage des connaissances par les spécialistes. Or, pour affirmer son point de vue, et précisément parce que ce point de vue est minoritaire ou provocateur, le non spécialiste use et abuse du « millefeuille argumentatif » (« produit fortéen ») : une accumulation démesurée de petits faits, de détails percutants, d’arguments facilement démontables séparément, mais dont le foisonnement dissuade la réplique. Le spécialiste, face à cela, finit par baisser les bras faute de temps pour démonter le système. Internet favorise ce procédé par une mutualisation des arguments de la croyance, facilement repris par des copiés-collés. Par exemple, le mythe conspirationniste concernant le 11 septembre développe près d’une centaine d’arguments différents qui font appel à la physique des matériaux, à la sismologie ou à l’analyse des cours bousiers : autant de domaines qui requerraient des connaissances pointues qu’un seul homme ne peut maîtriser. Le but de cette accumulation est d’exclure la coïncidence (tout cela ne peut être arrivé par hasard !). Or, la taille et la représentativité de l’échantillon ne sont jamais prises en compte. Un exemple simple : la masse d’informations qui nous parvient par Internet favorise la paréidolie (reconnaissance d’une forme dans un élément naturel). Les milliards d’images diffusées par les appareils numériques constituent un échantillon presque infini qui permettent de reconnaître la signature d’Allah dans la vague d’un tsunami ou le visage du diable dans la fumée des Twin Towers… On finit par s’en convaincre, en oubliant les millions d’images où le diable ni le nom d’Allah n’apparaissent. S’ajoute à cela le « biais de proportionnalité », qui donne l’impression qu’un phénomène augmente statistiquement, quand l’augmentation n’est due qu’à l’amélioration de l’outil d’observation : une détection plus fine du cancer donnera ainsi l’illusion d’un accroissement des cas.
Bronner examine ensuite les conditions d’apparition de ces manipulations volontaires ou non. Ainsi, la concurrence de l’information, bonne en soi puisqu’elle permet d’éviter la langue de bois et de faire éclater les scandales, a-t-elle pour conséquence néfaste d’entraîner une chasse au scoop qui ne donne plus le temps de vérifier l’information avant sa diffusion. Une situation connue depuis longtemps sous le nom de « dilemme du prisonnier » : deux prisonniers interrogés séparément sans pouvoir coordonner leurs déclaration choisiront statistiquement la décision la moins favorable par ignorance de ce que l’autre pourrait dire. De même, de crainte qu’une autre chaîne de donne l’information en premier, chaque journaliste va répandre de bonne foi une rumeur. Cela donne une visibilité disproportionnée à une rumeur ou à une information secondaire qui auraient dû passer inaperçues, mais dont les conséquences peuvent se révéler graves — par exemple, la présence de matières radioactives sur une plage (rumeur) qui ruine une saison touristique, ou l’appel d’un pasteur local à brûler le Coran (provocation d’importance secondaire) qui a entraîné des violences en Afghanistan.
Autres phénomènes connus qui engendrent des erreurs involontaires : l’ « effet râteau », qui fait croire que le hasard répartit équitablement les phénomènes (et qui fit croire, par exemple, à une multiplication des leucémies infantiles près des centrales nucléaires), ou l’ « effet Werther », qui amplifie un phénomène par un effet de mode (et qui a pu, par exemple, amplifier la vague de suicide dénoncée chez France Télécom par un effet râteau). Des comportements observés depuis longtemps par les sociologues, et qu’un raisonnement serré permet de démonter, mais qui apparaissent spontanément chez chacun d’entre nous.
Dans un monde où la transparence est de plus en plus forte, et où la suspicion s’installe, la méconnaissance de ces processus peut constituer un danger pour la démocratie. Le cinquième chapitre étudie la manière dont un groupe social peut céder à la croyance. Chacun, en effet, ressent un légitime besoin d’accéder à la connaissance, de donner son avis et de participer à la décision (le « triumvirat démocratique » : savoir, dire, décider). Mais si la connaissance est biaisée, quelle sera la décision ? Il y a danger de manipulation, lorsque l’on joue de l’ « effet Othello » (scénariser une croyance pour la rendre crédible). Il y a danger d’erreur collective lorsqu’intervient une « cascade de réputation » (« endosser le point de vue du plus grand nombre pour éviter le coût social dont doit s’acquitter tout contestataire »), ou un « effet d’Ésope » (tendance à croire ceux qui crient « au loup »). Danger d’approximation lorsqu’on pâtit du « biais d’ancrage » (dans l’incertitude, on se forge une opinion en « ancrant » sa réponse sur une donnée étrangère à la question). Danger de radicalisation avec l’ « effet de polarisation » (adopter une attitude plus intransigeante collectivement qu’individuellement). S’il existe bien une « sagesse des foules » et si la délibération, au sein d’un groupe nombreux, est supérieure à celle d’un groupe restreint (« théorème de Condorcet »), ce n’est hélas pas vrai dans tous les cas, et ce n’est possible que si chacun prend conscience des « biais cognitifs » qui peuvent fausser le raisonnement…
Fort heureusement, un dernier chapitre nous rend un peu espoir dans la connaissance… et la démocratie. Tous ces « biais » et ces « effets » décrits et illustrés tout au long du livre ne sont pas en effet des fatalités. Ce sont des outils qui nous font prendre conscience de la limite de nos moyens et qui nous stimulent pour les dépasser. On commence à connaître « la cartographie de nos erreurs systématiques ». Si l’éducation ne suffit pas à faire disparaître ces intuitions trompeuses, il est possible d’apprendre à reconnaître « les situations cognitives où il est nécessaire de suspendre notre jugement ». Mais si l’éducation peut y aider, c’est aussi à une responsabilisation des médias que l’auteur appelle, ainsi qu’à une meilleure appréhension par les scientifiques du « marketing cognitif » : aujourd’hui aussi, aujourd’hui surtout, la vérité a besoin de savoir se vendre… Un livre stimulant, essentiel pour comprendre mieux nous-mêmes les mécanismes de notre erreur, qui évite de tomber dans le piège moralisateur (il s’en prend aux croyances, non aux croyants), et qui nous évitera sans doute de tomber dans les pièges que nous tend la toile d’araignée mondiale.
Voir aussi : Apocalypse cognitive. Comme des dieux.
Werner Lambersy, L'assèchement du Zuiderzee, Rhubarbe, 2013.
Zuiderzee : une province hollandaise gagnée sur la mer. Ni tout à fait eau, ni tout à fait terre. Entre ces deux infinis, l'océan et le continent, il n'y a plus une frontière, mais un no mans land, un grand vide qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre, ni aux deux. Un pays qui appartient au temps, et au poète. Sa grandeur symbolique est assumée : « Zuiderzee repris / À la mer / Et le temps / Pris sur l'éternel ». Et le poème lui aussi est pris sur l'éternel, comme ces polders gagnés de haute lutte : l'un serait au langage ce que les autres sont au continent. Là s'étendent les champs ignorés de l'homme, « Et la pâture des paroles / Sous le niveau / de la mer. »
Bien sûr, il y a toujours une frontière, mais elle est déplacée, rejetée dans l'inaccessible. La seule frontière que l'âme accepte quand elle a brouté la pâture des mots inouïs, c'est l'horizon, tendu comme un gant de cuir sur lequel se pose l'épervier du soleil. Les grands souffles de la poésie, de l'amour, du sexe, mais aussi des alcools complices s'envolent à sa suite vers le large.
Dans ces pâturages qui n'existent que par la main de l'homme, le poète évoque le vide, l'espace, l'abandon, le grand néant mystique qui n'est pas celui de la mort, mais d'une paradoxale plénitude, « quand l'invisible au visible / Se mêle / Et qu'il bascule / Ses millésimes hors d'âge / Dans l'élégante carafe fine / De la lumière ». Il s'incline « devant/ L'impénétrable / Et pur événement du paysage », qui le traverse de part en part. Il y a une grande sensualité dans l'évocation de ces paysages, qui parlent à tous les sens. On y goûte « le sucre du jour dans la tasse de l'espace ». Mais on y goûte surtout le jus des mots, qui roulent comme des fruits sous la dent, mots rares ou précis, rapprochements gourmands, qui nous laissent dans la bouche « une boulimie / De radicelles d'oyat ». Et qui nous font connaître « le goût de la / Simple beauté / Du jour », sans lequel l'homme n'a plus qu'à mourir.
Mais sous le niveau de la mer, dans l'horreur de l'indicible, il y a aussi les hommes, les crimes des hommes, « chasseurs d'étoiles / Jaunes » aux gibecières sanglantes. Il y a l'homme, qui « a pris beaucoup de / Place / Avec la tombe dont / Il reste seul à / S'occuper ». Autre indicible, autre innommable devant lequel le poème à nouveau se tait. Et si la mer parvient à tout laver, jusqu'aux peaux mortes de l'âme, c'est peut-être parce que, devant tout ce qui menace la pureté du néant, elle a fini par reprendre ses droits.
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
François Emmanuel, Les murmurantes, Seuil, 2013.
« La mémoire est comme un mur sur lequel on passe la main. » Un geste, une phrase, rendent parfois sensibles le mystère et le charme d’un livre. Une formule d’une simplicité biblique, qui intrigue tout en laissant entrevoir une calme évidence. Le jeu de la mémoire, obsessionnel chez François Emmanuel, résumé en un geste d’une douceur complice contrastant avec la violence d’un mur, dur et nu, dont on sent qu’il révèle autant qu’il dissimule. Les trois nouvelles réunies dans ce livre explorent les traces subtiles du passé après la disparition d’un être cher : une femme, dans les deux premières, un écrivain célèbre, dans la troisième, qui a donné son titre au recueil. Le narrateur, sur les traces du disparu, dévide comme sans y prendre garde les fils ténus d’un passé qui résiste, attentif à des détails qui semblaient jusque-là anodins. « Je marchais le long de la Mandovi avec le sentiment que tout était signe », remarque le premier ; « un moment surpris par une sensation très nette de déjà-vécu », ajoute le deuxième ; « je me suis souvenu que nous avions pratiqué la même opération trois ou quatre ans auparavant », enchérit le troisième en fermant les volets. Une sensibilité nouvelle au monde, aux lieux, aux personnes, aux objets d’art s’affine dans la disparition d’un être cher. Sans effets de manche intempestifs, avec une patience de dentellière, François Emmanuel excelle à évoquer ces impressions infimes qui colorent à peine le réel : « cette impression de vent qui chasse, de ténèbres qui gagnent de proche et proche » ; « comme pour installer une permanence du réel dans ce qui quelques jours plus tard appartiendrait au temps du rêve », « comme si nous appartenions lui et moi à ce monde hors du monde, ce cercle de chuchotements et de sidération »…
Et soudain, de grandes ruptures, de profondes déchirures traversent le pastel du monde. « Les plaques tectoniques de la nuit crissent l’une au-dessus de l’autre », le soleil incendie la chambre, une sirène d’ambulance hulule, le rivage étincelle… La vie se réveille, souveraine, le désir brûle, impérieux. Les disparus semblent plus vivants que ceux qui partent à leur recherche. « Si je ne suis plus visitée, je m’arrêterai », disait L. en parlant de sa peinture. Mais cette exigence d’absolu n’éclaire-t-elle pas aussi sa mort ? Quel désir a traversé le secrétaire de l’écrivain terrassé par un accident, au point de ne plus savoir distinguer ce qu’il recueille à la dictée, ce qu’il prolonge dans sa connaissance intime de l’œuvre, ce qu’il puise dans un amour secret pour la maîtresse de son employeur ? Des forces souterraines se trahissent par des biais insoupçonnés : un livre, une rencontre fortuite, un dessin de la Renaissance… Plus qu’un personnage perdu à jamais, c’est un rapport avec la vie, avec la mort que cherchent les trois narrateurs. « Comment aide-t-on les gens au moment du passage ? » se demande l’un ; comme « laisser tomber son corps comme une enveloppe inutile », s’interroge l’autre ; « un jour nous serons tous confondus dans la même lueur », découvre le troisième dans les derniers manuscrits de son maître. Entre ceux qui partent et ceux qui restent, quel est ce désir obsédant comme le murmure des vagues ?
Voir aussi : Le sommeil de Grâce, 33 chambres d'amour, Jours de tremblement. Ana et ses ombres. Raconter la nuit. Le cercle des oiseleurs.
Hubert Haddad, Le peintre d’éventail, Zulma, 2013.
Il est des livres qui vous lavent l’esprit des contingences de la vie et des scories de la journée. Tels sont les romans d’Hubert Haddad, et celui-ci est de la meilleure veine. Découvrant par les journaux le triste état de son maître, après un accident dont on n’apprendra l’ampleur qu’à la fin du roman, Xu Hi-Han, qui l’avait quitté pour une raison majeure que l’on ne comprendra, elle aussi, qu’à mi-parcours, part le retrouver dans sa retraite, au nord du Japon. Au terme d’un long récit où maître Matabei résume sa vie, le disciple reçoit une collection d’éventails. Trois d’entre eux, fixés au mur par des épingles, le frappent, comme « une agitation impatiente de vivant face à l’importunité de l’inconnu ». Le troisième, inachevé, lui revient comme un testament : « Quand c’en sera fini de cette pénible comédie, promets-moi d’achever dignement le travail, cher fils… »
Ce récit-cadre, qui maintient la tension romanesque tout au long du livre, amorce le véritable thème du roman : la transmission, dont les hommes, quels que soient leurs talents, ne sont que la courroie de génération en génération. Hi-Han n’était qu’un marmiton maladroit dans une auberge où Matabei avait trouvé retraite. Grâce à lui, il est devenu maître de conférences à Tokyo. Mais Matabei n’était lui-même que le disciple d’Osaki, vieux jardinier de la pension, qui élabore d’une même pensée des jardins zen et des éventails de feuilles mortes. Matabei repeint patiemment les éventails de son maître, délavés par une inondation ; il transmet à Hi-Han le dernier d’entre eux, inachevé, pour poursuivre l’approfondissement de soi.
Bien sûr, il y a l’intrigue romanesque, riche en péripéties et savamment orchestrée pour entretenir le suspens nécessaire à l’attention du lecteur occidental. Pourquoi Matabei, brillant designer, quitte-t-il Tobe après le séisme de 1995 pour se réfugier dans une auberge tenue par une ancienne geisha de second rang ? Pourquoi précisément cette maison, et quel rapport avec le suicide d’une jeune fille dans le métro ? Quel rôle joue dans son parcours une jeune fille débarquée un jour à la pension ? Quelle catastrophe majeure se prépare dans la rupture de la transmission ? Comment, par les gestes sacrés, parviendra-t-elle à se rétablir par delà le désastre ?
Voilà pour les éléments narratifs, qui garantiront au lecteur un intérêt soutenu. Mais l’intérêt est au-delà du récit. Comme dans un jardin zen, les détails les plus insignifiants y ont un sens. Les lieux ne sont pas choisis au hasard. Dame Hison accueille dans son auberge « avec complaisance et comme par privilège les transfuges de la vie quotidienne ». Il s’agit d’un refuge plus que d’une pension, un lieu de transition entre la vie agitée de la ville et le monastère abandonné à un moine aveugle.
Les personnages quant à eux assument pleinement leur correspondance symbolique avec la nature qui les entoure. Hi-Han est par son nom, évoquant le cri de l’âne, l’animal brut qui se transmue en fin lettré. Dame Hison a le visage pâle et rond de la lune. La belle Enjo résume à elle seule toutes les splendeurs de la nature : « une carpe venait de se muer en femme sous ses yeux » ; « ses seins avaient un bercement de lys au vent et ses épaules retombaient comme les lianes du saule sur ses hanches » ; « princesse de la lune, née d’une tige de saule », son regard remue latéralement comme la guêpe devant son nid… Quoi d’étonnant à ce qu’elle devienne le « jardin à titre exclusif » de Matabei ?
Cette harmonie entre l’homme, l’art et la nature se traduit par un art à trois visages : le jardin, la peinture d’éventail et le haï-ku qui l’accompagne. Osaki entretient le jardin « avec l’éventail des saisons en mémoire ». Ses éventails retracent pour qui sait les lire un « manuel du parfait jardin ». De l’un à l’autre, et jusque dans les poèmes, de subtiles correspondances s’établissent, dégageant l’harmonie de la dissymétrie. Mais lorsque la nature se déchaîne, la correspondance entre l’homme et le paysage prend des aspects menaçants. « À l’envers du ciel, des ourlets en forme de lèvres s’étiraient au secret des nuages qui prenaient les contours d’un visage, toujours le même, incessamment redessiné. » Sauf à l’approche du lac préservé où siège le monastère et dont les eaux s’ouvrent sur « un éventail d’irisations ». C’est peut-être dans ces correspondances que se cachent les clés du roman. Si l’art, comprend enfin Hi-Han est « l’inachèvement suprême », c’est parce qu’il ne s’accomplit parfaitement que dans le regard de l’artiste, qui n’a plus qu’à suspendre son geste pour ne rien achever.
Indispensable complément du roman, Les Haïkus du peintre d’éventail, publiés parallèlement par Hubert Haddad, prolongent la méditation. Certains, classiques, fixent une impression fugitive liée à un paysage ou une saison.
Nuit feutrée d’hiver
l’épaisseur de la neige
procède d’un rêve
D’autres, avec un humour non exempt de tendresse, jettent un pont entre l’abstrait et le concret
Errant dans les brumes
cette chose sous mon pied —
fatigue ou crapaud
D’autres résonnent en écho du roman
Perfection du style
cette fragile nuance
d’inachèvement
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Premières neiges sur Pondichéry, Mâ, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Mathias Lair, Oublis d’ébloui, L’échappée belle, 2013.
« Cinq récits amoureux » : un sous-titre, un genre littéraire ? Une évidence. Depuis toujours (et la référence à l’androgyne platonicien pointe le nez dans ces pages), l’amour est au centre des préoccupations de l’homme, donc de la littérature. Pourquoi le nier, pourquoi le fuir ? Cinq histoires d’amour, donc, banales en soi, dans un domaine où tout a été dit. Leur originalité tient dans la distanciation qu’opère l’auteur entre l’histoire et son récit. Même si le rabat de couverture les prétend « vécues par l’auteur », elles ne prennent sens qu’avec le recul, avec le temps et le regard d’un homme sur le retour. Un regard qui part du premier amour, à quinze ans, et se poursuit jusqu’à la disparition du principe même de l’histoire d’amour (« Hannah avait été ma mort »), qui s’affranchit de la vie pour s’installer dans le récit (« C’est pourquoi je souhaitais sa mort comme la mienne, pourquoi je l’ai suppliée de partir, pour rester seul avec son fantôme que je fais plus vrai qu’elle-même »). Lente opération alchimique, donc, lente transmutation de la réalité en fiction, du « branchement de plaisir avec l’autre » qu’est la première aventure à la sublimation du corps à corps en rêve.
Un parcours quasi initiatique, qui entraîne le narrateur à la découverte de lui-même, et du langage. La première aventure est en cela emblématique. Les deux adolescents qui découvrent leurs corps évitent les commentaires « qui seraient condamnés à être incomplets, allusifs ou exagérés, en tout cas décalés et venant corrompre l’intégrité de l’acte ». Pas de dialogue dans ce récit où l’auteur se regarde comme un autre, alternant les passages à la première et à la troisième personne. C’est dans le second récit que la première personne prend définitivement le pas, et que le dialogue s’introduit. Avec le mot naît la violence. Le premier mot est celui que l’on hésite à prononcer — « Salope ». Mais dès que le pas est franchi, la bordée d’injures monte aux lèvres. Il faut alors apprendre à maîtriser le verbe, celui qui blesse, celui qui ment. Car toujours, les corps parlent mieux que les lèvres. Après une conversation qui « commence drôlement », « très académique », le narrateur prend possession du corps de la femme, de l’intérieur, et la trouve aussitôt « très humide ». Que cachait la conversation, sinon un désir qui ne pouvait se traduire en parole ?
Du mot naît le sens, la question, le malentendu. Le sens tranche, révèle l’inacceptable. Une femme évoque-t-elle ce trouble plaisir de marcher sur la lave d’un volcan sans savoir si elle est suffisamment solide pour la porter ? L’homme n’entend que le paradoxe d’une expérience solitaire dans une île qui évoque le couple : « Elle marchait seule, à la Réunion, elle avait laissé seul l’homme avec qui elle devait être, à la Réunion. » La rupture est tout entière dans le jeu de mots qui a supplanté la banale inquiétude. Il y a du péché originel dans la découverte que le monde ne se prend pas comme une évidence. « Il ne m’a pas suffi de jouir. J’ai voulu savoir de quoi. » Découvrir « le jouir, plutôt métaphysique », même si dans le mot il est toujours question de physique… Un pacte est rompu entre l’homme et la femme, entre le plaisir simple et sa conceptualisation. La quatrième nouvelle, la plus courte, et sans doute la plus accomplie, juxtapose deux voix, celle de l’homme et celle de la femme, qui ne parviennent plus à se croiser, mais qui retrouvent, dans la séparation, leur propre rythme. La femme s’appelle Marie et appelle des images de retrait pudique en un jardin secret que seul vient violer la visite de l’ange. Marie s’isole du monde dans une « enceinte de privation sensorielle » pour se protéger de la vie
Mais l’absence de mots est aussi absence de consistance. Dans la première nouvelle, l’adolescent se sent poreux, comme s’il y avait du vide en lui. C’est ce vide qui se comble petit à petit, par les mots qui rassurent, d’abord — « Je suis un homme raisonnable » — « Ce n’est rien, juste un petit épisode psychotique »… Par les images nées des heurts de syllabes et des remontées de culture. Le poète refait surface dans des visions épiques, des « processions de corps sans armure » que sont les amours d’antan. « Depuis la nuit des temps le trafic des peaux, des corps vendus pour les mariages et d’autres commerces. Viols qui tournent en amours, amours qui finissent en viols, corps usés, abusés. » Tout un peuple l’accueille dans sa cohorte, un monde plein s’éveille en lui. Comment s’étonner que l’amour, épinglé comme un papillon dans une collection, y trouve une place qui n’est plus celle du plaisir simple, mais, petit à petit, celle, plus riche, mais désincarnée, des rêves ?
Voir aussi : Aïeux de misère, Ainsi soit je. L'amour hors sol. Aucune histoire, jamais.
Françoise Henry, Sans garde-fou, Grasset, 2013.
Sans garde-fou, au sens plein du terme : comment s'occuper d'un locataire qui n'a pas toute sa raison, quand on n'a pas la formation requise ? L'excuse revient périodiquement : nous ne sommes pas médecins. Car la question complémentaire sous-tend également le roman : peut-on l'abandonner à son sort ? Tout le long de courtes scènes, de dialogues insensés, le récit hésite entre ces deux questions. Bien sûr, il faut aider le voisin psychologiquement instable, lui parler, le nourrir, l'inciter à plus d'hygiène, lui laisser utiliser le téléphone...
Mais la moindre concession, le moindre service engagent au-delà de ce qu'on souhaiterait, de ce que l'on peut donner. Alors, on se confit dans une culpabilité collective, dans une mauvaise conscience diffuse, on parle (ou on écrit) comme si l'on comparaissait à la barre d'un tribunal où l'on aurait à rendre compte de la disparition du locataire intempestif. Après tout, on n'est jamais que des « voisins de hasard »... Certes, mais « nous ne pouvions quand même pas laisser quelqu'un mourir de faim à côté de nous ?... Si ?... Non ? » Deux petits mots qui en disent long.
La frontière entre normalité et folie commence alors à se brouiller. La présence d'André, le demi-fou, est en soi normale, puisqu'il occupe, dans l'HLM, un studio réservé aux personnes handicapées mentales légères. Mais la normalité atteint ses limites avec l'exaspération. « Est-ce que la folie est contagieuse ? » finit par demander la narratrice. Et tout au bout de l'exaspération, lorsque le demi-fou finit par devenir agressif, lorsqu'on commence à craindre qu'il fasse sauter l'immeuble, il y a la phrase qui tue, celle qui ressuscite la barbarie au fond de nous : « On ne peut plus s'attendrir sur lui. Nature fait bien les choses : pas de pardon pour les faibles. »
Le roman est une lente déchéance, à la fois dans la vie du locataire et dans le degré de compassion supportable par ses voisins. Comment en est-on venu là ? Comment en est-il venu là ? Est-ce la perte de son emploi qui a tout déclenché, ou la mort de son père, à moins que ce ne soit la coupure de la ligne téléphonique ? Ou, plus loin, une tape malencontreuse d'un professeur de collège ? Et qu'est-ce qui, chez les voisins pourtant prêts à le secourir, finit par les enfermer dans leur égoïsme ? L'entendre hurler toute la nuit quand on travaille le lendemain ? Se voir réclamer un coup de téléphone toutes les cinq minutes ? Se faire demander en mariage parce qu'on lui a laissé prendre sa main ? Alors, quand il finit par disparaître, on s'inquiète, on le cherche, on espère que ce n'est pas lui qui s'est fait assassiner cet nuit-là... Mais on sent quand même un certain soulagement. Ces petites scènes finissent par former une grande mosaïque, ou un tableau pointilliste dont les lignes s'estompent, et d'où il ne reste qu'une grande impression de gâchis.
Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Plusieurs mois d'avril, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier. Loin du soleil. N'oubliez pas Marcelle.
Michel Lambert, Le métier de la neige, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2013.
Des amis cherchent, dans un cimetière de Moscou, les tombes d'hommes célèbres. Un entrepreneur qui s'interroge sur le sort de son fils le compare au fils de son ancien associé. Un client remarque au supermarché une femme qui évoque en lui un souvenir confus. Un homme se sent isolé dans l'ambiance d'une fête entre copains... Neuf nouvelles partant de situations banales, mettent en scène des personnages ordinaires, mais affectés par une blessure secrète, un souvenir obsédant, et qui prennent soudain une décision abrupte. Quitter leur compagne. Détruire à coups de pied un sac de provisions. Suivre une inconnue. Mais la vie, le plus souvent, reprend ensuite son cours.
Comme chez Simenon, la nouvelle tient dans son atmosphère. Une odeur, celle de la « vraie ville », pots d'échappement, asphalte râpé, trottoirs crasseux ; une vision, celle d'un ciel qui ressemble à une mappemonde « avec ses mers immenses, infinies, et ses nuages en forme de continents, ses petites îles aux contours dentelés » ; des pluies qui n'en finissent pas ; la lumière sale et sans intérêt des néons du magasin. Et la neige qui tombe, imperturbable - après tout, c'est son métier...
Parfois, un événement brutal ou inattendu explique cette petite faille dans l’existence. Une femme passe avec un perroquet sur l'épaule, une inconnue vient s'asseoir sans dire un mot à la table du narrateur, on apprend que le père d'un ami a enfoncé un couteau dans le ventre d'une voisine... Mais aucune explication ne vient intégrer cet événement dans le cours paisible de la nouvelle. Seul un sursaut de passé vient troubler le personnage. Mais là encore, aucune explication. « La vraie question était ailleurs, il le savait. » Mais où ? Un autre personnage se rappelle sa sœur : « Par exemple, m'avait-elle pardonné ? » Mais de quoi ? Comme chez Kafka, on se sent prisonnier d'une impression confuse, d'une culpabilité à laquelle on ne comprend rien. « Une fraction de seconde nous avait réunis », ressent le personnage qui confond un peu l'image de la sœur, de l'inconnue qu'il vient de croiser, de l'héroïne d'une nouvelle qui l'obsède... « Tout est complice de tout, ici bas. »
Complice de quel crime ? La plus troublante de ces nouvelles, « Complices », évoque cette culpabilité trouble qui rappelle Le procès : « je comprenais avec effroi que la faute était toujours là, partout elle rôdait, et quand tu ne l'avais pas commise avant, elle te piégeait après. » Elle repose sur de vagues coïncidences d'événements, appelées par des images, des mots. La neige tombe, un ami tombe, la vie est en chute libre. Quelques notations ambiguës nous induisent volontairement en erreur. « Tu l'as revu ? », demande un homme à sa femme ; « elle va me quitter », conclut-il. On pense bien sûr à un amant, non à une femme qui va mourir parce qu'elle fait confiance à un charlatan pour soigner son cancer. Ailleurs, ce ne serait qu'une fausse piste. Chez Michel Lambert, les deux pistes ne s'excluent pas. La deuxième situation évoque la première, enfouie, inexpliquée, mais peut-être plus traumatisante encore.
La faute, l'erreur — mais laquelle ? — traverse ces récits. Plusieurs personnages ont sacrifié leur vie sentimentale ou familiale à leur carrière, ont laissé s'éloigner un être aimé.. « J'ai commis une erreur, dit-il. - Nous commettons tous des erreurs, dit Pat. » Mais le récit n'a rien de policier : l'important, ce ne sont pas les faits, que nous ne connaîtrons pas : ce sont les rapports entre les personnages, subreptices, fugaces, à peine esquissés par une notation brève. « Je marche à côté d'un fantôme » ; « tout le monde est seul » ; « mettre en joue sa vulnérabilité » ; « s'effleurer du bout de l'âme » ; « une sorte de rejet mutuel jamais exprimé »… Ce sont ces notations, qui peuvent passer inaperçues, qui induisent un malaise permanent chez le lecteur, qui agacent, qui séduisent. « Plus rien ne sonnait juste », écrit Michel Lambert : et c’est cela, précisément, qui donne le ton juste au récit.
Voir aussi : Le jour où le ciel a disparu, Dieu s'amuse, Quand nous reverrons-nous ?, Le lendemain. Une touche de désastre.Cinq jours de bonté. Le ciel me regardait. Quelle importance.
Patricia Castex-Menier, Passage avec des voix, le Chant du Cygne, 2013.
Certain lieux sont propices au sacré. Ceux « dont la beauté excéderait jusqu'à celle de [leur] nom ». Delphes est de ceux-là, qui saisit le poète dans son corps soudain débordé. Ce qui naît alors le dépasse. Celle qui dit s'être contentée, jusqu'ici, de la « parole pusillanime », celle des petits dieux des portes, rencontre alors le dieu à la bouche d'or, Hermès, celui qui fait « monter le chant depuis le ventre », qui lui fait « gravir les escarpements du souffle ». Qu'un poète parle de poésie, quoi de plus normal ? Mais ce qui diffère ici, c'est que l'ensemble de l'aventure humaine est convoquée en un très court recueil, quarante poèmes, apaisés et brûlants. Tous les chemins mènent à Delphes, à la poésie majeure. Ceux de l'amour, ceux de l'écriture, ceux de la culture, ceux du corps, ceux des morts – ceux tout simplement, de la présence au monde. Chemins de surprise et d'étonnement, car « chaque début de jour, à sa façon, est une offrande venue de loin ». Chemin d'une fatalité à laquelle nulle n'échappe, pas même le poète, puisque Hermès, dieu de la poésie, est aussi celui qui guide les morts. Alors, l'amour, l'écriture, les souvenirs lointains se mêleront définitivement « dans la cendre des voix ».
Il n'y a pas de tragédie, de grand effets, de déchirements. Tout ceci se glisse en creux entre l'entrée du chœur (parodos) et sa sortie (exodos). Celle qui rappelle qu'elle a souvent sacrifié aux dieux des portes n'entend pas chausser les cothurnes : la tragédie naît en nous de son absence dans le poème, de la gravité du ton, de l'évidence de la parole. Elle n'en est que plus forte.
Voir aussi : Bouge tranquille, X fois la nuit, Suites et fugues, Soleil sonore, Adresses au passant, Bouge tranquille, Al-Andalus. Chroniques incertaines. L'instinct du tournesol. Accoster le jour. Cargo. Havres. Contre-jours.
Dominique Le Brun, Quai de la douane, éd. Le Télégramme, 2013.
Venu présenter un livre technique à Brest, un écrivain breton émigré à Montmartre retrouve un ancien condisciple qu’il avait perdu de vue. Des souvenirs d’enfance émergent de conversations bien arrosées, mais immédiatement, le narrateur comprend qu’on lui cache les passages les plus graves d’une histoire qui le concerne directement.
Comme chez Simenon, c’est dans l’atmosphère qu’il faut chercher la clé de l’énigme. Celle d’une ville portuaire aux bars étranges, aux personnages colorés, mais surtout celle de l’école des frères où se côtoient les rejetons de tous les milieux sociaux. Dominique Le Brun la restitue avec bonheur, attentif à l’odeur des salles, aux silhouettes s’animant derrière les baies vitrées, aux terreurs crépusculaires. Il nous détaille avec délectation le rituel complexe des billets de confession, des rendez-vous avec les professeurs, témoignant d’une expérience ancestrales pour que les élèves ne s’attardent pas dans les couloirs. Mais l’expérience ne redoute que les pièges qu’elle connaît : celui de relations inavouables entre gamins. Elle ne peut prévoir que le retard de l’un d’eux pourrait n’être dû qu’à une émotion esthétique. L’incroyable description des images affluant à l’écoute des Préludes de Liszt constitue un des morceaux de bravoure du récit.
Tout s’enchaîne alors avec une logique implacable : celle des malentendus, des terreurs glaçantes, des suspicions maladroites, des punitions absurdes, des questions sacrilèges… Car on se rend compte que l’expérience séculaire n'a pas été consignée dans un règlement immuable, mais a une existence presque autonome, reposant sur des méfiances instinctives et des clichés simples. Tout s’enchaîne, puis tout se précipite, jusqu’au drame, ou plutôt, l’avalanche des drames dont on finit par oublier qu’elle n’est due qu’à un inoffensif souffle de vent sur le sommet d’une montagne que l’on croyait imperturbable.
Le roman s’élargit alors dans le temps et dans l’espace : des secrets des maquis durant la seconde guerre mondiale aux magouilles politiques à l’échelle européenne, on se rend compte que ces personnages qui se sont côtoyés dans l’enfance sont pris malgré eux dans un réseau social qui les dépasse et qui éclaire d’un nouvel angle leurs petites aventures de potaches. Parfaitement maîtrisé dans l’entretien du suspense, le croisement des intrigues, la logique des révélations, le roman ne peut se conclure que sur une pirouette désabusée — le départ pour le désert du marin échoué dans son bar.
Voir aussi : Vauban, L’inventeur de la France moderne, L'Antarctide, le continent qui rendait fou, C'est pas la mer à boire. Charcot. Erik le Rouge, La saga des vikings vers l'Amérique.
Gabriel Ringlet, Effacement de Dieu, la voie des moines-poètes, Albin Michel, 2013.
Si l’on connaît les quatre vœux monastiques traditionnels — pauvreté, obéissance, chasteté, stabilité — n’y aurait-il pas un cinquième, informulé et spirituel, que Gabriel Ringlet suggère d’appeler « vœu d’effacement » ? Celui de trouver un Dieu insaisissable, « qui ne se tient jamais dans le champ de la caméra. Et pour tenter de le filmer, le moine n’ajoute pas, il retire. Comme un grand cinéaste. » Démarche éminemment artistique, et même poétique. « La poésie aussi fait vœu d’effacement » : elle n’atteint l’absolu que par le retrait de tout ce qui l’encombre. La rencontre entre poésie et monachisme est évidente à plus d’un titre, et pour s’en convaincre, il suffit de parcourir le bref chapitre que l’auteur consacre à l’histoire de cette rencontre, depuis les premiers pères du désert, dont les sentences appartiennent au grand art poétique.
Mais le propos de Gabriel Ringlet n’est pas de retracer une histoire monastique de la poésie. Il a centré ce livre sur sept contemporains, qui permettent, par le jeu des associations thématiques ou des rencontres d’évoquer bien d’autres figures, toutes singulières, mais qui finissent par former un portrait original et nuancé du moine-poète. « Il n’est pas toujours facile pour une communauté d’accueillir un poète », note Gabriel Ringlet, rappelant qu’un chapitre général de Clairvaux avait jadis interdit cette pratique « jugée peu conforme à leur vocation ». Leur premier point commun, précisément, est peut-être leur singularité. Malgré leur vœu de stabilité, ils refusent de se laisser enfermer « ni dans une cellule ni dans un métier. Même pas une vocation. » La poésie est liberté, et le dogme la gêne aux entournures. Malgré leur vœu de chasteté, ils se laissent séduire par la mystique nuptiale aux accents sensuels : « C’est la nuit de l’aimée unie à son Amant », nous invite sœur Catherine-Marie de la Trinité. Malgré son vœu d’obéissance, Frère François se laisse séduire par une « théologie poétique », qu’il qualifie de « clandestine », sinon de « marginale » par rapport à la « théologie spéculative ». Et malgré leur vœu de pauvreté, tous sont incroyablement sensibles aux richesses du monde qui les entoure. C’est l’essence même de la poésie de ne pas vouloir expliquer le monde, « mais nous en livrer la saveur », de nous en faire connaître « l’ultime plénitude ». La cellule est pour eux un palais, la pluie « coud et recoud le toit de la mansarde » (Gilles Baudry). Oui, le vœu d’effacement est peut-être celui auquel ils sont le plus fidèles… La liberté chère aux mystiques médiévaux aboutit à la même vision d’un Dieu en perpétuel retrait, comme chez sœur Catherine-Marie de la Trinité :
« Oh, Te croire,
Disparition
Garder présente
Ton Absence »
Y a-t-il malgré tout un point commun qui les rattache à la vie monacale ? Comme pour tout poète, leur environnement est la source de leur inspiration. Jean-Yves Quellec a été aumônier dans un centre neurologique, où il accompagne souvent des malades en fin de vie. Comment cette expérience n’influencerait-elle pas sa vision de ce qu’il nomme le « Dieu déshabillé » ? Et parmi les sept poètes choisis par Gabriel Ringlet figure Christophe Lebreton, un des moines massacrés en 1996 à Tibhirine, et qui a « vécu son poème jusqu’au sang ». Comment ne pas voir un vers prémonitoire dans cette évocation de l’eucharistie : « si tu me manges — sang je suis le cri de l’homme assassiné » ?
Ce livre dépasse cependant la galerie de portraits. D’une part, parce que Gabriel Ringlet, « connu pour ses prises de position humanistes », invite à travers eux à « un christianisme d’effacement », qui fasse table rase des certitudes théologiques pour chercher un « Dieu-monastère », un « Dieu-cathédrale » qui reste à construire. Si la plupart des gens placent Dieu derrière eux « comme un souvenir », pour le créateur, « Dieu est devant ». Et ce Dieu effacé du présent peut être pour l’incroyant comme pour le croyant un rêve d’avenir.
D’autre part, et surtout, parce que ces moines sont avant tout des poètes. Le monde qu’ils chantent est aussi le nôtre, et ils ne se sentent pas tenus de citer Dieu à chaque vers. Comment ne pas évouter Vivaldi avec frère François ? « J’ai rêvé qu’il pleuvait des cordes et que les violons poursuivaient les oiseaux. » Comment ne pas regarder l’arbre avec les yeux de Charles Dumont :
« C’est un bouleau plein de tendresse
Que j’ai connu intimement,
Aux jours d’orgueil et de détresse,
Il était là tout simplement. »
Voir aussi : La grâce des jours uniques. Va où ton cœur te mène. La blessure et la grâce.Des rites pour la Vie.
Belinda Cannone, Le don du passeur, Stock, 2013.
« Je voudrais que ce livre soit un chant d’amour, mais d’amour pour un qui appelait la pitié. » Il n’est pas facile d’écrire sur son père ; la pudeur de l’approche doit alors compenser l’impudeur d’une trop grande proximité avec son sujet. Belinda Cannone trouve cette pudeur dans l’inversion des regards : la tendresse qu’elle éprouve « trouverait un équivalent dans le sentiment des parents à l’égard d’un enfant infirme ». Ce père devenu enfant est le « passeur », celui qui transmet, mais un passeur « poreux » qui reçoit le monde de toute part. Une porosité que nous éprouvons tous à certains moments forts de la vie, et que le « malheureux père » a vécu en permanence dans la dernière partie de son existence. C’est de cette porosité qu’est venu le paradoxal héritage que la narratrice en a reçu.
Cela lui a donné un rapport particulier avec la nature, perçue comme « un continuum dans lequel, par degrés insensibles, on passait de soi à l’autre personne, à l’animal, à l’arbre. » Un « sentiment océanique » que l’écrivain traduit aussitôt en spécificité grammaticale, l’usage particulier du « je » ou du « tu »… L’écrivain se « fabrique » dans l’enfance, estime-t-elle, dans le « rapport inaugural avec le langage ». Fille d’un émigré italien, elle a reçu de son père un français à double nature, « à la fois intime et empruntée ».
Interroger sa langue, c’est très vite interroger son écriture. Or, ce livre sur son père est arrivé à un moment particulier dans la vie de l’écrivain. Son précédent roman, La chair du temps, évoquait le vol des malles contenant ses journaux intimes, qu’elle avait tenus depuis l’âge de dix ans, à l’initiative de son père, précisément, qui lui avait donné son premier cahier. Elle écrivait justement, à cette époque, un livre sur son père, brutalement interrompu par ce rapt de sa mémoire. Il lui avait fallu, pour sortir du traumatisme, recourir à la fiction. Or voilà : sa mère, « pour la consoler », lui remit alors une nouvelle inachevée écrite par son père en 1984. Et les deux thèmes se rejoignent, celui de la quête du père, par essence autobiographique, et celui du retour à la fiction, à travers cette nouvelle… Tout se mêle et s'entrecroise, mémoire, réflexion et roman. Jusqu’à conclure par cette question : « Père, t’ai-je bien rendu ? » et par cet aveu : « je devine aussi la part d’élaboration fantasmatique. »
Ce jeu à la frontière de la réalité et de la fiction est ce qui m’a séduit dans ce roman, parce qu’il correspond à l’image du père, à la fois passeur et poreux au monde environnant, à la frontière lui aussi dans un espace temps qu’il faut se réapproprier. Parce qu’il correspond aussi à l’écriture de Belinda Cannone, faite de parenthèses, de réflexions sur sa propre écriture (« image de circonstance »), de mises en abyme (« relecture du 24 juillet 2012 »)… Mais surtout parce que cette double quête finit par mettre au jour le noyau central de l’écriture, une anecdote qu’elle « rapporte souvent », mais qui prend ici toute sa résonance : celle d’un âne à qui des garnements ont brûlé l’oreille pour faire croire qu’il comprenait les mots qu’ils y avaient chuchoté. Tout y est, comme si le roman tout entier se condensait en une page : la transmission (l’anecdote vient du père), le sentiment océanique (le refus viscéral de « la violence du monde »), la fiction (l’âne comprenant la parole glissée dans son oreille), le rapport à l’écriture (qui doit exorciser l’anecdote en la « réduisant » à l’essentiel)… Ce que transmet le passeur, parfois, n’est pas ce qu’il a voulu dire, mais le passage est assuré, et essentiel.
2014
Abdelmoumen (Mélikah), Adèle et Lee Absire (Alain), Tout le monde s'aime Absire (Alain), Mon sommeil sera paisible Aubonnet (Brigitte), Violences Balbo (Christine), Les gorges rouges Berger (Karima), Les attentives Bonnefoy (Miguel), Le voyage d’Octavio Castex Menier (Patricia), Suites et fugue Clancier (Sylvestre), Anima mia Coton (Ghislain), Resplendir Coton (Maxime), La couleur des lupins Comnène (Cyrille), Zola.rêve sans nom Flieder (Laurent), Frédérick Tristan, l'affabulateur fabuleux Kaprièlian (Nelly), Le manteau de Greta Garbo Krzyzanowski (Sigismund), Rue Involontaire Lair (Mathias), Aïeux de misère Lamarche (Caroline), Mira Lambersy (Werner), Le mangeur de nèfles Lambersy (Werner), Déluges et autres péripéties Leprince (Pierre-Yves), Les enquêtes de Monsieur Proust Medvedkova (Olga), L’éducation soviétique Petit (Marc), Séraphin ou l’amour des ombres Pirlet (Marc), Histoire de Bruna Richard (Jacques), L’homme, peut-être Et autres illusions Saïd (Amina), Le corps noir du soleil Taillandier (François), La croix et le croissant Thiébaut (Philippe), Pudeur Zalberg (Carole), Feu pour feu
Brigitte Aubonnet, Violences, nouvelles, Le Bruit des autres, 2014.
Le suicide, les batailles sanglantes entre adolescents, la guerre dans la boue et l’urine, le viol, l’exécution, la misère, la haine à l’état pur… Les formes de violences ne manquent pas dans la vie. Ni dans la première nouvelle de ce recueil. C’est un condensé de toute la violence humaine qui donne le ton, comme pour se débarrasser de l’événementiel, des clichés. Après, promis, fini, plus de sang, plus de guerre. Plus de violence ? Voire ! Car celle-ci n’est pas toujours où on la croit. Dans la tête, souvent. Dans la peur. Invitées chez des amis dans une somptueuse villa du Midi, deux jeunes filles s’imaginent être tombées dans un piège, écourtent leur séjour paradisiaque. Réalité ? Paranoïa ? On ne le saura pas, mais la violence est bien là, dans l'idée qu’on s’en fait. Et le lecteur est prévenu : la violence qu’il trouvera dans ces nouvelles ne sera souvent que la sienne, celle qu’il porte en lui sans le savoir et qui se révélera à la lecture.
La violence, c’est parfois une absence de communication, ou pire, le refus d’une communication - et pire encore, l’interruption d’une communication. Deux amies de dix ans échangent tout à coup des insultes terribles. N’est-ce pas parce que, pendant dix ans, elles n’ont pas réussi à se dire l’essentiel ? Une femme seule aborde une inconnue sur un banc, sans se rendre compte qu’une conversation anodine peut sembler une agression pour celle qui ne s’y attend pas. Où est la violence ? Une relation très intense s’établit par correspondance entre une femme cultivée et un détenu. Mais l’interrompre n’est-il pas une brutalité insupportable pour celui qui avait su s’évader par l’esprit ?
La violence, c’est parfois la renonciation, l’ennui pesant qu’un jeune Marocain accoutumé à la culture occidentale sent tomber sur lui lorsqu’on lui impose de revenir vivre dans son pays. La violence, c’est parfois la réponse d’un employé à une demande légitime — « Il a l’impression d’être considéré comme un imposteur. Un mendiant qui quémanderait une générosité déplacée. » La violence, souvent, c’est un souvenir d’enfance, une relation avortée avec un père ou une mère, un substrat refoulé qui empoisonne la vie sans qu’on s’en rende compte.
Et surtout, la violence est un enfermement. Au sens propre, sans doute, puisqu’une nouvelle met en scène un détenu. Mais à bien la lire, on se rend compte que la prison n’est pas toujours où on l’imagine. Le contact avec une correspondante, la découverte de la peinture peuvent constituer une délivrance inespérée : « Merci encore pour le livre de peinture, cela va enlever les grilles de mes yeux ». En revanche, la correspondante qui se croit libre est peut-être plus prisonnière qu’elle le croyait, et la grille devant les yeux prend de redoutables résonances. La prison, c’est aussi la famille, le passé, l’amitié mal placée, un magasin de boutons, un livre dans lequel on se coupe du monde, une villa isolée… Alors, on rêve d’évasion. Au sens propre, bien sûr, puisque les deux jeunes filles piégées dans la villa finissent par s’enfuir. Mais aussi évasion par la lecture, par l’anticipation du service militaire, par un voyage dans le désert… L’évasion permet de se réconcilier avec soi-même : ce n’est pas seulement s’enfuir, c’est restaurer les bases de la communication. Dans le désert, « Clara n’est plus morcelée. Elle est entité. » Certes, elle a perdu à jamais une amie, et peut-être un métier. Mais elle a gagné un défi.
Car la violence n’est pas une fatalité. La plupart de ces nouvelles ne se referment pas sur un désespoir. Même si le ton général est plutôt noir, même s’il faut chercher dans l’ambiguïté des derniers mots un germe d’espoir, une porte de sortie est laissée aux personnages, et au lecteur. Une main posée sur une autre, une main que l’on ne retire pas. La persévérance devant le dédale de démarches. Le défi devant la rupture. La promesse de vivre « vraiment », même si c’est demain. À nous de saisir la perche qu’on nous tend.
L’art de la nouvelle réside dans ces petits détails qui retournent les situations, mais aussi dans l’ambiguïté que l’auteur leur conserve. Le narrateur prend une arme et tire. Sur qui ? De maigres indices nous invitent à réfléchir. Un retournement de symbole, par exemple, comme celui, combien parlant, du miroir. En partant dans le désert, Clara se sent agressée par le coup d’œil d’un chauffeur de taxi dans le rétroviseur — une « intrusion ». À son départ, le cadeau d’un miroir ravit les deux guides, qui n’étaient pas accoutumés à voir leur propre visage. Quelque chose s’est passé, qui n’est pas seulement de l’ordre du reflet.
Mais l’art de la nouvelle est aussi, et surtout, celui de l’écriture, des formules qui, en quelques mots, évitent les longs discours. « Laurence a dormi en pointillés » - « Je suis arrivé dans la vie en décalé » - « Une douche de chaleur fraîche » : de tels bonheurs d’écriture se rencontrent à toutes les pages et nous rappellent que si un livre qui nous fascine peut être une prison, chaque page est une fenêtre ouverte sur l’infini.
Voir aussi : Le bleu des voix, Lire sur vos lèvres, D'autres à qui penser. C’est écrit sur ses lèvres.
Werner Lambersy, Déluges et autres péripéties, [éd. La Porte], Poésie en voyage, 2014.
En quelques pages, en un long poème au rythme aussi apaisé qu'il peut sembler violent dans son propos, Werner Lambersy propose un condensé du monde qui nous traverse et des thèmes qui traversent son œuvre. Rarement les mots auront été aussi lourds de sens, d'évocation poétique, d'allusions philosophiques, d'évidence visionnaire. "Nous attendons la destruction" : le constat initial, le thème lancinant qui va structurer le texte appartient à la constatation paradoxale. Mais d'énumérer les contradictions de notre époque, de faire surgir, sans jamais s'y apesantir, les guerres, les fanatismes terroristes, la folie des traders, l'injonction au bonheur des médias, les boat-peoples échoués comme autant d'arches dérisoires dans le déluge des cultures massacrées, l'évidence s'impose à nous. Nous attendons, nous espérons la destruction. Et cet espoir est nourricier. Car les premiers déluges en sont nés. Avant les premiers déluges, il y avait le néant. "Retiré en lui-même, il laissa la place au manque, qui appela le désir" : passant en trois mots du zimzoum de la tradition juive (le repli de Dieu en lui-même pour laisser se constituer le monde) à la pensée de Platon (le désir, Éros, est le fils du manque, Pénia), Werner Lambersy, comme sans y songer, nous rappelle à cette vérité fondamentale : la vie naît du néant comme le vent naît de la dépression atmosphérique, en un appel péremptoire à l'être et à la beauté. Détruire, c'est ensemencer le néant de sa propre disparition, pour qu'un cycle continue, qui nous échappe. Et l'on n'est plus surpris de voir ce poème de premier abord si sombre finr sur un vibrant hommage à la beauté, "car jamais époque ne fut, à travers tant d'infamies, plus belle, plus prometteuse, plus enthousiaste et curieuse du ciel, de la matière, de la vie et de l'Homme". Nous espérons la Destruction, si elle peut vraiment nous rendre l'innocence.
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Werner Lambersy, Le mangeur de nèfles, haïkus libres, illustrations de Richard Bréchet, éd. Pippa, 2014.
Werner Lambersy aime les formes brèves, qui permettent de saisir la notation poétique au plus près de l’instant. Une image, une sensation, une impression fugace, et l’univers soudain explose dans notre tête, car on en saisit tout d’un coup l’incroyable unité, l’évidente nécessité.
« Il veut
se tuer mais
sur le bout de son nez une mouche »
Cette mouche plus forte que tous les suicides est l’essence même de la poésie, tout entière dans la présence, dans la vigilance au monde. Ces haïkus très libres (heureusement) dans leur forme épinglent un petit élément du quotidien, des feuilles mortes, le parfum du tilleul, l’apparition des lentigos… Beaucoup de végétaux (surtout des arbres) et d’animaux (surtout des oiseaux), qui viennent un instant réveiller notre inadvertance à la vie et au monde. Les sensations mobilisent les cinq sens, la vue (les pruniers en bleu de travail), l’ouïe (les trilles des sirènes de police), l’odorat (l’orange épluchée dans le bus), le toucher (les bottes chaudes du voisin de chambrée), et le goût, bien sûr, celui des nèfles dorées qui ont donné son titre au recueil. Derrière la sensation, une image, parfois insolite (« Érection / du matin, pour rien / un peu comme hisser les couleurs »), souvent très visuelle (« La neige / fait au chemin / une mèche de cheveux blancs »). Plusieurs font allusion à l’écriture, comme les pattes du merle dans la neige qui signent le tableau, les mouettes calligraphiées à l’encre de Chine sur le ciel, ou les moineaux qui semblent imprimés sur le jardin de la voisine : le poème est toujours présent, en filigrane du monde.
Et c’est le poème, aussi court que les instants qu’il capte, qui finit par donner son rythme au recueil. Le haïku part d’un vers très court, un seul mot, le plus souvent, pour s’épanouir dans un vers intermédiaire et un vers plus long. L’élargissement rythmique traduit ce rythme apaisé de l’attente, du silence, du travail abandonné, du pas qui ralentit ou de l’arrêt du bus que l’on oublie. La vie soudain ralentit et devient plus ample, plus dense, plus lourde d’un sens inaperçu. « Des nèfles », dit-on souvent pour évoquer l’inconsistance. Oui, et si nous les mangions ?
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Christine Balbo, Les Gorges rouges, Rhubarbe, 2014.
La nouvelle n’est pas un court roman : c’est un roman qui laisse au lecteur le soin de poursuivre l’histoire, de glisser son imagination dans celle de l’auteur, de relier comme dans les jeux de notre enfance les points qui forment un dessin caché. Le résultat est un savant équilibre entre le dit et le non-dit, entre le plaisir de la lecture et celui de l’imagination. Disons-le d’emblée, ces neuf nouvelles sont un régal pour le lecteur attentif qui s’amuse à recueillir les petits cailloux blancs semés par l’auteur comme le Petit Poucet du conte. Le lecteur distrait ne saura sans doute qu’en faire. La première nouvelle donne le ton, comme un mode d’emploi. Un groupe de filles assurant en province un concert d’électro-pop se dispute pour le partage des sandwichs ; la distribution de lunettes pour séances d’UV les calme instantanément. Parallèlement, le petit ami de la vedette est présenté à son beau-père, un éleveur de perdrix qui lui montre comment les volailles, si on ne leur impose pas des lunettes noires, se disputent entre elles. Le lecteur le moins attentif sera sensible au parallélisme.
Mais au fil des nouvelles, il faut être de plus en plus appliqué à relier ces détails d’apparence insignifiante, mêlés à d’autres observations tout aussi anodines, mais qui révèlent une histoire cachée derrière une autre. Ici, on prépare la dématérialisation de l’enseignement qui permettra de remplacer les coûteux professeurs par des programmes nourris par les retraités de l’Éducation nationale. Là, deux chercheurs chargés de la formation continue dans une université bretonne décident de « se mettre au vert » pour échapper à la dépression qui les menace. Mais pourquoi les jeunes stagiaires chargés d’établir les programmes dans la première nouvelle forment-ils une « bergerie », quand les chercheurs bretons travaillent parmi des moutons noirs d’Ouessant ? Hasard ? Non pas, si l’on considère que, d’une nouvelle à l’autre, les mêmes expressions (IRL, In real life, le monde tangible…), les mêmes obsessions (le monstre), les mêmes milieux (souvent fermés, autarciques, de jeunes chercheurs, des groupes littéraires destructeurs) reviennent comme incidemment. Parfois, ce qui n’est pas nommé s’impose au lecteur en alerte. Des nuages clairs « aux formes animales » se détachent-ils sur le ciel gris ? Même si le ciel ne « moutonne » pas, comment ne pas établir un parallélisme avec les moutons noirs abandonnés par deux chercheurs déprimés pour « se mettre au vert » à la campagne ?
Peu à peu, une autre nouvelle se dessinera sous l’histoire d’apparence anodine. Le lecteur se souviendra avoir vu, furtivement, s’asseoir à une table une jeune femme en pull noir qui réapparaît, l’air furibard, à la fin d’une nouvelle. Il comprendra pourquoi, à Lyon, une autre jeune femme chantonne un air d’une black star londonienne inconnue. La plus achevée de ces nouvelles gigognes se situe à mi-chemin entre réalité et fiction, monde virtuel et monde tangible : le récit commencé par un personnage, évoquant les rocambolesques aventures londoniennes d’un accompagnateur linguistique, est achevé par un autre, qui y a reconnu de minuscules détails significatifs (un cahier spiralé, le nom d’une chanteuse, un prénom…). En relisant la nouvelle pour les retrouver, le lecteur se rendra compte que tout détail permettant d’identifier le sexe du narrateur a été soigneusement écarté. Et pourtant, la fin n’en est pas modifiée.
Ces détails ne constituent qu’un clin d’œil au lecteur curieux. Le principal intérêt de ces nouvelles réside dans le don d’observation de l’auteur, qui parvient à faire vivre un petit groupe par des portraits assassins ou attendris, des expressions mordantes ou ironiques, d’un humour grinçant qui n’est pas exempt d’une sympathie apitoyée. Le groupe littéraire qui choisit ses victimes parmi de jeunes écrivains provinciaux en fonction de la première lettre de leur prénom n’a rien à envier au groupe virtuel d’internautes prétendument cultivés qui se cachent sous des pseudo et des titres ronflants et qui ne se retrouvent, « in real life », que pour échanger des platitudes témoignant de leur incurie foncière. Les nouvelles sont alors férocement joyeuses et dénoncent le même défaut structurel de notre société : le décalage de plus en plus accentué entre le monde où l’on vit et celui que l’on refuse de voir.
Voir aussi : Le Voyage et la Demeure. C’est la fin de la nuit et je rêve un poète. Sous le nom de Christine Balbo : Deux nouvelles italiennes.
Patricia Castex Menier, Suites et fugues, Les Écrits du Nord, éd. Henry, 2014, postface de Pierre Dhainaut.
En musique, les "suites" évoquent la structure la plus lâche, un simple enchaînement de danses vives et lentes ; les "fugues" évoquent au contraire la plus complexe des constructions, sommet de la composition. C'est dans ce paradoxe que s'inscrivent ces poèmes, déroulant apparemment sans autre fil que celui de l'écriture quelques instants privilégiés, mais dans lesquels, sans que l'on s'en rende compte immédiatement, les thèmes se dégagent, se répondent, s'opposent, jusqu'à la "strette" finale où ils s'harmonisent. Ce sont des éléments que l'on peut croire anecdotiques, comme le chat ou le fleuve ; de grands thèmes fondamentaux, comme l'instant et l'éternité, l'amour et le poème. Mais leur combinaison, sans avoir l'air d'y toucher, leur donne une résonance bouleversante pour le lecteur. Un exemple ? Le chat et le poème. Le chat nous apparaît dans le premier d'entre eux, sur les genoux de l'auteur écrivant — "sous la main droite le ventre doux était liquide". Il passe à nouveau cinquante pages plus loin, comme pour chercher le stylo égaré de sa patte qui agit "par petites vagues / par petites touches comme au billard au flipper". Les deux notations peuvent sembler anodines, incroyables d'exactitude — qui ne sent le ventre du chat, qui ne voit ses coups de pattes ? Mais il y a plus. Un rapport à l'écriture, que l'animal monopolisant la main droite semble gêner dans le premier cas, qu'il semble favoriser dans le second de sa patte providentielle. Une harmonie d'image entre la "liquidité" du ventre souple et celle de l'encre. Et un discret "art poétique", car Patricia Castex Menier écrit elle aussi par petites touches, et comme au billard. Si le lecteur se sent pris dans le réseau du sens, c'est parce que ces thématiques l'ont encerclé sans qu'il s'en rende compte : le fleuve est entré dans la même thématique du liquide, la perte du stylo dans celle de l'évanescence du monde. L'art de la fugue, c'est avant tout de ne pas se faire sentir et d'exploser soudain dans la "strette" finale.
Oui, il y a de l'art poétique dans ce recueil, à sa manière, discrète et indirecte. Un art de l'urgence ("un poème de l'huile sur le feu / que j'étouffe avec le premier torchon venu / ai-je le choix") mais aussi de la lente imprégnation ("c'est une erreur d'écrire sans ouvrir la fenêtre / [...] s'abandonner / écrire simplement cette nuit la pleine lune / cela suffirait au milieu de la page / point final"). Mais derrière cet art poétique, il y a un art de vivre : l'art de l'instant (comme l'huile sur le feu) et de la durée (comme la pleine lune). Le bref instant entre veille et sommeil, où surgit le mot juste ; le "déclic", ou l'"absence de déclic" de la mort ; l'instant où l'on écrit, "juste avant la peur que ce soit faux"... Ce sont ces instants qui disent le monde, qui soulèvent les montagnes, et le reste n'a pas de sens. "L'infini m'indifère", et l'éternité n'est qu'"un supplément, une option facultative". C'est dans la minute, dans la seconde, qu'elle s'abrite, si on sait la voir.
Et dans cette vie il y l'autre, "toi", et les enfants, le fils, la fille, qu'il n'est pas besoin de nommer. "L'amour est aussi fait d'éclats de temps / de fêtes éphémères à célébrer". Il y a l'instant qui construit, et l'instant où rien ne sera plus, qu'un poème abandonné sur une table, "peut-être achevé peut-être non". Toutes les thématiques, l'instant, l'écriture, l'amour, la fusion avec le monde, la mort se rejoignent en ce peut-être.
Voilà ce qui rend ce court recueil profondément bouleversant. Parce que chaque mot y est à sa place, parce que l'on voit, on touche, on entend, "la corde des grillons tendues d'un toit à l'autre du silence", l'oiseau posé "une seule jambe et tout le reste d'air". Parce que l'on s'imprègne peu à peu d'une essence rare, et que l'on voit au loin s'approcher l'allumette du poème.
Voir aussi : Bouge tranquille, Passage avec des voix, X fois la nuit, Soleil sonore, Adresses au passant, Bouge tranquille, Al-Andalus. Chroniques incertaines. L'instinct du tournesol. Accoster le jour. Cargo. Havres. Contre-jours.
Mathias Lair, Aïeux de misère, éd. Henry, 2014.
« Impossible d’échapper à la saga. Tous, en avons une. Notre narcissisme a-t-il tant besoin d’un ancêtre demi-dieu, héroïque, fondateur du clan ? » Le besoin de s’ancrer dans le passé est sans doute universel. Mais alors, pourquoi arrive-t-il si tard, chez un écrivain qui a déjà une œuvre importante à son actif, avec la distance pudique d’un livre tout entier écrit à la deuxième personne du singulier, avec le prétexte de souvenirs ravivés à la lecture d’un confrère ? Le malaise est patent dans ce récit bref et sensible. Parce qu’il y a un refus du narcissisme inhérent à la démarche, d’abord. « Honorer ses ancêtres est une manière de s’honorer soi-même. » Ensuite, et surtout, parce qu’il faut dépasser une double honte pour parler d’une génération d’ouvriers tisserands à Elbeuf. Honte des aïeux, et plus encore honte d’en avoir honte.
Un paradoxe qui intéresserait sans doute un psychanalyste — il y verrait l’impossibilité de surmonter des oppositions sociales et psychologiques. Oppositions au sein de la famille, d’abord. Du côté paternel, le chemineau, le prolétariat ; du côté maternel, l’ « aristo déchu » — entendez, le typographe, aristo des ouvriers, parce qu’il a son bac. La foi chrétienne, du côté maternel, mais avec de subtiles nuances dans le rôle social de la religion : pas question d’aller à l’église, où l’on ne voit que les patrons et « leurs lèche-culs ». Côté paternel, on est plutôt d’accord avec Jésus, « un brave homme », mais pourquoi le mêler aux bondieuseries ? Et puis, il y a le déclassement, le scandale d’un enfant hors mariage que l’ « aristo » ne rejette pas, ce qui lui vaut le bannissement de sa famille ; les parents qui ont « trahi leur classe » en fréquentant la bourgeoisie locale, mais qui ne seront jamais à ses yeux que des parvenus ; et ceux qui partent, qui quittent leur campagne pour s’installer dans la ville, ceux qui quittent la ville pour monter à la capitale...
On devient sans s’en rendre compte le « cousin de Paris », qui est « dans les affaires ». L’intello, qui se force à treize ans à lire Sartre et Malraux. « C’était très ennuyeux, mais il le fallait. » Tout cela développe un malaise complexe, le sentiment de n’être réellement chez soi nulle part, d’être en permanence dans l’entre-deux. Un peu comme la grand-mère, « la contredame », une contremaîtresse qui se retrouve entre le monde patronal et le monde ouvrier. Mais elle, respectée de part et d’autre, expliquant qu’elle « ne peut pas » participer aux grèves, a su aménager son « entre-deux ». Pour l’écrivain, il n’est pas seulement social : il est aussi linguistique. Celui qui perd son accent et ses expressions régionales se retrouve « le cul entre deux langues ». Il reste attaché à ses racines, aux expressions normandes de sa grand-mère, mais n’est-ce pas de la pensée « préfabriquée » ? On ne voit plus, à les multiplier, « ce qu’on pourrait dire penser sentir d’autre que ce qui est déjà confectionné ».
C’est dans ces paradoxes, et dans les contradictions que l’on prend plaisir à gratter, comme une vieille croûte, que ce récit trouve son intérêt. Jusqu’à ce dernier : écrire pour des morts, c’est déjà faire partie des disparus…
Voir aussi : Oublis d'ébloui, Ainsi soit je. L'amour hors sol. Aucune histoire, jamais.
Jacques Richard, L’homme, peut-être Et autres illusions, Zellige, 2014.
« On ne sait pas pourquoi. C’est comme ça depuis deux semaines. On ne sait pas non plus comment c’est arrivé. C’est là, au jour le jour, irréfutable, éclatant, sans qu’on puisse s’y soustraire en aucune façon, même en restant chez soi. » Ce départ de la onzième parmi trente courtes nouvelles résume tout le charme de ce recueil (et même l’agacement devant l’irruption parfois intempestive d’alexandrins dans un rythme maîtrisé qui n’a aucun besoin d’y recourir...). Une incertitude, d’abord, sur le monde qui nous entoure. Au détour d’une phrase, une notation subreptice, que l’on peut négliger, la première fois, crée un léger décalage, un doute sur la réalité de la situation et, peu à peu, un malaise : En principe, je ne crois pas, on nous a dit après, il ne semble pas, à sa connaissance... Sommes-nous bien là où nous pensons être ? Voyons-nous vraiment ce qu’il nous semble voir ? Et sommes-nous réellement ce que nous croyons être ? D’autres notations, immédiatement, nous projettent à l’inverse dans un univers d’évidence : Bien sûr, naturellement, tout le monde sait bien... On pense à des photographies de Man Ray, à des tableaux de Bogaert, qui parvenaient à engendrer le malaise dans un univers aux contours nets, sans que l’on parvienne à en identifier la cause.
Car nous sommes dans un monde quotidien, un trajet en voiture, une chambre à coucher banale, les premiers pas d’un enfant... Et soudain, quelque chose arrive dont on nous dit que c’est tout à fait normal, sinon que cela n’arrive jamais dans notre monde. Alors il faut mettre en doute la réalité, qui n’est peut-être qu’une « possibilité d’existence parmi de nombreuses », dans laquelle on se trouve confiné « non par choix personnel, bien sûr, ni par la volonté d’un autre hypothétique, mais plutôt par le jeu d’un hasard ou d’une plaisanterie ». Parfois, ce sont les mots qui se substituent à la réalité visuelle. Parfois, c’est la porosité entre deux mondes parallèles qui remet tout en question, « comme un souvenir qui tente de percer à travers les strates d’une mémoire incertaine ou rétive ». Une tête qui dépasse en riant d’un champ de maïs fait soudain déraper le paysage, et c’est notre identité même qui en est bouleversée.
Tout cela ne constituerait qu’un bon recueil de nouvelles fantastiques, si cette remise en question du monde ne passait par un formidable travail sur l’écriture et sur les nuances de la langue. Un jeu sur les présupposés (« elle riait encore »), sur le mot propre (le groin pour une femme), sur l’usage des temps (un imparfait où l’on attendrait un passé simple), sur la répétition d’une phrase ou d’un même paragraphe... De merveilleuses formules traduisent l’intériorité profonde du personnage face à un monde qui se dérobe : « Elle regardait dans ses paupières closes » , « Son sourire prenait tout son visage et l’emmenait à l’intérieur d’elle-même, retrouvée, enfin, tout entière. »
Surtout, c’est la construction même du recueil qui fait sens. Pourquoi la première partie s’intitule-t-elle « miroir », quand cet objet n’y apparaît guère ? C’est qu’elle est tout entière construite sur un procédé spéculaire, qui fait correspondre la première nouvelle à la quinzième (une photo prise par un intrus dans la chambre), la deuxième à la quatorzième (ambiguïté entre un enfant et un animal), et ainsi de suite (faisons confiance à la sagacité du lecteur) jusqu’à la huitième, qui sert de pivot, la plus mystérieuse, la plus poétique, qui fait de la femme observée un miroir d’elle-même (« quand tes lèvres cesseront de t’embrasser les lèvres »). La subtilité et la maîtrise de ce premier recueil, de la composition à l’écriture, en font un petit bijou à savourer point par point.
Voir aussi : Le carré des Allemands. La course. Écrit sous l'eau. Jeanne en personne. Scènes d’amour et autres cruautés.
2015
Bodart (Marie-Thérèse), L’Autre Brogniet (Éric), Sahariennes, suivi de Célébration de la lumière Cabantous (Alain), Histoire du blasphème en Occident, XVIe-XIXe siècle Cannone (Belinda), Nu intérieur Charlier (Philippe), Ouvrez quelques cadavres Cortanze (Gérard de), Les amants de Coyoacán Delwart (Charly), Chut Dubois (Félicie), Une histoire de Jane Bowles Emmanuel (François), Le sommeil de la Grâce Farellier (Claude), L’entretien devant la nuit Gaudé (Laurent), Danser les ombres Haddad (Hubert), Mâ Host (Michel), Une vraie jeune fille Lair (Mathias), Ainsi soit je Lambersy (Werner), Dernières nouvelles d'Ulysse Lambersy (Werner), La perte du temps Lambersy (Werner), Escaut ! salut Lambert (Michel), Quand nous reverrons-nous ? Rambaud (Patrick), Le Maître Richard (Jacques), Scènes d’amour et autres cruautés Roffinella (Martine), État d'un lieu désert Rolin (Jean), Les Événements Tristan (Frédérick), La fin de rien Verdet (Gilles), Voici le Temps des assassins Wiazemsky (Anne), Un an après
Laurent Gaudé, Danser les ombres, Actes Sud, 2015.
Dans La mort du Roi Tsongor, dans La porte des enfers, dans Pour seul cortège, Laurent Gaudé confrontait ses personnages avec la gravité d’un au-delà de la mort ; dans Le soleil des Scorta, dans Ouragan, il faisait parler les forces irrépressibles de la nature. Ce sont ces deux sources d’inspiration qui se rejoignent dans ce nouveau roman, et qui donnent à ses personnages la dignité des héros de tragédie grecque, celle de l’homme qui, face à son destin, ne se débat pas dans l’abjection d’une révolte stérile, mais qui fait face à ce qui le dépasse et qui l’emportera. Le roman, situé à Haïti à la veille du terrible séisme de 2010, commence par ce bref face à face avec la mort. Un esprit apparaît dans le village de Jacmel. Il vient emporter Nine, une jeune fille un peu demeurée, gouvernée par une sensualité impérieuse. Sa sœur, Lucine, désignée par le messager de l’au-delà, se sent le devoir d’aller à Port-au-Prince avertir de cette disparition le père d’un des enfants de Nine. Mais elle y retrouvera des souvenirs trop ancrés dans sa chair, les violences qu’elle a subies quelques années plus tôt lorsqu’elle faisait partie d’une cellule d’opposants au président Aristide.
D’autres fantômes du passé d’Haïti viennent la hanter. Elle croise Saul, bâtard d’une famille puissante et médecin sans diplôme, qui a vécu les mêmes événements et qui l’entraîne dans un ancien bordel, Fessou, clin d’œil à son nom de jadis, jugé trop cru (Fessou verte). Là, elle trouve presque sa place aux côtés du Vieux Tess (« Vieux Testament »), son propriétaire, de Pabava le taiseux (« Pas bavard »), du facteur Sénèque ou de Jasmin Lajoie, toute une colonie de résistance dont les plus vieux ont combattu Duvalier et les plus jeunes Aristide. Un petit monde de misère, étrangement heureux, autour duquel gravitent des hommes riches, eux aussi frappés par le destin, mais incapables de trouver l’apaisement : Viviane, riche patricienne dont la fille est morte dans la révolte contre Aristide ; Lily, adolescente condamnée, venue de Miami pour mourir ailleurs que dans un hôpital ; Matrak, le vieux bourreau poursuivi par son passé de tonton Macoute... C’est dans la confrontation entre ces deux mondes que se définit l’incroyable capacité au bonheur de Fessou. Lorsque Matrak poursuit jusqu’au bordel une de ses anciennes victimes, « hypnotisé par ce bonheur si simple qu’il avait sous les yeux et qu’il ne pourrait jamais connaître », le cénacle des opprimés sait qu’il a gagné au grand jeu de la vie.
Cette première moitié du roman, indispensable pour mettre en place les personnages, leur passé, les liens qu’ils tissent entre eux, peut sembler un peu confuse, les diverses intrigues s’entrelaçant sans qu’on les relie aussitôt entre elles. Les personnages portent nom et surnom (Pabava est Domitien Magloire, Saul est surnommé Ti Ké), et parfois trois noms (Germain est surnommé Bourik, sauf pour ses amis qui l’appellent Boutra !), ce qui ne simplifie rien. Au moment où l’on commence à mettre ensemble les morceaux du puzzle, on s’agace d’une leçon morale tirée un peu lourdement (« Il n’y a que l’instant ») et d’une tentative de dissertation philosophique qu’elle amène (« Pourquoi sommes-nous dotés de mémoire si nous sommes voués à l’instant ? »). On pense que le tremblement de terre, qui fait l’objet de quelques superbes et terribles pages, va relancer l’intérêt, mais on sent à nouveau la tentation moralisatrice se glisser dans le récit — « Tout pouvait reprendre... mais d’un coup... » — « Et tout cela pour quoi ?... Pour arriver à ce jour ? »). On est prêt à renoncer.
On aurait tort. C’est à ce moment que le roman atteint au sublime. Lorsque les hommes ne sont plus que des ombres, ni morts, ni vivants, ni fantômes, mais un peu tout cela, dans un mélange inextricable de vie et de mort. Le roman éclaté se rassemble soudain dans un récit limpide, d’une rigueur d’épure, d’une logique de tragédie, comme si le séisme en disloquant la ville avait composé une fresque d’une évidence imédiate. Les personnages trouvent leur grandeur dans l’appréhension de leur destin : « Est-il possible que l’urgence vous débarrasse de la difficulté d’être homme ? » Oui, si elle vous élève au niveau du mythe. En particulier la vieille Viviane et sa servante, Dame Petite, qui mène comme un chœur antique la danse des ombres. « La mort a ouvert la terre. Par curiosité, peut-être. Ou par lassitude, je ne sais pas. Mais je dis ce qui doit être dit : longue vie aux morts. Longue danse de vie à partir de ce jour, car, pour un temps que nous ne connaissons pas, ils sont parmi nous. » La malédiction de Matrak, la longue nuit où il faut « danser les ombres » pour les convaincre de ne plus se mêler aux vivants, la déchirante réapparition de Nine, la quête infinie des amants séparés, sont des passages de haute volée, cinquante pages de pur bonheur qui récompensent le lecteur d’une entrée en matière un peu lente.
Voir aussi : La porte des enfers, Pour seul cortège, Le soleil des Scorta, Grand Menteur, Chien 51. Zem.
Éric Brogniet, Sahariennes, suivi de Célébration de la lumière, Al Manar / Alain Gorius, 2015.
Ces deux courts recueils, nés dans le désert du Wadi Rum, en Jordanie, et du Sahara, en Égypte, se sont tout naturellement ancrés dans le dépouillement, de l’être, de l’écriture, du monde. La forme, librement inspirée de l'haïku, se concentre, dans le premier ensemble, à trois vers de rythme différent, pour capturer l'instant au plus près de sa perception, mais sans tomber dans l'excès de formalisme d'un genre fixe aux règles strictes. Le travail sur les mots se double en permanence d’une recherche de sonorités, douces ou rugueuses (Ocres / Rocs rouges...), instaurant comme une évidence une équivalence entre le mot et la chose.
Et c’est bien d’instants qu’il s’agit : ceux qui s’ouvrent sur l’éternité par l’abolition de la durée conçue comme addition de secondes. Le désert n’est pas plus un nombre fini de grain de sables que l’éternité un étirement du temps commensurable. C’est une exploration permanente, un voyage qui ne se limite pas à un déplacement. Petit à petit l'exploration intérieure se confond avec le parcours extérieur. La même expérience du néant fondateur se vit dans le désert et dans la conscience libérée de soi.
Ébranlement
Conscience
Du vivant et du néant
Plusieurs thématiques s’entrecroisent et s'enrichissent mutuellement, révélant un dessin d’ensemble comme des hachures, pour qui sait regarder au-delà du trait, esquissent une silhouette : le désert volcanique, l'écriture comme trace dans le sable ou comme simoun de voyelles, le retour en soi-même dans le dénuement de la conscience, la suspension du temps... Tout cela se glisse dans des images aux multiples résonances, en particulier, dans le premier recueil, les variations sur la blessure ou la fissure — lézarde, cicatrice, convulsions, ornières, fente des falaises...
Ce travail intérieur, de corrosion et de fissures, laisse filtrer par moments des échappées de lumière, qui s'exaltent jusqu'à l’éblouissement dans le second ensemble, Célébration de la lumière. La thématique des failles s'estompe mais reste présente, transfigurée (« la clarté dans la fracture »). L'horizon s'ouvre, mais c'est le même travail entre l'intérieur et l'extérieur : la « foudre du cœur » s'abat sur la palmeraie. Lorsque la blancheur succède aux couleurs et à l'obscurité, l’expérience mystique atteint son comble : comme dans une transmutation alchimique, « le silence nous blanchit ». Le recueil débouche alors sur une discrète thématique amoureuse qui réintroduit le thème de l'autre (« mon aimée, ma lointaine ») dans ce recueil intérieur.
Voir aussi : Bloody Mary.
Werner Lambersy, Escaut ! Salut, Opium éditions, 2015.
Il est des fleuves au destin singulier, parce qu'ils traversent tant de pays qu'ils deviennent le symbole de l'union entre les peuples. Tels sont le Rhin ou le Danube.
Il est des fleuves au destin national, qui ont fini par s'identifier à un pays ou à une ville. Tels sont le Tibre ou la Seine.
Il est des fleuves grands comme une culture, tel le Mississipi, grands comme un symbole, telle l'Amazone, grands comme une religion, tels le Gange ou le Nil.
Et il y a l'Escaut. S'il traverse trois pays, il s'identifie surtout à la Belgique. S'il relie des nations, ce sont les frères ennemis puisqu'il passe par la Wallonie et la Flandre. S'il véhicule une culture, un symbole, une religion, c'est le vaste brassage typiquement belge entre l'esprit goliard, gaillard, gouailleur — zwanzique, dirait Werner Lambersy — et la spiritualité dentellière, la mystique décisive, les chevauchées wagnériennes. Titus Bibulus Schnouffius y partage une bière mousseuse avec Wannes Van de Velde dans le verre du soleil. Et tout cela,
"Tellement plat partout
Qu'on dirait l'horizon"
Le poète a décidé d'en suivre les méandres et les lignes droites, depuis la jeune fille a peine pubère que forme le fleuve à Antoing jusqu'à la matrone épanouie digne des Flamandes de Jacques Brel lorsqu'il quitte Anvers. L'Escaut est femme sous sa plume, éminemment désirable, séduisant et capricieux. L'escaut est homme sous sa plume, à la verge bondissante. La pensée à le suivre s'étend aux quatre horizons et vagabonde comme un méandre d'une course cycliste aux couvents d'Audenarde puis aux révoltes de Tyll Eulenspiegel ! Itinéraire personnel, culturel, amoureux, qui se fixe comme étapes, entre Antaing et Anvers, Tournai, Audenaerde, Gand, Wetteren, Termonde.
La poésie de Werner Lambersy, ce sont d'abord des images qui se touchent, s'écoutent, se regardent. On caresse "les hanches chaudes des cheminées" ou "les fesses lisses en moules de Zélande", on écoute les cloches qui jouent à pigeon vole avec les carillons à saute-mouton, et les mots nous pénètrent au plus intime quand le poète est "vrai comme l'épingle à chapeau". Mais c'est aussi un jeu sur les mots, il devise et divise, suit la ligne du fleuve comme le prince de Ligne... Les sons même lui parlent et résument le détonant mélange des peuples, lorsqu'il évoque Tournai "aux voyelles de France aux consonnes de Flandre". Les sons et les images conjuguent leurs effets dans des formules d'une hardiesse frappante, dans "la partie d'échecs du chaume et des friches en plains champs"...
Mais ce recueil, sous-titré "suite zwanzique et folkloresque", nous adresse aussi des clins d'œil complices, discrets, pour parler des femmes adultères "ou si peu", ou de l'homme qui courait devant les trains en sonnant une cloche pour écarter "les vaches les chiens et les passantes curieuses".
Je ne connais guère le cours de l'Escaut, pardon, Werner, et ne lis pas assez le flamand pour apprécier à sa juste valeur la traduction de Guy Coomerman, puisque la version est bilingue. Mais ton Escaut court jusqu'à Paris, puisque
"partout ou il pleut
C'est un peu la
Belgique"
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Michel Host, Une vraie jeune fille, éd. Weyrich, 2015.
Les vraies jeunes filles ne sont pas toujours où on le pense. Certes, Miss Atta est ce qu'il est convenu de désigner par cette expression. Physiquement parlant. Mais les vraies jeunes filles, riches héritières d'un titre de baronne assorti d'un château dans les Fagnes belges, ont-elles coutume de chasser nues à l'arbalète (certes, pour rendre au gibier l'avantage du terrain, puisque les animaux la détectent à l'odeur, comme jadis les licornes humaient le fumet des vierges) accompagnées d'un garde du corps dans le même appareil ? Ont-elles pour pratiques de se prêter, tous les soirs, au voyeurisme peu discret du même dit colosse, qui répond au doux nom d'Holopherne ? Non, les vraies jeunes filles, il faut les chercher ailleurs. Et tout simplement, dans cette nouvelle éponyme du recueil, dans la propriété même dont miss Atta, bien plus que la propriétaire, est l'incarnation. Des braconniers y pénètrent-ils par effraction ? Elle le ressent comme un viol. Quant au passage secret chastement muré en son ventre (en leur ventre ?), celui qui le découvre lui "vole sa virginité". Deux petites touches qui peuvent passer inaperçues, mais qui signalent le véritable thème de la nouvelle : le symbolisme maternel de la grotte secrète dans laquelle miss Atta, blessée à mort lors de la traque aux braconniers, est transportée par son géant amoureux. Alors, peut-être la mort qu'elle y trouve ouvrira-t-elle sur une autre naissance, celle du mythe, ou de la légende familiale que tente de reconstituer l'enquêteur narrateur ?
C'est dans ce léger décalage entre le récit officiel et son interprétation, à peine signalée par quelques clins d'oeil de l'auteur, qu'il faut lire ces dix récits — quatre nouvelles qui évoquent la fausse pureté de l'enfance, trois nouvelles racontant la fin de vie médicalisée, et trois "contes pour aujourd'hui" qui prennent prétexte de Grimm ou de madame d'Aulnoy pour des vagabondages oniriques et cruels. Ce qui s'en dégage, d'abord, c'est une sensualité confiante, évidente, qui ne s'embarrasse pas de préjugés judéo-chrétiens. Les jeunes protagonistes avouent n'avoir pas reçu d'éducation religieuse, l'un d'eux est une savoureuse réincarnation du dieu Pan, et l'oncle discrètement lubrique est un professeur de latin imprégné de culture antique. Un parfum de paganisme joyeux baigne ces nouvelles. Mais on remarque assez rapidement que cette absence de pudeur et de scrupule finit systématiquement pas la mort, de l'épectase suggérée du vieux professeur au massacre du petit "monsieur Faune" qui a semé la terreur dans la campagne. Pessimisme moralisant ? Ne le prenons pas ainsi, mais le simple constat que la mort fait partie de la vie comme le point final de la phrase.
Et, surtout, tâchons de ne pas prendre trop au sérieux des récits qui se veulent avant tout de bonnes histoires à l'humour décapant. "Mon humour légendaire parce qu'incompréhensible à la presque totalité de mes contemporains et parfois à moi-même", nous avertit un narrateur dans lequel l'auteur semble s'être bien investi... Relevons le défi. Car à côté des vierges peu farouches et des faunes lubriques, nous y croiserons quelques passants hauts en couleurs : "des jeunes femmes squelettiques à la mine funèbre marchant en se déhanchant sur une scène pour y présenter à des dames riches et laides des vêtements que celles-ci s'offriraient par l'entremise d'amants ou d'amis fortunés" (une certaine littérature parlerait tout simplement de mannequins), des écrivains frustrés ou animés d'un esprit antiaristocratique mal dissimulé, des criminologues habitués des plateaux de télévision, des gouvernantes parlant au subjonctif imparfait parce qu'elles veulent donner la réplique à un gendarme au langage châtié nommé Laclos de Saint-Marin... Un humour souvent grinçant, parfois noir, toujours désabusé, mais efficace. Celui d'un observateur lassé d'une société qui a "perdu ses repères" — "C'est ainsi qu'on nomme aujourd'hui les antiques vertus dans notre monde de la marchandise, de la prostitution et de la finance" — mais qui ne veut surtout pas lui rendre les repères moralisateurs d'un vieux monde qui s'est lui-même étouffé dans ses hypocrisies.
Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Lysistrata, Ploutos, Le petit chat de neige, L'êtrécrivain. Le Trouvère du vent.
Werner Lambersy, La perte du temps, Le Castor astral, 2015.
« Nous entamons la descente ». Il arrive un âge où il faut choisir entre fermer les yeux et regarder par le hublot le terrain d’atterrissage. Werner Lambersy a choisi la lucidité. Il n’y a pas besoin de perdre son temps : il se perd bien tout seul. Plusieurs de ces poèmes sonnent comme des inventaires de nos petits désastres quotidiens. Quand on n’a plus la flamme pour allumer le tabac sec du sexe et que les yeux déjà sont comme ceux du merle.
Mais il arrive aussi que l’on y gagne à perdre le temps... « Je prends / une plume et du papier / et j’attends ». Le poème naît de tout ce qui échappe aux horloges, des souffles « que l’on expire pour / dilater un peu // la vie qui se rétracte », des petits miracles quotidiens — les pommes de terre dans une assiette — comme des épiphanies majuscules, celles de l’amour ou de la communion avec le monde. Des paysages grandioses et des peaux de harengs se dégagent un même verbe sacré, celui du poème, qui transmue le monde et instaure son propre temps. Le poème et le monde se fondent en images fulgurantes — « la pluie n’avait pas / de paupière » — « le vieux / cure-dents de l’horizon »... Bien sûr, la mer est plus forte que la colère et la montagne plus puissante que le calme. Mais avec l’air, qui est bien peu, on invente le souffle, et du souffle naît la parole.
Cette conscience de la vanité de l’homme et de ses prétentions, mais aussi de sa formidable capacité à accueillir l’absolu et à le traduire en mots, donne sa densité au recueil. Le paradoxe se prolonge dans un second recueil publié à la suite, On ne peut pas dépenser des centimes, qui se présente comme une suite de dialogues aux allures de koans zens entre un jeune homme en quête de vérité et un maître habile à le déconcerter, dont il ne restera pas même la buée de l’haleine sur la vitre. Car la parole aussi s’épuise avec le souffle. Mais est-ce vraiment l’essentiel ? Il importe surtout qu’elle ait été dite.
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
Werner Lambersy, Dernières nouvelles d'Ulysse, Avis de recherche, préface d'Hubert Haddad, Peintures d'Anne-Marie Vesco, Rougier, 2015.
"On ne revient / jamais d'une guerre". Mais d'où revient Ulysse, sinon de la guerre de Troie ? Derrière le paradoxe, on devine le fond du problème : entré dans la logique de la guerre, Ulysse ne pourra plus en sortir. Il ne revient que pour tuer les prétendants. ll ne revient que pour d'autres types de guerre, car tout est guerre, ici bas, la finance, la religion, la société de consommation, l'intoxication nucléaire de la planète. "L'odyssée" / Dure autant que vivre // La guerre / Autant que le pouvoir." Voilà pourquoi on attendra toujours de "dernières nouvelles" d'Ulysse : tout ce qui est guerre le concerne, et il n'est pas près de rentrer de Troie. "La bombe d'Hiroshima / Tombe toujours."
Alors, devant le désastre éternel, inéluctable, la tentation est grande du silence. Adorno (ou l'interprétation qui en fut faite) avait annoncé la mort de la poésie après Auschwitz, "et ceux / Qui revenaient / Des camps longtemps // Se turent / Certains que personne / Ne les croirait." Ulysse est celui qui écouta les sirènes : mais jamais il n'a révélé leur chant. Qui nous dit qu'il était suave, cet appel à la mort suppliciante ? Témoin privilégié d'un monde inaudible, il écoute.
On l'aura compris, Ulysse n'est pas que le roi d'Ithaque, il est chacun de nous en retour d'une guerre éternelle, celle de la vie, en Odyssée perpétuelle, celle de la vie. Il est le compagnon sur le Tour, il est le fils qui prolonge le père, il est le fondateur qui cherche à rebâtir au sortir des destructions, il est l'artiste qui transmue en poème le silence de la stupéfaction. Car s'il y a deux silences, celui, écrasé d'absurdité, des rescapés de l'indicible, et celui, lourd de sens, du Christ devant la femme adultère, il y a deux discours, celui qui ne fait qu'habiller le silence et prolonger la destruction du sens, et celui qui le restitue, qui donne sens à l'insensé, la parole de la poésie. Se taire ? Oui, car on ne peut plus parler au retour de l'enfer. Mais comme Ulysse à l'écoute des sirènes, on peut entendre le chant sans commencement ni fin, qui ne rompt pas le silence, que seul révèle le silence. Le recueil commence sur un signe de ponctuation, presque le seul sur cent pages, sinon dans toute l'oeuvre de Werner Lambersy : trois points de suspension. Bien entendu, il n'y a pas de point final. Il faut les écouter, ces trois points, que j'appellerais initiateurs par référence aux "trois points terminateurs" qui terrifiaient Lautréamont et qui m'ont toujours évoqué quelque secte apocalyptique. Écoutez-les, car ils placent le poème dans son essence profonde : la prolongation d'un chant éternel, préexistant et subsistant.
"...Ici commence
Le chant qui jamais
N'a cessé"
Ce chant "sans origine / Sans bornes ni bords", ce chant "ensemencé de paroles" qu'il ne délivre pas, mais qui germeront en nous, ce chant sans fin, "Qu'aucune apocalypse / Ne désarme", est la seule réponse à la vieille condamnation attribuée à Adorno : si le poète doit se taire, c'est pour écouter le poème. "Ici commence le chant" est le leitmotiv de ce recueil. "Ici commence le chant / Qui durera / Autant que les hommes" en est la conclusion. Voilà pourquoi ce livre est optimiste dans ce grand vomissement de massacre et de barbarie, et profondément religieux dans son athéisme apaisé. Il célèbre la disparition de l'homme, non pour que tout s'anéantisse, mais pour qu'autre chose naisse de sa disparition, comme, dans la tradition juive, la disparition de Dieu dans le zimzoum initial a laissé place au monde.
"Aujourd'hui
L'heure est peut-être
Venue pour nous
De mourir
Mais pas
Sans avoir donné
Autre chose où
Nous serons
Comme d'autres sont
Bréviaires du banal"
Voilà pourquoi le poème, qui traverse ce recueil comme le vent traverse le désert, est à la fois la Genèse, l'Odyssée, l'histoire du monde, la vie de l'homme, l'acte d'écrire et celui d'aimer. Tout cela doit se lire dans un même flux, qui mélange les genres, les thèmes, les époques. Grand fourre-tout chaotique, diront les lecteurs pressés. Non pas. Mais un livre univers, un livre éternité, où l'Histoire comme le Monde seraient une immense feuille de papier froissée et roulée en boule, où tout se côtoie en désordre, où les lointains se rejoignent, une feuille qu'il faudrait lire transversalement, comme si l'on y enfonçait une aiguille, sans chercher à la défroisser, car ses plis et ses circonvolutions lui donnent un sens que le texte reconstitué ne contient pas. Voilà comment le "bréviaire du banal" des atrocités humaines sans cesse recommencées devient la mer des histoires où Ulysse, ballotté par les flots, couvert d'écume et de varech, trouve son chemin.
Voir aussi : Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes, La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème. Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes. Agendada. Mes nuits au jour le jour. Memento du chant des archers Shu.
François Emmanuel, Le sommeil de Grâce, Seuil, 2015.
Dans Regarde la vague, le romancier évoquait cinq frères et sœurs qui se retrouvaient, durant trois jours, dans la maison familiale pour le mariage de l’un d’eux. Mais la présence inquiétante du père, disparu en mer, venait troubler les retrouvailles. Voici le second volet de ce diptyque. La famille Fougeray se retrouve dans la même maison normande de Chavy, pour trois jours, mais l’image qui plane sur eux et qui motive leur retour est celle de Grâce, dans le coma après un accident de voiture. Au fur et à mesure qu’elle en émerge, les souvenirs anciens, les tensions passées, remontent également à la surface. Un psychanalyste s’interrogerait sur le sommeil de la Grâce — le romancier en tire une plongée sensible dans les drames personnels ou familiaux.
Derrière l’histoire familiale et les souvenirs résurgents, c’est à une analyse du couple dans tous ses états que se livre François Emmanuel. Les quatre couples réunis dans la ferme sont à un stade différent de leur vie. Marina, venue avec sa fille Hyacinthe, correspond avec un peintre italien, Mauro — un couple qui, peut-être, se cherche. Jivan, le frère adopté, forme avec Inga un couple qui semble passionné — mais pourquoi le jeune homme, qui vit si mal la couleur sombre de sa peau, a-t-il choisi la blancheur nordique d’Inga ? Alexia et Milan sont un couple qui se déchire sans parvenir à se quitter, dans un ressac douloureux — « aimer, jeter, aimer, jeter ». Olivier et Lynn se sont séparés. Quant à Franz et Grâce, ils vivent au-delà du coma la continuité d’un amour attisé par l’inquiétude.
Histoire de couple, histoire de silence. La communication, ou son absence, est au cœur du roman. Vérités cachées, dans l’enveloppe que Marina garde par devers elle et qui éclaire différemment la disparition du père. Vérités que l’on ne s’avoue qu’à soi-même, dans le journal intime que tient Hyacinthe. Ou dans une lettre, comme si la distance protégeait l’aveu, lorsque Marina écrit à Mauro. Ou dans le tressaillement d’une main de Grâce. Vérités fascinantes et que l’on ne peut croire, comme les visions d’Hyacinthe qui contiennent peut-être la clé de l’accident arrivé à Grâce. Vérités déformées par les récits successifs, comme le récit sans cesse repris par un vieil ami de la naissance de Grâce. Grâce, toujours absente, et peut-être la plus présente, dans son silence.
Histoire de lieux, aussi. La maison familiale, bien sûr, tour à tour recherchée et désertée, où l’absence de Grâce devient patente — mais la neige qui recouvre la Normandie comme un drap d’hôpital n’est-elle pas métaphore de l’absence, comme du silence ? « Nous avons tous en nous une maison unique », et c’est celle de Chavy qui revient dans les rêves de Jivan : comment mieux montrer que, malgré l’adoption, il appartient à la famille ? Le lieu fait lien plus que le sang. Le paradoxe du panneau « à vendre / vendue » fait aussi de la maison un entre-deux entre le passé et le futur, semblable à cet entre-deux du coma, entre la vie et la mort. Autour, il y a la plage, ce « lieu sans lieu entre la mer et les dunes ». Il y a les tableaux de Mauro, faits de salles blêmes et de gares désertes. Lieux sans réelle présence, comme des décors soulignant cruellement l’absence. Jusqu’à ce qu’on se retrouve à son tour exclu d’un lieu et du cercle familial qu’il incarne, comme le ressent soudain Alexia : « tout ressemble alors à un grand décor de famille dont elle se sent l’intruse ». Intruse, parce que le « grand désordre amoureux » a fini par détériorer « son appartenance aux siens ». Et revoici le couple, qui noue avec la famille des liens d’évidence et de défiance.
Le tissu complexe de ces histoires, de ces silences, de ces lieux, dans une langue déliée, aux phrases longues, aux mots recherchés, aux images fortes, donne à ce court roman le charme du mystère.
Voir aussi : Les murmurantes, 33 chambres d'amour, Jours de tremblement. Ana et ses ombres. Raconter la nuit. Le cercle des oiseleurs.
Martine Roffinella, État d’un lieu désert, Sulliver, 2015.
Comment peut-on sortir vivant de l’immersion sans bouée dans un site de rencontres ? La narratrice, vêtue de probité candide, rejoint sans protection « La Foule » offerte par un Créateur sans scrupules à la dent carnassière de prédateurs. La quête de l’Âme sœur vire au cauchemar, puis au dépeçage.
Martine Roffinella décortique avec patience les mécanisme psychologiques qui amènent celui qui s’y risque à « incarner la projection de la personne qu’il ou elle aurait voulu être ». Petit à petit, on ajoute à son profil un élément de ce qu’on estime être conforme à la norme ; on rentre dans une grille conçue pour que chacun soit « comme il faut » ; en cas d’échec, on change son profil ; les contacts que l’on noue donnent de nouvelles indications... Viennent ensuite les relances, les messages intrigants, les annonces de visites du profil, les fabuleux pourcentages de réussite qui vous appâtent, et les non moins fabuleux pourcentages de compatibilité entre votre profil et celui d’un inconnu. C’est une première absorption, un consciencieux lavage de personnalité.
Mais l’intérêt de ce récit n’est pas seulement d’analyser un système : il ausculte avec une cruelle lucidité l’état d’esprit de la narratrice, la lente dépossession, les sursauts d’euphorie que l’on tente de faire passer pour de l’assurance, la hantise de ne pas se fondre dans la Foule et celle d’y perdre ses repères, la fascination morbide pour le « bourreau » qui répond à l’annonce, l’abdication de toute volonté, la culpabilité insidieuse... Lorsque surgit le prédateur, on se rend compte que la nouvelle identité, pour les innocentes « brebis » de la Foule parmi lesquelles la narratrice a fini par se fondre, prend consistance dans le regard de l’autre. « C’est ce désir carnassier-là qui faisait prendre corps à la personne, lui accordant enfin une consistance parmi la Foule. Les brebis n’existaient que par la présence et l’haleine du loup. »
La dernière partie, sous le signe de saint Jean de la Croix, fait de cette dépossession une expérience quasi mystique et de la révolte contre le Bourreau un combat contre l’Antéchrist. L’expérience devient une forme d’ascèse qui se termine, comme chez les anachorètes les plus excessifs, dans l’état d’une « épluchure moisie ». Arrive alors l’« état d’un lieu désert » qui a donné son titre au récit. Il est tiré du Petit Robert. On ne découvre qu’en épilogue le terme qui correspond à cette définition.
Mais surtout, il y a dans cette mise en mots d’une expérience atroce un formidable travail sur la langue. Une langue souple, précise, aux phrases longues et subtilement construites, au vocabulaire choisi, à l’ironie pudique pour couper court à l’émotion. Confrontée à la langue de bois habituelle en communication (« éluder subtilement la discussion », « accepter calmement la confrontation »...), la narratrice rétorque par des définitions du dictionnaire, puis par des annonces ou des messages d’une haute poésie, dans un décalage humoristique percutant. Ce court récit (90 pp.) qui multiplie les angles d’attaque est d’une densité qui peu déconcerter : mais on est toujours largement payé de l’attention qu’on y apporte.
Voir aussi : Recherche de fuites, L'Impersonne, Camisole-moi, J.-C. et moi, Kilogramme zéro, Inconvenances. Merveille au Mans, Les hommes grillagés. Lesbian cougar story. Pour une absente. Conservez comme vous aimez. Les cloîtrés d'Aurillac.
Hubert Haddad, Mâ, Zulma, 2015.
« Toute personne inconnue ouvre une demeure nouvelle. » Mais lorsqu'on y pénètre, peut-on deviner que le vestibule donne accès à mille chambres, et que l'on passera le restant de sa vie à en pousser les portes ? Shōichi, jeune étudiant en sciences de la Terre et des planètes à l'université de Tokyo, paie ses études en travaillant comme barman au Crépuscule, lorsqu'apparaît Saori. La beauté étrange de la jeune femme, sa détresse d'apprendre son divorce, quelques bribes de conversation, troublent le jeune homme, et quand elle revient, la conversation s'engage. « Vous me rappelez quelqu'un, lui dit-elle, quelqu'un que j'aime de manière passionnelle. Pourtant je ne l'ai jamais rencontré, du moins dans cette vie... » Et la porte s'ouvre vers une demeure nouvelle.
Le « petit vulcanologue d'amphithéâtre spécialisé dans le cosmo-tellurisme » porte sans le savoir le nom de naissance d'un grand poète, Santōka, dernier grand haïkiste. Il partage aussi avec lui d'imenses lunettes qui lui donnent l'air d'une grenouille égarée dans sa vie. Et Saori, l'apparition du Crépuscule, écrit précisément une biographie de Santōka, « une biographie du point de vue particulier de la marche à pied. » À sa suite, Shōishi se met en marche. « La marche à pied mène au paradis. » Saori lui ouvre d'abord les portes de l'amour et de la sensualité. Un paradis proche de l'absolu, sinon qu'il n'est pas éternel. La mort de la jeune femme saccage la somptueuse demeure qui vient de s'ouvrir à lui. Il n'en reste qu'un manuscrit : la biographie de Santōka, dans laquelle Shōishi cherche le souvenir de la disparue. Et les deux destins s'entrecroisent, celui du géologue barman et celui du poète dandy, deux destins au départ insignifiants et bouleversés par la mort. Shōishi le poète (Santōka sera son nom d'auteur) a été marqué par le suicide de sa mère au fond d'un puits, comme Shōishi l'étudiant par l'accident de Saori, noyée, elle aussi, mais en tombant d'un bateau. L'alcool — bu, vendu — est leur premier refuge. Ils vont tous les deux se reconstruire par la littérature, l'écriture de haïkus pour l'un, le manuscrit de la disparue pour l'autre. Tous deux vont prendre la route, qui les mènera jusqu'à un monastère, puis vers une vie d'ermite ou de moine errant. La méditation et la marche les ramèneront vers la seule éternité qui leur permette d'échapper au temps : la découverte du néant intérieur. « À part le vide entre les choses, il n'y avait rien » : telle est leur ultime leçon.
Le roman repose sur une double thématique : celle, dynamique, de la marche, et celle, statique, de l'enfermement. L'engloutissement initial, que pourraient symboliser le bar où officie Shōishi ou le puits où se jette la mère de Santōka, est l'immobilité létale, où l'on s'englue, dont seule la fuite, la marche, peut nous délivrer. L'engloutissement au creux de la montagne, auquel les études de vulcanologie du narrateur peut faire allusion, peut être destructeur ou initiatique. L'abrutissement de l'ivresse n'est pas l'exaltation mystique : le temps que l'on croit suspendre dans l'alcool nous attend au réveil. « Trompé dans son désir, Shōishi s'enivrait pour arrêter le temps comme on se mutile afin de moins souffrir. Mais le temps emporte qui lui résiste avec une brusquerie décuplée. » Pour atteindre la grotte de la méditation, le temple de la compassion, le creux intérieur, il faut l'aborder différemment, par un retournement de soi, par la méditation et non par l'étude rationalisante. Lorsqu'il rencontre Saori, Shōishi plie une centaine de grues en papier dans les pages de ses cours, comme un renoncement à l'étude. La méditation est aussi un engloutissement, mais en soi-même, un repli intérieur qui transforme la course du temps en un présent densifié, qui permet de « se défaire des apparitions du passé et des divagations du futur. »
Entre les deux, entre le bar de Shōishi et le petit temple de Santōka, il y a la marche, qui restitue à l'homme la responsabilité de son destin : elle part symboliquement du grand Pont des cinq routes, d'où se calculent toutes les distances du pays, et où il faut choisir la bonne voie. Marcher, c'est épouser la fuite du temps, c'est échapper au passé, se fondre dans l'impermanence permanente. « Marcher au point que les pieds s'usent, jusqu'aux genoux, jusqu'à la taille, puis ramper vers le sanctuaire. » La marche est dans ce paradoxe constant du mouvement et de l'immobilité, de la tradition et de la rupture. On marche sur des remblais pavés de crânes. On marche dans les pas de ses prédécesseurs. Shōishi marche dans les pas de Santōka, qui marche dans les pas de Bashō, qui lui-même marchait dans l'ombre de Saigyō Hōshi ! Une chaîne immense de poètes, de moines, de marcheurs solitaires nous emmène un peu plus loin dans le passé, dans le futur : tout n'est plus qu'un éternel présent. Telle est la marche, telle est la poésie. Car les haïkus, qui se faufilent dans les entrelacs du roman, connaissent la même tension entre le mouvement et l'immobilité, la tradition et la modernité. Santōka n'en respecte pas les règles, et pratique un genre milléraire en recherchant une écriture moins conventionnelle. La poésie, instantanée et éternelle, est une autre manière de dépasser le temps.
C'est alors, dans les failles du temps, que se produisent les vraies rencontres. Dans un bar, Santōka croise un barman aux lunettes à double foyer, comme un écho au métier délaissé de Shōishi. Sur le chemin, il est recueilli par Saori, qui pourtant a bien précisé qu'elle ne l'avait jamais rencontré. Les personnages s'élèvent au-dessus de l'humain, en particulier Saori, devenue l'incarnation de la déesse de la compassion, Guanyin aux Nombreux Trésors. C'est elle qui met en marche le jeune barman, qui invite à chaque pont à passer sur l'autre rive, qui attend l'ermite dans le sanctuaire dont il a la charge, et qui recueille le marcheur épuisé dans sa voiture. Comme la mère de Santōka, c'est la mort initiale qui mène le héros à la vie, « un miracle n'étant qu'un retournement du vide sur lui-même. »
La réflexion n'est jamais assénée comme un cours de philosophie : s'il en avait eu la tentation, le romancier comme son héros en aurait plié les pages en cent grues de papier. Elle est portée par le récit, par de discrets symboles que l'on peut ne pas remarquer, et par une écriture somptueuse qui nous travaille intérieurement sans que nous en prenions conscience. Des images qui nous parlent directement, des formules qui s'impriment en nous, et dont chacun fera son florilège. Qu'on me permette le mien, comme une invitation à le poursuivre : « Grand-mère Tsuru pratiquait la sieste en moribonde intermittente » — « L'amour physique entre eux était devenu comme un entremêlement de méduses sans cerveau ni cœur » — « La mort est une araignée qui n'a pas fait sa toile » — « plus dépossédé qu'un facturier du néant »... La métaphore est l'art de plier les mots comme l'étudiant plie les pages de ses cours universitaires : les uns et les autres s'envolent aussitôt oiseaux.
Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, Casting sauvage. La sirène d'Isé. L'invention du diable, Un monstre et un chaos. La symphonie atlantique.
Mathias Lair, Ainsi soit je, La rumeur libre, 2015.
Orgueilleux titre, qui semble mêler l'affirmation nombriliste fondamentale ("je") à la réalisation sacrée d'une volonté divine ! Mais au-delà du jeu verbal, il y a un enjeu fondamental : l'affirmation identitaire dans un monde qui échappe à la volonté de l'homme et le paradoxe de la trouver soudain dans le renoncement à sa quête. Cinq textes d'allure et de ton différents suivent ce parcours, à la fois dans une perspective psychanalytique et poétique, le langage étant le point de jonction entre ces deux dimensions, car il manifeste le rapport à la mère (la langue maternelle) et au corps (le stade oral). Le jeu de mots est perceptible dès les titres de ces parties (à corps / accord — & Cri / écrit).
Le premier texte, prose poétique et réflexive, reconstitue l'histoire individuelle, la construction de l'identité par refus et acceptations. Le "grand départ" qui doit permettre de "tout casser" — le leurre d'une construction personnelle ("on reconstruit ce qu'on avait banni") — l'acceptation par lassitude, comme une "mutilation" — le "mode survie" qu'on doit alors adopter — et les petites épiphanies que l'on découvre tout à coup en se défaisant de soi : on passe de la survie à la "sur-vie". On comprend alors que le départ n'est pas un éloignement extérieur : "Marcher se fait à l'intérieur, cela part du nœud, au carrefour du bassin juste au-dessous du sacrum". Il y a du mysticisme dans cet itinéraire intérieur, et si le terme oriental (satori) est préféré dans ce premier texte, le mot apparaîtra au détour des poèmes désarticulés qui suivent :
Au grand tout s'évaser
mystique négative
Les quatre textes qui suivent ne se résument pas. Ils sont tout entiers dans le rythme du poème, qui joue sur la désarticulation des phrases et parfois des mots. Le premier ensemble, "hors stase", joue sur l'extase, dont il reprend la composition, mais en lui restituant sa force étymologique : nous sommes dans le dynamisme brutal qui nous arrache au néant, "hors arrêt", submergés par une lame "en pleines côtes" — dès le premier poème, on comprend la richesse ambiguë de la langue désarticulée en syntagmes bruts : s'agit-il d'une métaphore maritime (la lame est une vague, les côtes sont un rivage) ou criminelle (la lame entre les côtes) ? Les deux, conjointement, les termes qui l'annoncent et la concluent étant empruntés aux deux registres ("haut bord", "submerge" vs "cran d'arrêt"). On n'en retient que la brutalité : celle d'être arraché au néant. "Ça gratte à l'être" en mal de "désêtre". Mais le respir s'impose dans la cage du souffle. Et l'expir, "entre les côtes — de la bête".
Le troisième ensemble explore alors, entre brutalité et pudeur, les rapports troubles du tout petit enfant et de sa mère, avec, toujours, cette nostalgie de la "paix des anges" — ceux qui n'ont ni sexe, ni être, ni mère, sans doute. Le quatrième ("À corps perdu") évoque la découverte du monde comme une perte de l'identité globale primitive, un trauma vécu comme une "chute biblique" :
J'ai vu le jour gardé
en moi la nuit
d'avant mon corps
est la grotte sanglante où
je respire à cœur
battant
Le cinquième ensemble, le plus éclaté des textes poétiques, marque la révolte par la langue contre la mère ("La langue la mater / la retourner — contre elle"). Langue du psychanalyste, par moments, qui joue sur les césures internes (é-cervelé, ob-jet), mais aussi sur les agglutinations (lalangue). Langue du poète, surtout, qui va droit à l'essentiel et récuse tout effort de communication car celle-ci détruit le formidable pouvoir d'évocation du mot brut. "Au fond, on écrit de ne pas posséder la langue qui donne identité — à distinguer du bavardage romanesque." Tout cela finit-il par menacer la fonction primitive de la langue ? C'est bien le but de cette révolte fondatrice.
et si vous en vou
lez pas de ma
langue allez
vous faire fou
ailleurs
Le parcours dans ce court recueil, du coup, est loin d'être évident (et le mien ne prétend pas être celui de l'auteur ni d'autres lecteurs, que du contraire !), mais d'autant plus stimulant.
Voir aussi : Oublis d'ébloui, Aïeux de misère, L'amour hors sol. Aucune histoire, jamais.
Michel Lambert, Quand nous reverrons-nous ?, Éd. P.-G. de Roux, 2015.
"C'est toujours à la mi-saison qu'on chute." Il s'agit de chevaux, bien entendu, dans une course hippique. Mais la phrase, au détour d'une conversation, prend soudain une résonance prophétique. Pourquoi ? On ne saurait le dire. Question d'atmosphère, de rapports entre les personnages. Tous portent une chute en eux, dans ces neuf nouvelles, un espoir insensé, un destin parfois — acteur, animateur vedette à la radio — et tous se sont brisés, un jour, sans que l'on sache vraiment pourquoi. Alors, ils recherchent dans le présent des lambeaux de passé, une occasion de renouer un lien brisé : un témoin, une femme aimée, un lieu significatif... Ou, à l'inverse, ils partent à l'aventure, se persuadent qu'un pompiste avec lequel on a échangé trois mots est devenu un ami, juste parce qu'il a une jambe de bois — un compagnon d'infortune méconnu. Mais rien n'arrive. Pas même les grandes catastrophes annoncées — la tempête du lendemain, le licenciement, le suicide, la fin du monde... Peut-être cela les déliverait-il, comme un orage soulage après une journée trop lourde. Cela ne leur sera pas donné.
Ce qui s'est passé ? Le plus souvent, nous n'en savons rien. Et c'est d'autant plus intriguant, sinon effrayant. Nous sommes en permanence dans la tête des protagonistes, nous sommes censés partager leurs souvenirs, leur connaissance de leur histoire personnelle. La nouvelle fait allusion à des événements qui nous sont inconnus, mais qui se sont révélés déterminants : "Comme il repensait à cette période de sa vie, et à la manière dont elle s'était achevée"— "sa disgrâce courait toujours" — "un jour pareil, qui s'annonçait comme un des plus importants que leur génération ait eu à affronter"...
Ce qui se passera ? Nous n'en saurons rien, le plus souvent. Sinon la triste répétition de la veille. L'espoir un instant soulevé par la rencontre inopinée retombe paisiblement. Car si les personnages changent (du moins le croient-ils), les situations semblent embourbées dans un présent éternel et immuable. Les personnages "changent d'humeur tout le long de la promenade, des mois qui passaient". Mais les autres ne changent pas, ils ne pardonnent pas, ils ne tombent pas amoureux, ils ne quittent même pas leur partenaire lorsque l'amour s'est éteint. Changer ? C'est presque une malédication — "Malheur à ceux qui ont l'autre dans la peau, qui ne rêvent que d'une chose, le dévêtir de son manteau bleu pour l'habiller comme bon leur semble, quelle que soit la saison." Alors, en une conversation d'apparence banale, on se rend compte que tout espoir est vain. On assume. Celui qui n'était qu'un "homme" au début d'une nouvelle est un "vieillard" à la fin, et lorsqu'il se retourne une dernière fois pour donner un rendez-vous, pour tenter de fixer le passé dans l'avenir, c'est un "homme déjà mort". Les raccourcis donnent le vertige. Changer ? Ce n'est jamais dans le bon sens...
"Et on vit." Mais qu'est-ce que la vie, lorsque le passé ne nous nourrit plus et que l'avenir n'a plus de promesse ? "On a beau cracher, cracher. Une vie entière à cracher. Presque un métier à temps plein. À devenir folle."
Voir aussi : Le jour où le ciel a disparu, Dieu s'amuse, Le métier de la neige, Le lendemain. Une touche de désastre.Cinq jours de bonté. Le ciel me regardait. Quelle importance.
Gilles Verdet, Voici le temps des assassins, Jigal, 2015.
La surprise commence au premier chapitre. À Saint-Germain-des-Prés, le casse d’une bijouterie tourne mal. Deux princesses saoudiennes voilées jusqu’aux yeux débarquent et, loin de s’affoler, récitent quelques vers de poésie, tirent un revolver et descendent un des deux braqueurs. La surprise rebondit. Le défunt était policier. La surprise s’amplifie. D’autres meurtres, accompagnés à chaque fois de quelques vers de Verlaine, de Rimbaud. Voici le temps des assassins. Celui annoncé dans les Illuminations. Renonçons à résumer ces rebondissements successifs qui semblent n’avoir aucun lien les uns avec les autres, sinon ces références poétiques et leur concentration sur une semaine. Tiens, justement, la « semaine sanglante » qui acheva la Commune. La Commune à laquelle, tiens tiens, Rimbaud participa. Petit à petit, le lecteur attentif glanera des détails qui ne peuvent être des coïncidences. L’épouse du braqueur de Saint-Germain travaille dans l’hôpital psychiatrique où une patiente s’est immolée en récitant du Verlaine. Le roman ressemble à une serviette pliée dont les pans semblent indépendants, ménageant de surprenantes rencontres entre les motifs, mais qui, une fois dépliée, révèle un seul dessin d’une logique confondante. Comme l’Histoire, qui semble ironiquement accoler deux semaines séparées depuis plus d’un siècle. L’histoire aussi fait des plis : telle est la logique d’un professeur spécialiste de l’histoire du pliage de serviettes qui fait un tour incongru dans le roman, dont il se révèle en fin de compte un acteur clé.
L’intrigue tient aussi aux personnages, bien sûr : les plus anodins — princesses saoudiennes, vieilles dames paisibles, professeurs timides, sortent soudain des armes de leur tiroir ou de leur niqab. Mais elle tient surtout aux atmosphères et aux lieux, décrits dans une langue drue, avec humour ou poésie. Ici, les « tentes sauvages et les cabanes de fortune des travailleurs bulgares » sont alignées « comme un camping balnéaire sur une prairie de bord de mer ». Là, les rues de Paris se « gonflent de frais » sous l’averse. Le ciel se nuance de teintes aussi précises que dans un tableau de Breughel. Le matin, il vire au bleu nuit comme un uniforme de police un peu délavé. La nuit, avec la lune amarrée au-dessus des barres des antennes, il offre un mouchetis lumineux d’étoiles comme des constellations de peinture fraîche sur une toile géante. Par moments, la description se hisse à un niveau épique qui contraste avec la réalité évoquée. Le clochard crasseux pissant tout son saoul en maugréant des anathèmes vengeurs introduit un délire grandiose. La crémation d’un ami, le repas dominical d’un Normand donnent lieu à des scènes dantesques. De discrets parallèles avec l’intrigue adressent un clin d’œil au lecteur — s’attarder au repas des rats dans un dépôt de la voirie prélude à celui des CRS dans un petit restaurant.
Et le roman tout entier, en fin de compte, tient par sa langue à la palette riche et colorée, mélangeant l’argot aux métaphores presque précieuses. Un temps mort est « une parenthèse de respiration », et la beauté est digne de Lautréamont : « C’était beau comme une libido de printemps. » Beau comme un livre d’un véritable écrivain. À lire de toute urgence, même si, et surtout si, on est allergique au polar.
Voir aussi : La sieste des hippocampes, Fausses routes, Les Ardomphes, Nom de noms. Les passagers. L'arrangement. African Queens.
Jacques Richard, Scènes d’amour et autres cruautés, Zellige, 2015.
« Vous voudriez savoir ? On ne sait pas, voilà ! » Cette réplique un peu brusque pourrait être reprise par la plupart des protagonistes de ces courtes nouvelles, qui s’attardent avec prédilection dans ces zones floues où objets et phénomènes se confondent. On tente d’y cerner une sensation inédite — « c’est un peu comme de la musique qu’on verrait au lieu de l’entendre » — « comme le souvenir de quelque chose qui n’est pas arrivé » — « un spécimen dont il est difficile de parler » — « c’est indéfinissable, mais on reconnaît ceux à qui c’est arrivé sans le moindre doute ». Mais l’important n’est pas de savoir ce dont on parle : c’est d’y réagir.
La nouvelle se situe dans l’optique des personnages, qui savent, eux, de quoi ils parlent, le redoutent, ne veulent pas le nommer. Tout risque de recommencer, s’inquiète celui-ci. Quoi ? « Comme l’an passé, comme avant “ça”. » Et de ne rien savoir est peut-être pire encore... On tente de deviner : les « cicatrices laissées par les chars » sur le macadam nous entraînent sur une piste, l’enseigne rouge d’un restaurant libanais semble planter un décor, mais est-il compatible avec les cerisiers japonais ? Le décor, d’ailleurs, est souvent difficile à cerner. À la télévision, les visages sont floutés. Au bureau, les projecteurs rendent tout irréel. Tout concourt à dissuader la quête d’un sens précis.
Pas plus d’histoire que de décor. « Il n’y a rien à trouver dans la chambre. Seulement voir. Dans cette histoire, il ne se passe rien. » Pourtant... Il y a les bœufs qui sortent de la cuisse d’un homme... La pharmacienne qui distribue de dangereuses pilules... La créature qui engloutit les passants et les restitue en parfaite santé, sinon une légère odeur... Pourquoi ? On ne sait pas, voilà. Et tout semble normal. C’est cela qui fait le charme de ces histoires : nous sommes, au fond, dans la vie quotidienne, mais quelque chose a dérapé, qui semble normal à tout le monde, sauf au lecteur. Et il ne saura pas de quoi il s’agit.
Pour mettre à contribution l’imagination du lecteur, Jacques Richard utilise avec bonheur toutes les nuances de l’implicite, du présupposé qui implique ce qu’il refuse de dire (« Parfois personne ne tombe » implique bien que, le plus souvent, il y a des victimes !) jusqu’à la suspension suggestive de la phrase (« celui qui voulait que »), en passant par le sous-entendu, qui joue sur les registres lexicaux (« brouter » ne se dit que pour un végétal). Mais le lecteur qui croirait pouvoir décrypter ce qui n’est pas dit explicitement se heurterait à des contradictions permanentes. « Ils viendraient et me brouteraient » : s’agit-il d’une fleur qui redoute le passage d’herbivores ? Oui, si l’on remarque le « déraciner » qui vient un peu plus loin. Non, car « Il me gratte la tête », quelques lignes plus bas, fait plutôt songer à un animal. Ou à un homme, puisqu’il évoque son couteau à poisson. Nous n’en saurons rien, mais est-ce important ? L’essentiel est dans ce sentiment trouble, entre peur, complicité et désir qui le lie à... mais à qui ? À « lui » bien sûr... « celui qui le faisait, celui qui voulait que ». Non, décidément, il vaut mieux ne rien vouloir. On ne sait pas, voilà.
Alors, le lecteur se construit son histoire. Elle est effrayante, humoristique, désarçonnante, surréaliste, à son goût. Un couple se promène sur le bord de la table comme au bord d’un précipice. Des infirmières punissent les patients qui ne mangent pas leur purée selon le rite établi. Les éboueurs ne ramassent plus les corps, que l’on doit conserver chez soi. Il n’en resterait qu’une impression de malaise si l’écriture à la fois très souple dans la syntaxe et très précise dans le vocabulaire ne nous accrochait pas au fil ténu du récit. De belles formules, presque sentencieuses, un peu mystérieuses — « La crainte est la sœur grise de l’attente » — « non, je n’ai pas de cœur ; j’ai balancé le dernier qu’on m’a offert ». On ne sait pas, voilà, sinon qu’on en retire un plaisir frissonnant, bien réel, lui.
La dernière partie, qui a donné son titre au recueil, est d’un autre ton, plus lyrique (les alexandrins reviennent sournoisement), même si elle est parfaitement intégrée dans la structure très stricte du recueil. La nouvelle se referme sur le couple, avec ses épiphanies, ses peurs, ses tendresses. L’auteur y joue davantage sur le sens des mots, parfois précisé entre parenthèses, pour finir sur cette superbe notation, qui pourrait constituer une des clés du recueil : « Elle le regardait parler des mots ». Car Jacques Richard est aussi peintre : peut-être apprendrons-nous à écouter ses tableaux ?
Voir aussi : L’homme, peut-être Et autres illusions, Le carré des Allemands. La course. Écrit sous l'eau. Jeanne en personne.
Belinda Cannone, Nu intérieur, Olivier, 2015.
« Je suis une femme nouvelle : liberté, égalité, sensualité ! » Cette boutade bravache d’une femme qui doit partager avec une autre l’homme qu’elle aime ne trompe personne, et surtout pas elle. Le narrateur (car Belinda Cannone a entrepris de vivre ce récit dans le corps et l’esprit d’un homme) et Ellénore vivent une passion foudroyante, née dans une milonga, un bal de tangos, et entretenue (double cristallisation oblige…) par les semaines qui séparent des retrouvailles aléatoires. Mais il est marié à une femme également adorée, qu’il a baptisée l’Une comme si elle avait éclipsé toutes les autres. L’Une n’est pas l’unique. Il se rend compte, tout à coup, que « l’Une » appelle presque nécessairement « l’autre »…
Alors, est-ce le moment de réinventer le couple, de le faire passer de l’Éros platonicien, du désir de ce qui nous manque, à la Philia aristotélicienne, l’amitié née de l’égalité entre les partenaires ? Le clin d’œil philosophique n’est pas appuyé, mais la thématique est là : comment construire un couple adapté à notre époque ? Qui puisse partager en deux désir et complicité ? Les protagonistes vivent le leur selon de vieux modèles. Ils sont « coincés » dans leur génération, entre les exigences du désir et les représentations anciennes de l’amour éternel. Le narrateur, sans doute, se sent en sécurité dans cette double aventure, car les deux femmes sont providentiellement complémentaires : l’une d’esprit médiocre, mais dont le corps répond parfaitement au sien, et la compagne dont le désir le quitte, mais qui reste la complice indispensable. Ellénore en revanche se sent comme une « geisha », et l’Une, qui a tout deviné, n’admet pas la dissimulation. L’une et l’autre finissent par le quitter.
L’aventure, comme le roman, est née d’une prise de conscience du vieillissement, à l’approche de la cinquantaine. Le narrateur « entre en tristesse » : « Je compris que le désir était une grâce, un miracle dont la mélancolie était l’envers, aussi indissociablement liée à lui que le recto d’une feuille l’est au verso ». Et cette mélancolie teinte en filigrane le récit tout entier, derrière (et non pas malgré) l’exaltation (et l’exultation) de la chair. L’amour physique n’est plus seulement « un petit jeu des hommes et des femmes », mais une œuvre d’art éphémère, la bien nommée œuvre de chair. Mais c’est aussi une complicité faite de petits gestes, d’attention à l’autre : la nuque dévoilée par les cheveux coupés rend la femme « plus insaisissable que jamais », « comme un risque pris et une fragilité soudain exposée ». Cette alternance entre grandes heures et petits moments donne sa force au récit.
Ce désir illimité ouvre les amants, au-delà de la nudité de rigueur, à la nudité intérieure. L’image qui donne son titre au roman est empruntée à l’architecture, métier du narrateur : c’est la mesure d’une pièce d’un mur nu à l’autre. Elle décrit parfaitement ce qui naît entre les deux corps nus, qui est de l’ordre du vide, et qui nous comble. Il s’agit d’abord d’une sensation, au plus profond de l’intime, qu’évoque un clin d’œil à Maupassant : donner à l’autre « ce qu’on offre en vain et ce qu’on garde toujours : la secrète intimité de soi ». Mais il y a bien plus. L’amour porté à ce point a quelque chose de mystique, que traduit déjà l’étrange nom de « l’Une ». Y pénétrer, c’est connaître le paradis de la certitude viscérale, « cet état où le bonheur est si grand qu’il annule toute question ». C’est connaître cette « recréation du monde autour de nous », qui caractérise les amoureux. Le partenaire n’est plus un homme ou une femme, mais une présence qui n’hésite pas à évoquer la Présence réelle : « Les idées qu’on se fait ne sont que des châteaux d’allumettes face à la réelle présence d’autrui devant soi ». Si Socrate avait fait du manque le père de l’éros, le désir amoureux, le vide intérieur en est la version mystique : « Mon désir était un chemin pour accéder avec elle au nu intérieur ».
2016
Arsand (Daniel), Je suis en vie et tu ne m'entends pas Balbo (Christine), Deux nouvelles italiennes #*Baudelaire (Charles), éd. Guyaux (André), Fusées, Mon cœur mis à nu et autres fragments posthumes Bini (Christine), Le Voyage et la Demeure Birnbaum (Jean), Un silence religieux Boley (Guy), Fils du feu Castex Menier (Patricia), Le dernier mot Châteaureynaud (Georges-Olivier), Le goût de l'ombre Clancier (Sylvestre), Œuvres poétiques Clerc (Hervé), Dieu par la face nord Colosimo (Anastasia), Les bûchers de la liberté Coupry (François), Le fou rire de Jésus suivi de Je suis mon propre père Dana (Annie), Les pépins de Cupidon Delumeau (Jean), L'avenir de Dieu Depestre (René), Popa Singer Dion (Cyril), Demain, Un nouveau mon de en marche Djemaï (Abdelkader), La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert Emmanuel (François), 33 chambres d’amour Gorgün, (Kenan), Détecteur de mes songes Lair (Mathias), L'amour hors sol Le Brun (Dominique), Vauban, L’inventeur de la France moderne Le Goff (Jean-Pierre), Malaise dans la démocratie Richard (Jacques), Le carré des Allemands Verdet (Gilles), Fausses routes
Christine Balbo, Deux nouvelles italiennes, Rhubarbe, 2016.
Par sa brièveté, la nouvelle entretient un rapport particulier avec le temps. Ces deux textes regroupés comme un diptyque m'ont conforté dans cette conviction. Toutes deux sont bâties sur un schéma comparable : un temps cyclique (des habitudes qui se constituent d'année en année), une durée continue (un restaurant ou un café où l'on commande la même consommation à la même heure), un événement imprévu qui soudain change le cours habituel du temps. Les deux nouvelles fonctionnent l'une par rapport à l'autre, par des parallélismes, des oppositions ou de légers décalages. Cadre similaire (l'Italie, comme l'indique le titre, mais à Sienne ou sur le lac Majeur), même semi disponibilité des protagonistes, entre vacances et activité artistique (une chanteuse en session musicale, une dessinatrice nourrissant son imaginaire des paysages italiens), ambiguïté des rapports avec une accompagnatrice (petite fille qui accoste l'une à Sienne, marraine octogénaire qui partage les vacances de l'autre), même rôle révélateur d'un animal énigmatique (licorne sur le blason d'une contade du palio à Sienne, paon blanc distraitement dessiné par l'artiste)... De petits détails qui se répondent et se donnent mutuellement sens, jusqu'au prénom d'un serveur, Guido dans les deux nouvelles, qui du coup nous fait penser à un rôle de « guide », de passeur vers l'inconnu. À l'intérieur de chaque nouvelle, les coïncidences sont aussi trop troublantes pour passer inaperçues (deux Dorothée se rencontrent avec le même motif de licorne...). La coïncidence est le point de passage le plus évident entre la durée et l'instant, ente la sensation d'une épaisseur, d'une continuité essentielle dans l'univers, et le hasard d'une rencontre, qu'il faut saisir ou abandonner à jamais.
Car il y a soudain une brèche dans le temps, un hiatus dans le récit. Un geste brutal (un mime fait semblant de tirer sur un enfant) ou inattendu (un baiser sur la paume), un moment d'exaltation sur la « proue » d'une île en forme de navire, une disparition... La réaction peut être violente (tout se minéralise), indifférente ou inquiète : l'irrémédiable s'est produit. Il ne sera qu'évoqué. Au nombre impair de petits déjeuners, on prend conscience d'une disparition définitive ; le lieu où elle se produit (la proue de l'île) nous en suggère à peine le motif ; le défilé de paons blancs évoquant celui dessiné, puis disparu, envahi par le décor, sur le cahier de la narratrice, suggère des correspondances troublantes. Dans la nouvelle siennoise, deux ruptures temporelles successives ne sont suggérées que par de minuscules changements dans les objets ou les habits. On se rend compte alors que les divers plans de la narration s'entrecroisent : l'impossible est rêvé, l'avenir se projette sur le présent et les âges se confondent. Au rêve du futur répond une résurgence de passé, comme une remontée acide, qui semble prendre racine dans la fondation de Rome ou dans la lignée des artistes passés par le lac Majeur. C'est dans cet affolement du temps que l'action se précipite soudain.
A-t-on bien compris ce qui s'est passé ? Peut-être, peut-être pas : l'important est qu'on l'ait accepté comme une nécessité narrative. La nouvelle a su imprimer sa logique, qui n'est pas celle de la « réalité », mais celle de la narration. L'exercice est difficile, car il faut donner tous les éléments en focalisant l'intérêt du lecteur sur des détails (l'ornement d'un sac à main) au détriment de ce que d'autres trouveraient essentiel (un chéquier, une carte de crédit, « rien d'important, au fond »). Le temps est comme l'horloge de Sienne, qui n'a qu'une aiguille : on apprend à lire l'heure grâce à celle qui nous manque... Il faut surtout une écriture assurée, suffisamment fluide pour laisser le récit se dérouler à son rythme et capable d'attirer par un mot rare l'attention sur un détail important. Un exercice en l'occurrence parfaitement réussi !
Voir aussi : Le Voyage et la Demeure. C’est la fin de la nuit et je rêve un poète. Sous le nom de Christine Balbo : Les Gorges rouges.
Christine Bini, Le Voyage et la Demeure, l'itinéraire poétique de Sylvestre Clancier, L'herbe qui tremble, 2016.
Le titre marque déjà combien l'analyste a été sensible aux deux dimensions, statique et dynamique, de la poésie de Sylvestre Clancier. La demeure est l'ancrage profond dans la terre natale, le Limousin, mais aussi dans le concret de la nature, les pierres, les animaux, les végétaux, les trois ordres qui constituent les syntagmes de son langage. L'ancrage dans la famille, dans les ancêtres, qu'ils soient du sang ou de l'esprit. L'ancrage dans les mythes, qui donnent substance à la fluidité labile du temps : « Sylvestre Clancier comprend les mythes comme encore présents, et même consubstantiels à l'éveil conscient, individuel ou collectif, quel que soit le temps historique ou humain à partir duquel on les envisage. »
Le voyage est celui de l'auteur, sans doute, que ses fonctions ont envoyé sur tous les continents, mais c'est aussi la transformation perpétuelle des choses à l'œuvre autour de lui, et dans ses textes. Le voyage est d'abord celui du temps, que l'on surprend jusque dans les éléments les plus stables (les quatre âges de la pierre, généalogie du paysage...). Celui de la matière même, en constante transmutation selon un alchimie symbolique qui donne son titre à un recueil, pivot de l'analyse de Christine Bini, L'âme alchimiste. « Le temps est laissé à la grâce du lecteur, qui peut choisir entre le temps horaire, le temps humain, ou le temps de l'humanité. » Mais ce temps est éveil dans la triple trajectoire du poème : le temps d'une nuit, d'une vie ou de l'Histoire humaine. Telle est l'alchimie de l'âme, que le poème traduit en permanence à ces trois niveaux. Et les alphabets eux-mêmes sont voyage, dans l'évolution des « écritures premières » : les lettres de cinq alphabets (Sinaï, Ugarit, Byblos, Hieratic, Moab) donnent l'impulsion à un autre voyage poétique : « Ce parcours de l'alpha à l'oméga des écritures premières, note CHristine Bini, dessine un itinéraire cohérent, basé sur la sensation et la vibration, sur la prescience et l'intuition. »
Une familiarité de longue date avec l'œuvre de Sylveste Clancier, y compris avec les recueils inédits, permet de rassembler les fils de ses thématiques et donne une résonance particulière au premier volume des Œuvres complètes. Ce court essai se prolonge par un entretien avec l'auteur, des données biographiques précieuses et une anthologie de ses textes.
Voir aussi : C’est la fin de la nuit et je rêve un poète. Sous le nom de Christine Balbo : Les Gorges rouges. Deux nouvelles italiennes.
François Emmanuel, 33 chambres d’amour, Seuil, 2016.
On les trouve dans des hôtels de luxe ou dans la réserve à vieux saints d’une église, dans la nature ou à domicile : tout endroit discret peut devenir une chambre d’amour, pourvu qu’il recèle la partenaire qui réveille les fantasmes. Plus que les décors, c’est la femme qui est au centre de ces courtes évocations (trois ou quatre pages au maximum). Toutes ont une sacrée personnalité, posée d’emblée par leur métier, un style de vie ou une activité identitaire. Criminologue ou poétesse, restauratrice de cartes anciennes ou femme voilée, elles ont construit autour d’elles un monde cohérent dans lequel le narrateur est admis avec prudence ou passion. Car lorsqu’elles s’abandonnent, un jeu subtil se révèle entre la femme intime et son visage officiel, l’une prolongeant l’autre ou, au contraire, dévoilant une ardeur inattendue.
Le point commun à toutes ces aventures est la curiosité émerveillée, ironique ou sceptique, mais toujours bienveillante, avec laquelle le narrateur pénètre ce monde intime. Conscient, bien souvent, du caractère exceptionnel de sa présence, il savoure un instant qui n’aurait pas dû se produire. Pour la psychanalyste, coucher avec son patient constitue une entorse grave à la règle analytique ; pour la sacristine, ouvrir à un paroissien la réserve où s’entassent les statues de saints démodés est un sacrilège ; et conquérir la reine de beauté est un « bingo » inespéré.
Mais cette curiosité sait garder l’imperceptible distance de l’humour. Certaines de ces aventures sont d’une cocasserie irrésistible à partir d’une situation incongrue : le touriste pille un magasin de souvenirs pour séduire la caissière, l’écrivaine ne peut vivre une aventure qu’à travers l’histoire qu’elle en tirera, la réanimatrice tombe toujours au bon moment —
« J’adorais mourir quand elle était dans les parages »...
Arrêtons là les ressemblances : chaque histoire est spécifique, dans son atmosphère comme dans son écriture. L’écrivain est attentif au langage de ses conquêtes. La femme politique, par exemple, a banni de sa prose des formes grammaticales ou des figures de styles qui traduiraient une hésitation : le conditionnel, la supputation, l’amphibologie, et cela se traduit jusque dans ses cris d’extase. L’écriture de François Emmanuel ne peut que s’en ressentir. Il adore jouer avec les tics de langage ou évoquer par le vocabulaire ou la syntaxe un climat particulier : néologismes mystérieux pour évoquer la voyante avec « ses proférations absconses et ses amphigouriboles », recours au vocabulaire technique dans des énumérations étourdissantes (pour la pêcheuse ou l’éthologiste), textes d’une seule phrase pour suivre le long phrasé de la violoncelliste ou l’enchaînement tourbillonnant des figures acrobatiques de la gymnaste... Les mots se chargent d’un érotisme troublant, que ce soit la sensualité de la langue russe chez l’interprète ou le charme du seul mot « herméneutique » dans la bouche d’une professeure de philosophie. De petites incises rythment le texte pour rappeler en permanence le type de conquête : des grandes marques pour la reine de beauté, des points de broderie pour la dentellière, des tempi pour la violoncelliste, et toutes les postures du kamasoutra pour la gymnaste... Chaque petit texte en devient un précieux bijou où l’humour le dispute à la poésie.
Voir aussi : Les murmurantes, Le sommeil de Grâce, Jours de tremblement. Ana et ses ombres. Raconter la nuit. Le cercle des oiseleurs.
Mathias Lair, L'amour hors sol, Serge Safran, 2016.
L'amour exige-t-il de pousser sur le terreau du couple et de la vie commune, ou peut-il être cultivé « hors sol », comme les tomates, en dehors de toute référence à la vie personnelle des deux protagonistes ? L'expérience est curieusement tentée par le narrateur de ce roman, Frédéric, avec une amie de faculté qu'il retrouve après vingt ans de séparation, Alexia. Des relations complexes s'étaient nouées jadis, en particulier lorsqu'il avait tenté d'établir avec sa femme et elle un ménage à trois. Aussi la nouvelle règle qu'il impose est de s'aimer totalement et sans retenue, mais hors du temps, dans des hôtels à chaque fois différents, sans s'immiscer dans la vie de l'autre. Ruptures de lieu et de temps indispensables pour faire de leurs rencontres des moments uniques, déracinés, tout entiers voués à la jouissance. « Il nous faut un hors lieu, un pays où il n'y a que nous, débarrassés de nos histoires, il faut que nous soyons intégralement nus pour nous rencontrer. »
Mais si ces moments d'intimité sont totalement coupés de leur présent, ils s'enracinent dans leur passé — Frédéric choisit volontiers des hôtels qu'ils ont déjà fréquentés — ou dans des strates inconscientes de leur personnalité — il en choisit pour les associations d'idées qu'éveille leur nom. Peut-on vraiment se couper de tout pour n'être qu'à l'autre ? C'est un des enjeux de ce roman. Car le narrateur s'interroge en permanence sur son couple et sur les expériences qu'il tente avec Alexia. La relation est intellectualisée — « le moi apparaît quand le soi se regarde » a-t-il appris de la sagesse hindoue ; « nous voilà partis dans un jeu social que j'exècre », note-t-il quand il se rend compte qu'ils apprennent à ne pas dire ce qui pourrait choquer l'autre —au point que le narrateur finit par avouer que son besoin de savoir l'empêche de voir. Comme tout le monde, il a « lu des tas de choses sur la jouissance », mais si l’on sait désormais par les magazines comment faire jouir l'autre, n'est-on pas réduit à devenir l'ustensile de son plaisir ? En fin de compte, ne rien vouloir connaître de l'autre ne nous enferme-t-il pas en nous-mêmes ?
Le roman pourrait se perdre dans l’intellectualisation du désir, si la distanciation et l'humour ne nous valaient quelques scènes savoureuses et décalées : une crise de furonculose qui met fin à la relation à trois (« l'inconscient est un clown ; plutôt puritain en l'occurrence »), ou lorsqu’Alexia, trop bavarde, se rend soudain compte que Frédéric a insinué deux doigts dans son sexe (« Mais ! qu'est-ce que tu fais ? — Tu le vois bien »). Certains hôtels en mal d'originalité tombent dans la cocasserie — un lavabo en forme d'estomac suivi d'un intestin en plomb, « il n'y a que l'anus qui nous soit épargné ».
A force de références psychologiques et littéraires — qui culminent dans un duel oratoire à coup de chansons courtoises — ; à force de fuir toute référence à la vie actuelle, la relation trouve son épanouissement ultime dans « l'amour de loin » de Jaufré Rudel, dans l’amour désincarné de Dante et Béatrice, par correspondances (réelles ? imaginaires ?) envoyées d'une retraite alpine dans une zone non couverte par les ondes. Et c'est là que se rejoignent enfin les deux passions du narrateur : la poésie et l'amour. Les plus belles pages de ce roman sont sans doute les lettres qui s'intercalent dans le récit. « T'aimer loin de l'horreur en toi lovée, la beauté un jour dépouillée d'idéal, reconnaître dans le viscère la gargouille de vie où la mort se confond, dans la réversibilité plonger au plus noir, frôler l'avant-vie que tu portes. »
Voir aussi : Oublis d'ébloui, Aïeux de misère, Ainsi soit je. Aucune histoire, jamais.
Georges-Olivier Châteaureynaud, Le goût de l’ombre, nouvelles, Grasset, 2016.
« Aucune histoire n’est tout à fait vraie, aucune tout à fait inventée. » Chaque auteur écrit « une autre histoire », voilà tout. Les nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud ont une tonalité immédiatement repérable. D’abord par un appel amusé et tendre à tous les sens, toutes les sensations, qui ne se résument pas à quelques notes standardisées, mais qui épinglent en passant un détail pittoresque : l’odeur de pierre à fusil d’un sentier caillouteux, la couleur de la pluie dans des allées commerçantes, où les enseignes la font tomber rouge, verte, jaune ou bleue... Les mots s’incarnent et se mâchent — il faut savoir prononcer « roi » comme si on mordait la gorge d’un oiseau et ajouter « soleil » comme si l’on recrachait la bouchée. Les sentiments se concrétisent — lorsqu’on s’éveille le matin, il faut faire attention à ne pas buter sur son malheur de la veille, que l’on retrouve intact comme un tas de suie au milieu de la chambre. C’est un monde palpable, à la fois poétique et concret, où l’on n’est pas toujours à l’aise, mais, au fond, on s’y est habitué.
Alors, on a tendance à s’y enfermer. L’auteur affectionne les lieux clos, une chambre, une île déserte, un restaurant d’habitués, un musée... Le temps semble s’y arrêter dans la routine d’une occupation éternellement répétée : manger, nager, inviter des personnalités, écrire des poèmes, autant de façon de tromper la vie ou de conjurer la mort. Les narrateurs eux-mêmes finissent par se figer, au sens propre : l’un s’enterre, l’autre se momifie, celui-ci devient une statue de bronze, celui-là se contente de sombrer dans un sommeil de brute. Souvent, c’est le passé qui les paralyse, un acte irresponsable (pêcher une sirène, acheter une momie), des proches envahissants (une tante possessive, un groupe de lecteurs fidèles). Mais les personnages de ces nouvelles ont besoin de ce poids sur leur vie pour les retenir d’un dangereux envol. Ils ont besoin de convier des invités futiles, de publier des livres sans intérêt, de se faire gruger par les habitués d’un restaurant : besoin de se sentir utiles, sans doute, mais aussi de poursuivre ensemble leur chemin coutumier. S’ils voyagent, s’ils s’enfuient, s’ils s’encanaillent, c’est toujours avec la certitude d’un port d’attache. Et pourtant, ils rêvent de grands départs, de changements irréversibles, de destins extraordinaires. Certains y réussissent, ou du moins le croient. D’autres attendent l’apocalypse qu’on nous prédit imminente en rapetassant leurs routines. En fait, ils redoutent la solitude qui les laisserait face à leur vacuité. Un homme qui souffre d’étourdissements se voit annoncer par son médecin qu’il est mort : il poursuit sa vie comme si de rien n’était.
C’est que chacun a sa blessure secrète, que seul aperçoit un œil exercé, et c’est cela qui les rend sympathiques, jusque dans leur cruauté. C’est cela que pourrait symboliser, dans la première nouvelle, cette mort dont on ne se rend pas compte et que seul détecte l’œil du médecin : le romancier ne repère-t-il pas en chacun de nous une forme de mort que nous ignorons ? Et dans la vie courante, combien de personnages ne rencontrons-nous pas inconscients de leurs fêlures intimes ? Dans un groupe de vedettes et de personnalités, un écrivain égaré ne voit que « des individualités hyperspécialisées dans leur discipline d’élection, par là même déséquilibrées, voire infirmes, pitoyables admirables ». Qui ne se sentirait concerné ?
Vous aurez remarqué que je ne parle pas de fantastique. Pourtant, il y a des morts qui continuent à vivre, des momies qui parlent et des musées de l’avenir. Même s’ils sont moteurs du récit, s’ils bouleversent d’un coup la vie des personnages, ces éléments ne sont que des détails, tant la réalité quotidienne est prégnante dans ces récits. Du merveilleux ? Sans doute, il y a des mythes ironiquement revisités, une sirène aux jambes musclées, des momies « neuves », une madame Charon reconvertie en croque-mort... Mais ils sont si profondément humains. Du réalisme magique ? Certes, dans un quotidien d’une banalité déprimante, un élément tout à coup détonne. Mais au lieu de nous entraîner dans un monde irréel, il est aussitôt assimilé comme une évidence. La mort même ne parvient pas à faire changer les habitudes.
Et puis non, il y a voyage. Au moins pour le lecteur, dans un monde d’une telle cohérence qu’il pourrait s’en sentir exclu, mais dans lequel il se laisse transporter par un humour féroce ou une connivence efficace. La satire du poète publiant sur des papiers coûteux pour un petit peloton d’intimes est désopilante, la petite momie dédaignant son sarcophage pour nidifier dans un étui de contrebasse est touchante. De discrètes allusions littéraires nous font sourire, lorsque l’on croise, dans la boutique d’un brocanteur, des canoës de Peaux-Rouges criards à côté des pointes de flèches de Zénon. Il faut un talent fou pour construire un monde si personnel dans lequel nous nous sentons chez nous. C’est que, comme le milliardaire sur son île ou le client du restaurant accueillant, Georges-Olivier Châteaureynaud cultive l’art précieux de nous y inviter.
NB : ce recueil n'est pas totalement identique à celui publié en 1997 sous le même titre chez Actes Sud : certaines nouvelles ont été supprimées, d'autres ajoutées, et toutes réécrites...
Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, De l'autre côté d'Alice, Résidence dernière, Le corps de l'autre, Aucun été n'est éternel, Contre la perte et l'oubli de tout. À cause de l'éternité, Nouvelles d'un front. Ce parc dont nous sommes les statues. Ici-bas. Un beau diable.
Patricia Castex Menier, Le dernier mot, Poésie en voyage, 2016.
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Il y a dans la vie des moments qui stupéfient, qui vous laissent sans voix devant le bonheur, la douleur, le malheur extrêmes. La vraie poésie naît alors d’une explosion de silence. Patricia Castex Menier écrit dans ces silences, de ces silences. La naissance (La bien venue), le départ (Bouge tranquille), le choc de la beauté (Passage avec des voix), ou la mort de l’amie, dans ce recueil. Face à ce qui ne peut se dire, les mots creux, parfois, reprennent leur droit, dans les papotages d’après cimetière (« On converse, on colmate. L’indicible rend bavard »). On en oublie les mots forts, les mots denses, ceux qui font sens. La mort. L’amie.
La poésie, comme un courant électrique, court entre ces deux pôles. Les vingt-huit poèmes de ce recueil commencent tous par les mêmes mots, « la mort » et s’achèvent tous par les mêmes mots, « mon amie ». Et le titre prend tout son sens : Le dernier mot n’est pas le dernier qu’on prononce, le mot glacial et fatal qui met un terme à tout propos, mais le dernier qui s’écrit : amie. Le plateau de la balance retrouve son équilibre. La mort se déploie sournoisement de phrase en phrase, alourdit le plateau du désespoir. Deux mots suffisent à faire contrepoids : « mon amie ».
Alors, même si ces textes d’une gravité, d’une violence parfois insoutenables affrontent lucidement la « douleur en expansion », les « fils électriques des nerfs », le « fauve aplati derrière un buisson de drogues », je ne veux en retenir que ce dernier mot, « mon amie », qui triomphe de page en page jusqu’au poème final. De ces vingt-huit poèmes écrits au futur antérieur, je ne veux retenir que le dernier d’entre eux, où éclate le présent. De tous ces textes « confiant à la pensée les paroles inaudibles », je ne veux retenir que le dernier, où éclate le mot, le seul vrai, au milieu du silence : le nom de l’amie. De ces phrases résolument écrites à la troisième personne, je ne veux retenir que le possessif obsessionnel (« mon amie »), et le dernier poème où apparaît enfin le pronom de la première personne, « me ». Comme la strette d’une fugue, trois phrases condensent soudain ce que le recueil a tu, ce que la mort a cru briser : « La mort n’aura été que de passage. Sillons creusés, recouverts. Son silence à présent me laisse la terre sous le ciel, le don des larmes, et le nom de mon amie. »
Oui, la vraie poésie naît d’une certaine qualité de silence.
Voir aussi : Bouge tranquille, Passage avec des voix, X fois la nuit, Suites et fugues, Adresses au passant, Bouge tranquille, Al-Andalus. Chroniques incertaines. L'instinct du tournesol. Accoster le jour. Cargo. Havres. Contre-jours.
Annie Dana, Pépins de Cupidon, gravures de Thérèse Boucraut, éd. Revue Ficelle, 2016.
Si l'amour éthéré est une rose, on en connaît les épines ; si l'amour sensuel est une pomme, elle a des pépins. Les refuser, vouloir se limiter à l'écorce, c'est chasser Cupidon de sa couche, et le regretter amèrement... Ce sont ces pépins — mais qui contiennent en germe toute la promesse d’une pomme ! — qu’a recueillis Annie Dana. Le premier poème, d'allure presque anacréontique, commençant par un alexandrin (le seul du recueil), semble s'amuser de cette image désuète du Cupidon facétieux, agaçant, mais nécessaire à la vie.
C'est pour mieux nous plonger, dès le deuxième, dans un univers sensuel et ardent, qui évoque plus la ferveur du Cantique des Cantiques que les jeux de la poésie hellénistique. Parfums, sucs, frissons, rires, tous les sens sont convoqués dans cette « célébration de houle irréversible » où les corps se cherchent, se caressent, se hument, se fuient. L’écriture, somptueuse, use d’images neuves aux résonances fortes (« je teindrai ton suaire / de la couleur d'éternité ») ou de jeux de sonorités complexes (« sourdissant assourdie / aux cimes de silences / servante du blé bleu »)... L'ensemble de l'expérience humaine est au rendez-vous amoureux, les notations les plus concrètes côtoient des registres spéculatifs (« d'éphémères paradigmes » - « dialectique ton plaisir »), jusqu'à ce poème grammatical qui joue sur la conjugaison du verbe « être » à tous les temps.
Car tout cela n'est pas un jeu gratuit. Parmi les pépins de Cupidon, il y a le temps qui passe sans ôter les désirs, ni les ardeurs, mais en les rendant précieux, car conscients de l'éphémère. Si le passé est révolu, si le futur est incertain, peut-être le futur antérieur est-il le temps du poème,
« Et pour chacun
Ayant été
Ceux que sans peur
Aurons été
Devant l'amour »
Voir aussi : La signature du temps. Pépins de Cupidon. Le piège des aveux. Le deuil du chagrin. Le tremblement des jours.
Dominique Le Brun, Vauban, L’inventeur de la France moderne, Librairie Vuibert, 2016.
Spontanément, en prononçant son nom, on voit apparaître des défenses sous forme de bastions en étoile... On n’a pas tout à fait tort : Vauban, en cinquante-six ans de carrière, ce sont trente-trois places fortes érigées et trois cents retravaillées. On n’a pas tout a fait raison non plus, car le grand changement apporté par Vauban réside moins dans les améliorations à l’architecture militaire que dans sa réflexion sur les sièges et l’art de la guerre. Et son art de la guerre n’est rien à côté du génie diplomatique qu’il déploie dans l’art de la paix : c’est lui qui invente la notion de « pré carré » pour désigner le domaine fondamental qu’on ne tolérera pas de voir empiété ; pour le défendre, il propose une paix à l’échelle européenne, fondée sur l’abandon de certaines places qui permette à chacun d’établir des frontières pérennes. Sa politique européenne n’est rien, cependant, devant le système colonial qu’il conçoit, comprenant que l’avenir de la France est dans l’outremer. Et l’on pourrait multiplier les idées visionnaires qui en font bel et bien « l’inventeur de la France moderne » qu’annonce le titre de ce livre : répertoriant les publications des ennemis de la France, il propose un organisme de rédaction de libelles chargés de leur répondre, qui se met en place en 1696, anticipant la guerre de communication moderne ; son projet de capitation de 1695, contemporain de celui de Pontchartrain, préfigure l’impôt sur le revenu et l’égalité de chacun devant le fisc ; pour assurer l’approvisionnement de ses chantiers, il imagine un réseau de canaux à travers la France... Pour tout cela, Vauban restait trop méconnu des non spécialistes.
Et pourtant, quelle vie singulière. Ce fils de petit gentilhomme campagnard, futur maréchal de France, a commencé sa carrière du mauvais côté de la Fronde, en prenant les armes contre le roi ! C’est là que le cardinal Mazarin remarque qu’il a « quelque intelligence dans les fortifications » et le « convertit » à la cause royale. En plus traître à sa cause ? Ou a-t-il compris, à ce moment, qu’il y avait un vrai danger pour la France à se déchirer dans des querelles de famille ? Sa carrière dès lors, en tant que commissaire général des fortifications puis maréchal de France, n’est qu’un déplacement perpétuel dans sa « basterne », petite cabine portée par deux mules qu’il avait aménagée en bureau avec des rayonnages et un vaste plan de travail : 180.600 kilomètres parcourus en une vie, avec des pics à plus de 4.000 par an. Vauban est l’homme des records, y compris dans sa vie privée : jamais chez lui, il a multiplié les aventures et semé les bâtards, dont cinq dûment couchés dans son testament
Le principal mérite de ce livre est de nous expliquer simplement, en quelques pages, les tenants et aboutissants des projets et des actions de Vauban. On ne comprend rien aux tactiques militaires du maréchal de France, ni son génie de la construction, sans savoir comment l’art de la guerre a évolué à son époque et dans les siècles qui ont précédé. Ni sans connaître l’évolution de l’armement, qui se limitait alors aux piques et aux mousquets « qui ne tirent juste que par hasard » : il a substitué à ces deux armes le fusil et la baïonnette, créant un type unique de fantassins pour remplacer mousquetaires et piquiers. Ni sans connaître la défense d’une ville, jadis confiée à des soldats logés chez l’habitant, donc désorganisés au moment des combats : c’est Vauban qui conçoit des casernements nettement séparés de la vie civile.
Avec Vauban, et quelques autres à la même époque, essentiellement les grands bourgeois qui ont mené la politique de Louis XIV, c’est l’esprit de la France qui se modifie. La guerre se mettait jusque-là au service de la gloriole de quelques grands généraux aristocratiques. La crainte de passer pour lâche, le prestige d’actions d’éclat, justifiaient un héroïsme gratuit au prix de massacres inutiles. Vauban dénonce ces faits d’armes irréfléchis et les attaques prématurées qui aboutissent à des revers sanglants. Symboliquement, c’est au siège de Maastricht, en 1673, qu’il en prend conscience... et que d’Artagnan perd la vie avec cent vingt mousquetaires, quatre-vingts officiers et sept cents soldats. L’esprit ancien disparaissait avec lui. Élaborant de nouvelles tactiques, plus lentes et plus efficaces, Vauban est apprécié de ces hommes, dont il respecte la vie. Il faut dire qu’il préconise une augmentation de leur paie et des congés pour qu’ils puissent aller voir leurs parents, ainsi que des congés de décès ou de mariage.
Que sont devenues toutes ces idées ? Beaucoup sont restées dans des mémoires et n’ont pas été appliquées immédiatement en France. À l’étranger, elles ont parfois été entendues, par une logique que démonte Dominique Le Brun. Les protestants s’étaient vu interdire nombre de métiers et avaient peu à peu investi ceux d’ingénieurs et d’entrepreneurs. Beaucoup travaillaient donc avec Vauban et après la révocation de l’édit de Nantes, ils ont dû s’exiler à l’étranger, où leurs compétences furent appréciées. Et les fortifications ? Eh bien, un demi-siècle après la mort de Vauban, une petite révolution dans la fabrication des canons, devenus plus légers et mobiles, les rend obsolètes, la guerre de mouvement devenant plus efficace que la guerre de siège. Décidément, il faut oublier l’image classique des places-fortes « à la Vauban ». S’il a mérité d’entrer dans nos mémoires, c’est par « une certaine idée de la France » digne d’un général de Gaulle...
Voir aussi : Quai de la douane, L'Antarctide, le continent qui rendait fou, C'est pas la mer à boire. Charcot. Erik le Rouge, La saga des vikings vers l'Amérique.
Gilles Verdet, Fausses routes, Rhubarbe, 2016.
« Au commencement était le verbe. Suffit après d’un petit coup de pouce pour l’envoyer ailleurs. » Soit : voilà les « fausses routes » qui donnent leur titre à ce recueil de cinq longues nouvelles. Un amoureux obtient enfin un rendez-vous mais se trompe de sonnette. Dans une chorale d’amateurs, un membre ne parvient pas à distinguer un do dièse d’un ré. Juste un grain de sable dans la mécanique bien huilée de la vie. Et toute dérape. Insensiblement, mais inexorablement. Comme un adverbe fait déraper la phrase. Ne surtout pas raconter les histoires. Le plaisir du lecteur est de s’y laisser glisser comme sur un toboggan. Sans pouvoir s’arrêter. « Il y a des moments de la vie, des pas ou des faux pas inutiles qu’on aimerait gommer. » Trop tard, on est embarqué.
Mais ce coup de pouce au destin, qui va le donner ? Qui va jouer au démiurge, au grand architecte qui gouverne le monde, au grand horloger qui s’amuse à le dérégler ? Le plus insignifiant des personnages, celui qu’on ne voit pas, précisément, parce qu’il ne sert qu’à mettre les autres en valeur : un figurant. Et si Dieu, justement, n’était pas l’auteur ni le grand premier rôle de la pièce ? S’il n’était qu’un figurant, qui peut tout se permettre parce qu’on ne le regarde pas. Et si c’était cela, le secret de son invisibilité ? Ou plus précisément, comme lui signifie le médecin en examinant ses radios, de sa... transparence ? Méfiez-vous ! Il est peut-être caché où vous ne l’attendez pas. À la table d’un café, ou sous un camion...
Alors, juste un conseil : prenez garde aux détails. D’une nouvelle à l’autre, ils tissent une trame invisible. Une expression, un bouquet de roses, un poster de Magritte, la proximité du palais... Prenez garde aux thématiques récurrentes. Le spectacle, par exemple, qui revient dans toutes les nouvelles, mais de façon discrète. D’innombrables balises constituent plus un jeu de piste qu’un décor. C’est par le détail qu’on entre dans le récit. On parle de « tournage » avant de savoir que le protagoniste est comédien. Un paillasson planté de poils pointus comme les clous d’une planche à fakir annonce discrètement la mue d’un personnage. Ce sont les détails, aussi, qui vont coudre ensemble les différentes nouvelles, jusqu’à ce que les personnages et les situations s’emboitent les uns dans les autres.
Le recueil est construit comme une sonate. La première nouvelle en donnerait le thème, la deuxième le contre-thème. La troisième introduit des variations dans lesquelles les deux thèmes se mêlent étroitement. On pense avoir compris le principe, on se demande comment les trois dernières vont pouvoir innover. Et l’on est pris dans le tourbillon des modulations jusqu’à la dernière, un strette éblouissant qui reprend en quelques pages les petits détails, les mots clés, les thématiques récurrentes, avant de nous entraîner dans une folle histoire de substitution, de complot, de travestissement... Et de s’achever sur ce qui pourrait être une clé de lecture pour l’ensemble : un camion qui transporte du sable pour Paris-Plage. « Il livrait au plus vite pour reconstituer le faux littoral. » Un détail ? Ou la porte ouverte sur les coulisses d’un théâtre où l’on nous a monté un gigantesque canular ? Dans chaque récit, un grain de sable a suffi pour gripper la machine. Imaginez ce qu’un Dieu figurant ferait de milliards de grains de sable... ou même davantage ?
Cette construction aussi ingénieuse que rigoureuse est un premier plaisir de lecture. Mais c’est surtout la langue très particulière de Gilles Verdet qui séduira le lecteur. Par son inventivité, d’abord, qui joue avec humour de tous les niveaux de langue. Ici, on calanche ad vitam et on écoute de la zizique symphonique. Mais à côté du vocabulaire gentiment argotique (« j’ai mis les bouts fissa »), on trouve un jeu savant sur les allusions littéraires : « Choisir c’est mourir un petit peu » ; « Si les roses, même les jaunes, vivent paraît-il l’espace d’un instant, la vie à cet instant s’allongeait ici le temps d’un espace »... Les images éculées sont revitalisées avec humour (pour décrire des yeux : « J’y ai vu que du feu. Et du bleu. Du bleu clair ») et les images originales foisonnent (« Le regard attristé qu’elles portaient comme un maquillage de tous les jours »). Un léger décalage est introduit par des remarques métalinguistiques sur les adverbes, la sonorité d’un prénom, l’origine hispanique d’un tic linguistique... Comme si la langue était elle-même en représentation, miroir de ces nouvelles en trompe-l’œil. Les frontières entre la langue et les situations est d’ailleurs poreuse. Une réflexion d’une interlocutrice (« Vous voulez boire quelque chose avant ? ») entraîne par exemple une réflexion sur le caractère du personnage (« Un petit adverbe banal et vulgaire qui ouvrait une brèche existentielle dans l’espace temps... ») Parfois, ce sont les mots qui piègent les personnages, et celui qui tire les ficelles n’a qu’à tendre l’oreille : « Suffit d’une phrase, d’être à l’écoute au bon moment. Et de tirer le fil. Et toute la trame se défait. Ici, c’étaient les adverbes les mots importants. » Anodin ? Rappelez-vous : au commencement était le verbe. Mais à se focaliser sur lui, on ne fait pas assez attention aux adverbes. Précisément.
Voir aussi : La sieste des hippocampes, Voici le temps des assassins, Les Ardomphes, Nom de noms. Les passagers. L'arrangement. African Queens.
Jacques Richard, Le carré des Allemands, journal d’un autre, La Différence, 2016.
« Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. » Cette notation initiale, qui concerne surtout le narrateur en quête de son identité éclatée, pourrait définir tout le roman, tous les personnages, et le récit qui, comme dans les recueils de nouvelles de l’auteur, adopte une structure spéculaire. Deux anecdotes sur la mort d’un oiseau l’encadrent en effet et se répondent : au début, un jeune enfant tue une hirondelle ; à la fin, l’adulte qu’il est devenu adopte un chat errant qui lui rapporte, en offrande, un oiseau à moitié crevé. Entre les deux s’inscrit une quête patiente de soi-même et du père, qui passe par la réflexion sur la violence et la mort.
Le fond de l’histoire n’a qu’une importance anecdotique : il nous est donné dès le titre, avec un léger décalage. Le carré des Allemands désigne la partie du cimetière consacrée aux soldats ennemis. Le père s’était engagé dans la Waffen-SS. On se doute, depuis le début, que le roman s’achèvera là-bas. Eh bien non, il s’achève juste à côté. Dans la fosse commune. Tout l’art de Jacques Richard est dans ce subtil décalage. Chaque détail devient lourd de signification. Derrière la fosse commune, il y a notre sort commun, l’humanité sans nom. Et c’est le sens profond de cette quête qui passe de l’autre au même pour aboutir à l’universel. « Il est tout seul. Je suis tout seul. Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. » Le passage du carré des Allemands à la fosse commune prend alors toute sa signification.
La quête d’identité se confond donc avec la découverte du père, non dit de toute l’enfance, qui n’apparaissait que par des menaces voilées (« Si ton père revenait, si ton père te voyait »), et dont la mémoire est maintenue par une tante oubliée, un peu nostalgique du temps des Allemands. La quête fait un détour par les colonies françaises d’Afrique du nord, où le père fuit son passé et s’engage à nouveau, pour disparaître à nouveau, et définitivement. Puis par la Belgique, pays de la mère. Et s’achève dans une boîte à chaussures où s’entassent les reliques familiales.
Le roman se construit autour de ce puzzle, mais aussi de thèmes récurrents qui se répondent et se recomposent, comme si les pièces du puzzle, au lieu de devoir se rassembler en une image cohérente, jouaient entre elles comme dans un kaléidoscope. Au thème de l’enfermement, omniprésent (la chambre, le cinéma sans spectateurs, la prison, l’hôpital...) s’oppose celui de la fuite (« il a commencé à fuir. Ou plutôt, il a continué à être parti »), mais entre en résonance avec le thème de l’autre (« les autres sont mes barreaux ») qui renvoie à celui du chat (« le chat est un autre autre »), lequel rebondit sur la violence, le meurtre de l’oiseau. Et le meurtre renvoie au père, dont la violence est le miroir de celle du narrateur. « Et s’il s’en revenait il faudrait que je meure ou bien que je le tue. »
Ce jeu complexe fait tout l’intérêt de ce roman, servi par un écriture serrée, aux phrases courtes, aux images poétiques (« un marcheur lent et courbé vers le sol comme une pénitence », « je me regarde en eux comme on se penche au-dessus du vide »...). Du moins lorsqu’elle échappe à l’alexandrin, qui la tire vers un lyrisme hors de ton. Quelques pages denses et graves, où les frontières de soi et de l’autre finissent par se dissoudre, sont alors de véritables merveilles.
Voir aussi : La course. Écrit sous l'eau. Jeanne en personne. Scènes d’amour et autres cruautés. L’homme, peut-être Et autres illusions. Le carré des Allemands.
Hervé Clerc, Dieu par la face nord, Albin Michel, 2016.
Le monde va mal, nous avons perdu le sens et Dieu est mort. Le constat pourrait être pessimiste. Mais si c’était notre chance ? Celle d’une réconciliation entre tous ceux qui se déchirent au nom de Dieu ou de son absence ? Entre l’athée et le croyant ? Si le vrai sens du monde était de ne pas en avoir ? La mondialisation, en nous ouvrant sur l’autre, nous a surtout appris combien il était différent de nous : toutes les cultures se sont repliées sur elles-mêmes de peur de perdre leur identité. C’est incontestable : la conception du réel, le rapport au monde, ne sont pas identiques entre les sociétés occidentales et les sociétés « plus traditionnelles », celles de l’islam ou de l’Inde auxquelles s’attache plus particulièrement ce livre. D’un côté ou de l’autre (et pourquoi pas des deux ?), il y a donc eu « déviance, décentrage, dérive de l’intelligence ». À condition, bien sûr, que l’on croie à l’unité primitive. C’est le postulat fondamental de ce livre.
Mais comment analyser cette impression et reconstruire le dialogue ? Le livre d’Hervé Clerc, en s’attachant aux cultures musulmane et indienne, « nos deux Autres principaux », tente de cerner cette différence. Elle tient selon lui à une ambiguïté, celle du mot « Dieu ». « Dieu est mort », avait annoncé Nietzsche au monde occidental ; mais c’est toujours au nom de Dieu que des fanatiques continuent à tuer. Et si l’on prenait Nietzsche au mot ? Celui dont il annonce la mort, c’est le Dieu des croyants, personnalisé différemment dans chaque religion. Mais « quand Dieu meurt, ce à quoi il fait place est encore Dieu », une autre face de Dieu, le versant nord, celui que l’on pourrait aussi bien appeler « cela », ou « rien », ou « l’Ouvert »... Un Dieu qui n’est ni transcendant, ni immanent, car il est le tout, et partout entier. C’est le même postulat, celui de l’unité primitive, que l’on pourrait aussi bien nommer Dieu, ou rien. Les noms de Dieu (il y en a 99 en islam !) serviront de fils conducteurs à l’ouvrage.
Pour faire comprendre ce paradoxe, l’auteur a recours au vieil apologue de l’éléphant : les aveugles qui le touchent croient tour à tour qu’il s’agit d’un serpent (la trompe), d’une colonne (les pattes), d’une corde (la queue) ou d’une balayette (l’oreille). Mais celui qui le voit en entier le reconnaît comme un tout. Ainsi, chaque religion ne connaîtrait qu’un membre (Yahvé serait la queue et Allah l’oreille, ou l’inverse, si l’on préfère) et l’identifierait de manière incorrecte (l’un adorerait une corde et l’autre une balayette). Mais l’éléphant tout entier ne serait connu de personne.
Cet apologue va structurer le livre à la recherche de cette « face nord » qui réconcilierait tout le monde, croyants et incroyants, chrétiens, juifs et musulmans. Cette face nord, on l’aura compris, est celle des mystiques. Les mystiques de toutes les religions se rencontrent dans un même enseignement : l’unité du réel, qu’ils ont vécue dans une expérience fondatrice, sidérante. Et le Dieu qu’ils contemplent, l’éléphant dans son intégralité, correspond à la déité de maître Eckhart, à l’atman des hindous, ou, tout simplement, au réel. Les soufis l’ont reconnu et nommé Allah, mais ce n’est pas le même Allah que celui dont on criait le nom au Bataclan. Si Dieu est tout, c’est lui qu’il tue en mitraillant l’autre.
Toutes les religions en prennent pour leur grade dans cet essai, dès lors qu’elles versent dans l’intégrisme, mais en particulier l’islam — hors, bien sûr, celui des soufis. Tenté un moment par la conversion, Hervé Clerc en a été dissuadé par un ami qui avait sauté le pas et qui le regrettait. Pour autant, il se garde des jugements tranchés et refuse de rester « étranger » à l’islam — comme il le reproche, par exemple, à Claude Lévi-Strauss. L’Occident ne peut plus ignorer l’islam, car il y a en lui, estime l’auteur, une ouverture qui peut parler au chrétien comme au bouddhiste. « L’ère des religions closes est révolue » : à nous d’aller chercher en chacune d’elle, et dans la philosophie athée, les moments d’ouverture. Ils nous apprendront à voir l’éléphant dans sa totalité plutôt que d’enfermer dans des livres sanglants telle ou telle partie de son anatomie.
Le propos est généreux, souvent convaincant, parfois étourdissant. Le lecteur peut passer sur la même page de Bhradata à Platon, à Simone Weil puis à Thérèse d’Avila. Le grand tout a parfois le dos large, mais sans cela, serait-il le grand tout ? Hervé Clerc se sent comme un humaniste de la renaissance : « on l’accusait de syncrétisme, panthéisme, concordisme, salade niçoise », mais il avait libéré la vérité de son carcan. Le ton, surtout, est libéré des lourdeurs philosophiques ou théologiques pour adopter celui du conteur.
Si l’on accepte le postulat de base, quelques problèmes (pro-blêma, en grec : ce qui est jeté devant nous et qui fait obstacle...) éternels se résolvent comme d’eux-mêmes. Celui de la vie et de nos surcharges permanentes, par exemple : si nous habitons notre vie comme on habite une maison, à quoi servirait une maison « remplie à péter de briques et de ciment ». Et à quoi sert notre vie, encombrée d’affaires et de soucis ?
Le problème du mal, également. En dehors du réel, il n’y a que l’apparence — la Mâyâ hindouiste. Les aveugles qui voient dans l’éléphant une corde ou une balayette en sont victimes. Et si Dieu est le réel, cela veut dire que le mal n’est qu’apparence, qu’il se déploie dans un entre-deux qui n’est ni être, ni non être. Dieu étant dépourvu d’attribut ne peut connaître le mal.
Et puis, le problème de la création, dont l’utilité n’est pas évidente, pour un Dieu omnipotent et omniscient. Si Dieu a créé le monde, répond Hervé Clerc, c’est pour se connaître, car l’œil ne peut se voir lui-même. Le monde est le miroir dans lequel il se contemple.
Sans oublier le problème de la perte de sens. Si le monde occidental est aujourd’hui vide de sens, après avoir proclamé la mort de Dieu, c’est peut-être parce que « ce qui croît, aujourd’hui, dans la désolation du monde, cachée par elle, est la face désertique de Dieu, libre de tout élément anthropomorphique », au même rythme que disparaît la face du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
Et le problème qui déchire pour l’instant l’islam, qui porte en lui les deux versants de la montagne divine. « Quand l’islam est tout petit, il est compatible avec la démocratie, la laïcité, la liberté de penser, de se moquer, de blasphémer. Il passe à travers les murs. Il est chez lui partout. »
Tout cela est-il convaincant ? Intellectuellement, sans aucun doute. Et l’on sait gré à l’auteur de nous guider avec une telle fraîcheur, une telle clarté, par des apologues ou des aphorismes confondants, parmi les concepts les plus ardus de la philosophie et de la mystique. On voudrait croire que le mal n’est qu’une apparence, que la perte de sens est une expérience fondatrice et que l’islam est compatible avec la démocratie. Mais cela doit passer par une révélation, non par un raisonnement. Et la révélation, contrairement au bon sens de Descartes, n’est pas la chose la mieux répartie au monde...
L’athée se demande par ailleurs, si tout le mal vient du mot « Dieu » et de son ambivalence fondamentale, pourquoi il est si difficile d’y renoncer tout à fait. Certes, Hervé Clerc nous propose quelques autres termes, qui conviennent aussi bien à l’athée qu’au croyant, mais le plus employé reste bien le plus ambigu de tous, et celui qui a fait le plus de dégâts... Certes, c’est un premier pas encourageant, de nous inviter à appeler « Dieu » ce que nous nommons « cela » (ou « absolu », ou « GADLU », ou « Grand Peut-Être »...), mais le vrai pas serait de renoncer soi-même au mot « Dieu ». La volonté de résoudre certains problèmes qui ne concernent que le croyant (comme celui de la contemplation de Dieu dans sa création) impose un vocabulaire encore trop tenté de religieux. La perspective en reste faussée. Oui, je suis prêt à appeler « Dieu » — c’est un mot comme un autre — le réel ni transcendant, ni immanent qui nous entoure. Alors, admettons que le croyant soit prêt à appeler « réel » le Dieu auquel il a voué un culte millénaire. Les mains seront tendues, mais quand elles se serreront, il restera à mettre un nom sur « cela ».
Voir aussi : L'enfer est une fête.
À venir.
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