


Deux couplets inédits d’une chanson française de Beethoven, Plaisir d'aimer (WoO 128)
sur un poème du marquis de Bonnay

Manuscrits de Sainte-Aldegonde, de Bonnay et de Beethoven. Références et droits

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dans un manuscrit de 1803, une chanson qui m’était bien connue : « Plaisir d’aimer, besoin d’une âme tendre ». Les beethovéniens auront identifié la seule romance française du grand compositeur, dont les spécialistes ne connaissent apparemment que le premier couplet et dont l’auteur est inconnu. Or, mon manuscrit contient non seulement deux couplets supplémentaires, mais une attribution à « M. de Bonnay ». De quoi s’agit-il ?
Cette chanson figure dans un cahier d’esquisses de la main de Beethoven, datable des années 1798-1799, conservé à Berlin. Un autre manuscrit, daté approximativement de 1800, mais d’une autre main, contient une version mise au net. Cette chanson a été retrouvée en 1902, mais seules les paroles du premier couplet étaient notées et l’auteur était inconnu. L’indication « Bonnay » est certes vague, mais permet d’identifier le marquis Charles-François de Bonnay (1750-1825), dont les œuvres manuscrites et inédites ont été déposées par son descendant, François Duluc, aux Archives Nationales.

La communication à l’Académie examine d’abord les différences entre les deux textes : car le texte copié par Beethoven en 1798 présente quelques variantes par rapport au texte de Bonnay : réécriture de Bonnay (dont le manuscrit date de 1815) ou divergences dans la tradition de 1798 ? Certaines semblent même, à l’analyse, améliorer le texte d’origine. Celui-ci faisant foi, c'est celui que je publie ci-dessous.Je m’intéresse ensuite aux différents airs qui ont accompagné ce poème. Car Beethoven n’est pas le seul, et sa version, restée à l’état d’esquisse, ne fut pas la plus répandue à l’époque ! Il y a quatre autres musiques, qui n’ont plus été chantées depuis deux siècles et que je me suis plu à enregistrer.
Plaisir d’aimer, besoin d’une âme tendre,
Que vous avez de pouvoir sur mon cœur.
De vous hélas ! en voulant me défendre
Je perds la paix sans trouver le bonheur.
Pour résister à l’amour qui m’entraîne,
Sage raison, prête-moi ton secours.
Faible raison, ta lumière incertaine
M’éclaire à peine et me blesse toujours.
Tendre amitié, venez tarir mes larmes
Calmez un cœur qui n’espère qu’en vous.
À vos plaisirs, on peut trouver des charmes :
En oubliant qu’il en est de plus doux.
Le marquis de Bonnay, comme c’est la coutume à l’époque, a écrit sa chanson sur un timbre connu, un air de Plantade à la mode en 1791. Peu après, en 1794, le chevalier de Montlivault compose un air original, qu’il publie à Londres. En 1798, la comtesse de Lannoy en publie un autre à Berlin. Vers la même époque, un compositeur anonyme met à nouveau le poème en musique, et sa version (chorale !) sera chantée jusque dans les années 1830. Un véritable « tube » du préromantisme international !


Vue du Graben à Vienne, 1781, gravure de Karl Schütz
Charles-Henri Plantade. Références et droits
La communication présente d’abord le marquis de Bonnay, grâce à l’excellente biographie qu’en a donnée François Duluc en 2022. Une question vient aussitôt à l’esprit : comment Beethoven a-t-il eu connaissance du texte ? Le marquis de Bonnay, en exil durant la révolution, a été ambassadeur à Vienne de décembre 1797 à septembre 1803, époque où Beethoven fréquentait les salons mondains. Le poème de Bonnay (toujours chanté sur le timbre de Plantade) connaît un vrai succès à Vienne. On s’en rend compte aux pastiches qu’on lui en demande et qui sont recopiés dans son manuscrit des Archives Nationales. François Duluc a trouvé dans sa correspondance des connaissances communes avec le jeune Beethoven. Il n’est donc pas impossible que les deux hommes se soient rencontrés dans un salon viennois.
La communication étudie ensuite les diverses versions musicales et présente brièvement les auteurs identifiables. Charles-Henri Plantade connut un succès phénoménal sous la Révolution grâce à ses recueils de romances et en particulier celle retenue par Bonnay, Te bien aimer, ô ma chère Zélie, qui se vendit alors à plus de vingt mille exemplaires ! Clémentine Joséphine Françoise Thérèse de Lannoy de Clervaux, comtesse princière de Looz-Corswarem et du Saint-Empire, appartient à la plus haute aristocratie belge. Exilée à la révolution, elle survit grâce à ses talents musicaux à Berlin et meurt à Liège en 1820, ruinée après la confiscation de ses biens. Je n’ai pas réussi à identifier le chevalier de Montlivault.
Pour la datation du poème, la musique de Plantade, choisie par Bonnay, donne un terminus a quo, 1791, et celle du chevalier de Montlivault, sur le texte de Bonnay, un terminus ad quem, 1794 : c’est dans cette fourchette qu’a été écrit le texte.
Quant au comte de Sainte-Aldegonde, qui recopie le texte en 1803 et l’attribue correctement à Bonnay, c’est peut-être une connaissance ancienne du marquis : en 1789-1791, les deux hommes ont siégé à l’Assemblée Nationale comme députés de la noblesse, Bonnay pour le baillage du Nivernais, Sainte-Aldegonde pour le baillage d’Avesnes. En 1803, les deux émigrés se croisent à nouveau à la cour du futur Louis XVIII, dont Bonnay est le principal collaborateur et Sainte-Aldegonde, gentilhomme de la cour.Je m’intéresse enfin au contenu de la chanson et contexte (personnel et culturel) dans lequel Beethoven l’a mise en musique. Le trio amour / raison / amitié qui court dans les trois couplets fonctionne comme une sorte de triplet dialectique, thèse / antithèse / synthèse, l’amitié permettant une synthèse harmonieuse entre l’amour passionné et la froide raison. Un thème alors à la mode, dont je cite quelques exemples, et propre à intéresser Beethoven dans une crise grave de sa vie, la découverte progressive de sa surdité.


Bonnay et Sainte-Aldegonde, collègues à l'Assemblée Nationale (Moreau le Jeune). Références et droits.