top of page

Symbolon



Une entité abstraite peut être évoquée par un exemple, une allégorie (avec ses attributs), un emblème (avec sa devise), un symbole.
Le symbole, représentation d’une entité abstraite par un objet, un animal, un végétal... en vertu d’une correspondance analogique traditionnelle, se ressent fortement de son étymologie grecque, le symbolon.

I. L'étymologie et les mots : symbolon, tessère d'hospitalité, endenture... 
II. Du Symbolon au symbole
III. Identifier un symbole

I. L'étymologie et les mots : 
symbolon, tessère d'hospitalité, endenture...

 

a) Le symbolon

Symbolon
Symbolon

Le légat pontifical partage avec l’allégorie de la France une tessère d’hospitalité (symbolon) sous forme d’un sceau aux armes de France divisé en deux. © Bibliothèque vaticane, manuscrit Chigi, A VIII 247, f° 34 r° (détail et reconstitution)

Détail du Symbolon

En Grèce, on nomme symbolon un signe de reconnaissance obtenu en brisant en deux un objet, souvent un tesson de poterie. Chaque contractant emporte un morceau. Pour liquider le contrat, chacun doit produire son symbolon, qui doit s’emboiter parfaitement à celui du co-contractant. 

b) La tessère d'hospitalité

C'est la version romaine du symbolon, elle remplit le même rôle et les deux mots sont généralement synonymes. Elle est souvent plus sophistiquée : c'est un objet fabriqué, en ivoire, en bois, en bronze... comportant deux parties qui s'emboitent parfaitement l'une dans l'autre. Elle peut prendre des formes diverses (main, poisson, tête de bélier...) et contenir, sur la partie non sculptée, les noms des contractants. Elle est produite en signe de reconnaissance d'un pacte public ou privé. Les hôtes sont liés par un devoir d'accueil (logement, repas le premier soir, provisions pour les autres jours, cadeau de départ) formalisé par la tessère. Lorsque le pacte de solidarité est rompu, les deux parties de la tessère sont brisées. La tessère d'hospitalité publique peut se conclure entre deux villes, entre deux peuples, ou entre un citoyen et un autre peuple.

Ill. Charles Daremberg et Edmond Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, Paris, Hachette, 1900, fig. 3908, t. III, p. 1, p. 298, s.v. "Hospitium"

Tessère d'hospitalité

c) L'endenture
 


Cette pratique est restée longtemps en usage. En Angleterre, par exemple, les "endentures" (ou "indentures") étaient des contrats rédigés en deux exemplaires sur un même parchemin, qui était ensuite découpé en "dents" qui devaient correspondre les unes aux autres pour authentifier le contrat (trait rouge sur l'illustration). Ces pratiques sont connues pour des contrats d'apprentissage (ill.), de domesticité, d'engagement militaire... 

Ill. : contrat d’apprentissage pour 8 ans, 1645,  exposé au Merchant Adventurers' Hall à YorkPhoto J.C.B.

Endenture

II. Du Symbolon au symbole


Le sens le plus courant du terme, au moyen âge comme à l'époque classique, renvoie à un sens un peu particulier du terme : symballô, en grec, signifie "mettre ensemble", "rassembler". C'est bien l'idée de réunion qui est à l'origine du symbole matériel, la tessère d'hospitalité. Mais dans un autre sens, on parle, chez les chrétiens, du "Symbole des apôtres", les différents articles du Credo que les apôtres ont rassemblés lorsqu'ils s'étaient réunis pour définir les fondements de leur foi. Par la suite, on a considéré que cet article de foi était comme la "marque" du chrétien qu'il recevait comme le soldat recevait un jeton.  Ce sens, le plus courant au moyen âge et à l'époque classique, ne nous intéresse pas ici.

Le symbole, tel que nous l'entendons, doit beaucoup aux réflexions du pseudo Denys l'Aréopagite, dont l'œuvre, composée au Ve ou VIe siècle, a été attribuée à un disciple de saint Paul converti sur l'Aréopage (assemblée) d'Athènes au Ier siècle (Ac 34, 17). Autant dire que ce texte, d'une haute tenue philosophique et théologique, d'influence nettement néo-platonicienne, a joui d'une large autorité. 

Dans le Livre de la hiérarchie ecclésiastique, Denys explique que « les symboles sensibles servent à nous élever, selon nos forces, vers l’ineffable unité de Dieu » (I, 2). Ils « offrent, comme en un miroir matériel et accessible aux regards humains, l’objet énigmatique de sublimes contemplations » (III, 1). Ce sont donc des objets visibles, perceptibles par nos sens humains, qui nous permettent d'accéder à des réalités supérieures, spéculatives, contemplatives et en fin de compte divines. Par exemple, le lion, censé pour les bestiaires dormir les yeux ouverts, est-il le symbole du Christ, qui sur la croix dormait dans son corps tandis que sa nature divine veillait. On voit le rapport avec le symbolon antique : il existerait un lien essentiel entre la réalité terrestre (le lion) et la réalité céleste (le Christ). Ce lien a été brisé comme le symbolon, il appartient à l'homme de le reconstituer pour rétablir le pacte primitif qui unit la terre au ciel.

Symbolisme du chien

Ainsi Furetière (1690) définit-il le symbole : "Espèce d'emblème ou représentation de quelque chose morale, par les images ou propriétés des choses naturelles". Le symbole fait sens parce qu'il possède la qualité morale de ce qu'il représente ("propriétés des choses naturelles"). Le chien est fidèle, il est le symbole de la fidélité — l'exemple classique est celui du chien qui se laisse mourir sur la tombe de son maître (ci-dessus, dans le Bestiaire d'Oxford). En revanche, l'allégorie est neutre (la même femme peut exprimer toutes les vertus !), elle ne prend sens que par son attribut, de même que l'emblème, qui ne prend sens que par sa devise. La distinction, dans bien des cas, peut sembler fort théorique : si le chien est le symbole de la fidélité, une femme accompagnée d'un chien sera l'allégorie de la fidélité... Mais celui-ci n'est qu'un attribut parmi d'autres (sceau, clé). Le symbole, par sa conception même, exprime la conviction platonicienne d'une unité fondamentale entre le monde visible et invisible, matériel et spirituel.

"Canis" (le chien, symbole de fidélité), Bestiaire d'Oxford (fin XIIe-début XIIIe s.), Oxford, Bodleian Library, Ashmole 1511, fol. 26 r°


Allégorie de la "Fidélité", dans Jean Boudard, Iconologie, Vienne, Trattner, 1766 t. II, p. 12.

Fidélité

N.B. : On parle aussi de "méthode symbolique" (ce que l'on désigne aujourd'hui par "méthode typologique") lorsque des épisodes de l'Ancien Testament sont réunis à des épisodes du Nouveau Testament, qu'ils préfigurent. Ici aussi, l'explication se trouve chez le pseudo Denys : l’Ancien Testament "peint la vérité sous des symboles, que [le Nouveau] montre dans sa réalité" (III, 5).

III. Identifier un symbole


Le symbole, ambivalent, se prête mal à la recension systématique. Le chien, symbole de fidélité, peut aussi être symbole de l'hérétique relaps, qui retombe dans ses erreurs, car il retourne à son vomi ! Le symbole dépend aussi des croyances et des différences culturelles. Plus personne aujourd'hui ne croit que le lion dort les yeux ouverts ! Mais comme il est censé incarner des archétypes universels, le symbole a donné lieu à des tentatives de recensions globales qu'il faut envisager avec circonspection. Cette grandes recensions sont utiles si on les consulte avec prudence, se méfiant notamment des généralisations abusives et des amalgames hâtifs entre traditions éloignées.

On pourra avec ces restrictions consulter avec profit le Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant (Laffont, 1969 et coll. Bouquins) et le Lexique des symboles d'Olivier Beigbeder (coll.  Zodiaque). Mais leurs interprétations sont très souvent sujettes à caution.

Plus sûr, mais déjà ancien, sera pour la culture occidentale le Dictionnaire des symboles chrétiens d'Édouard Urech (1972).

Excellents également, mais un peu vieux et non disponibles en français, les ouvrages de Gerd Heiz-Mohr (Lexikon der Symbole, Bilder und Zeichen der christlichen Kunst, Köln, Diederich, 1972) ou de George Ferguson (Signs and symbols in christian Art, Oxford University Press, 1973). 

Le Symboles et Allégories  de Mathilde Battistini (traduit de l'italien par Dominique Férault, Paris, Hazan, 2004) embrasse une vaste matière en un format compact. Il peut rendre beaucoup de services, sa consultation est aisée et attrayante (une courte notice explicative et de nombreuses reproductions commentées). Il couvre l'art occidental du XIIIe siècle à nos jours. Vu l'ampleur du sujet, l'ouvrage est très succinct, les explications sont trop souvent péremptoires et très résumées, ce qui peut entraîner une caricature, voire une erreur d'interprétation. Le mélange des époques peut laisser croire que la signification des attributs est invariable. Symboles, allégories et attributs semblent constituer un alphabet crypté dont le sens pourrait être déchiffré une fois pour toutes. De surprenantes erreurs se sont glissées dans les références et la description de certains thèmes classiques. Pour toutes ces raisons, il faut l'utiliser avec circonspection malgré la qualité et la richesse de l'ensemble.

 

Il en va de même de tous les sites Internet dont je renonce à donner une liste avec des adresses stables... Une approche jungienne intéressante peut être consultée sur le site de l'Espace francophone jungien. En dehors du contexte religieux et platonicien qui a donné l'impulsion aux études sur la symbolique, Rachel Huber propose une approche globalisante et moderne qui tisse un lien entre sémiologie, iconologie, anthropologie, alchimie et psychanalyse. La notion de "fonction transcendante" ("capacité naturelle de la psyché à élaborer un troisième terme à partir d’une tension entre des opposés") permet de réfléchir à la spécificité du symbole sans adhérer à une démarche ésotérique ou "mystique".

Ne pas oublier que les symboles ont fourni des attributs d'allégories et des éléments d'emblèmes. Les livres et sites les recensant seront aussi précieux.

Un exemple d'utilisation abusive permettra de mieux comprendre le danger d'une utilisation sans distance critique des dictionnaires de symbologie universelle :

Frida Kahlo, Unos cuantos piquetitos (quelques petites piqûres),
1935, Mexico, musée Dolores Olmedo.

Dans un mémoire d'étudiant sur Frida Kahlo, je relève : "En Égypte, une colombe noire était le hiéroglyphe de la femme qui reste veuve jusqu’à sa mort. Cette colombe noire peut être considérée comme l’éros frustré, la vie niée. Elle représenterait ici la dislocation d’un mariage, la perte de l’amour à l’échelle infinie." 

L'interprétation vient manifestement d'une lecture non contextualisée de Chevalier / Gheerbrant : "En Égypte, d’après Horapollon, une colombe noire était le hiéroglyphe de la femme qui reste veuve jusqu’à sa mort. Cette colombe noire peut être considérée comme l’éros frustré, la vie niée" (p. 671).
 

Frida Kahlo

Une telle interprétation n’est valable que si un lien direct peut être établi entre Frida Kahlo et le symbolisme égyptien. Or l'on sait que ce tableau a été inspiré par le meurtre d’une femme infidèle par son mari. Au tribunal, le mari assassin se défend en disant que "c’étaient seulement quelques petites piqûres". Frida Kahlo a donné aux personnages les visages de sa sœur et de Diégo, dénonçant ainsi la douleur qu'elle a ressentie lors de leur liaison. Dans la première ébauche, il n'y a qu'une seule colombe avec cette inscription issue d'une chanson populaire : "My sweetie doesn’t love me anymore". L'apparition de la colombe noire pourra être analysée dans ce contexte sans recourir au symbolisme égyptien. L'opposition entre le blanc et le noir est en revanche pleinement significative.

© site et contenu : Jean Claude Bologne 2025. Créé avec Wix.com

bottom of page