Victor Hugo à la Société des Gens de Lettres.
Un prisonnier volontaire ?

Communication prononcée à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique le 12 septembre 2026.
Ces pages n’en contiennent qu’un résumé avec les illustrations. Le texte complet peut être téléchargé sur le lien ci-joint.
Hugo, comme tous les génies, est un auteur tautologique. On ne peut le définir que par lui-même. Il est hugolien comme Rabelais est rabelaisien et Kafka kafkaïen. À la Société des Gens de Lettres, ce n’est pas lui qui siège, c’est l’image de Hugo. Et comme tous les monstres sacrés à l’étroit dans un habit étriqué, il lui arrive d’en faire craquer les coutures. Il n’en est pas moins la figure tutélaire la plus respectée de cette institution. Leurs rapports nous interrogent donc plus largement sur le juste équilibre, au sein d’une association de renom, entre les grandes figures qui la font connaître et les petites mains qui la font vivre.

Hugo en neuf visages
1. 1837 : le fondateur prestigieux
2. 1841 : l’académicien prudent
3. 1848 : le politicien virulent
4. 1849 : le parrain maladroit
6. 1870 : le patriote triomphant
7. 1872 : le républicain intransigeant


1837 : le fondateur prestigieux
À trente-cinq ans, Victor Hugo, jeune et imberbe, est le chef de file de l’école romantique. Il est lié avec tout ce qui compte dans le milieu littéraire. Le 31 décembre 1837, il fait partie des cinquante-quatre écrivains réunis en assemblée générale fondatrice pour rédiger l’acte de société. Il siège au premier comité de dix-sept membres chargés de préparer la première assemblée ouverte, qui se tient le 16 avril 1838, et il signe avec deux cents confrères les statuts déposés le 28 avril chez le notaire Maréchal.
Acte d’association entre plusieurs auteurs sous la gérance de Monsieur Pommier, avoué. Minutes et répertoires du notaire Charles Maréchal (étude XLI), 28 avril 1838.Paris, Archives nationales, MC/ET/XLI/934

Victor Hugo parmi les fondateurs de la S.G.D.L. en 1838, Tapisserie d’Aubusson, dessin de Georges Rohner (1956) (détail). Coll. S.G.D.L.



Hugo ne nous a pas expliqué les raisons de son adhésion. Certaines sont évidentes. La Société des Gens de Lettres a été créée par et pour les auteurs publiant dans les journaux, en particulier les feuilletonnistes. Hugo publie dans la presse : son adhésion est donc normale.
On ne cependant peut exclure d’autres motifs. Depuis trois ans, Hugo songe à entrer en politique. Mais le scrutin censitaire limite de fait l’accès à l’Assemblée nationale aux grands propriétaires. Hugo s’en voit exclu. Reste la chambre des pairs, nommés par le roi parmi les académiciens. La stratégie est clairement exposée par Adèle Hugo : Hugo a bien brigué l’Académie pour entrer en politique. De fait, il s’y présente en 1836, mais les visites lui font vite comprendre le problème, que le secrétaire perpétuel, François Villemain, lui expose sans ambages : en tant qu’écrivain, il voterait sans hésiter pour Victor Hugo. En tant qu’« organe de l’Académie », il doit tenir compte des oppositions vives qui se déclarent contre le chef des romantiques. Or, deux ans plus tard, Villemain fait partie des fondateurs de la Société des Gens de Lettres, dont il est le premier président. Cela ouvre d’autres perspectives sur la présence d’Hugo dans le premier comité. L’hypothèse d’un jeu de billard à plusieurs bandes entre la SGDL, l’Académie et la chambre des pairs n’est pas à exclure.
Du comité fondateur du 31 décembre 1837 jusqu’à son exil, le 11 décembre 1851, Hugo est réélu année après année. Et pourtant, sa présence est tout à fait exceptionnelle. Les deux commissions dans lesquelles il s’inscrit se révèlent, faute de présence, quasi mortes-nées, le temps pour l’une d’elles de le choisir pour président et de remettre les séances sine die. C’est en son absence que le Comité l’élit président, le 9 janvier 1840. Il se fait tout aussi rare. Plus singulier encore : lors de l’Assemblée générale, qu’il doit présider, il se retire après le rapport de gestion. Il faut se rendre à l’évidence : la partie administrative ne l’intéresse guère. Sur ces entrefaites, le voilà élu à l’Académie française.
1841 : l'académicien prudent

Prosper Mérimée, « Victor Hugo pendant une séance de l’Académie Française », ca 1845-1851, encre et plume, Maison de Victor Hugo, Hauteville House
Hugo se présente une deuxième fois à l’Académie française en 1840. Deux fauteuils sont libres : le médecin Flourens et le comte Molé, homme d’État, sont élus. Entre les livres de physiologie animale et les rapports politiques dont l’un et l’autre se glorifient, où est la littérature ? La question déchaîne la presse et, bien sûr, la Société des Gens de Lettres. Quatre jours après ces élections, un comité exceptionnel est convoqué pour rédiger une protestation contre les tendances antilittéraires des habits verts. Or, Hugo, cette année-là, est président de la Société des Gens de Lettres, et ce jour-là, il est exceptionnellement présent. Et pour cause : il s’oppose cette initiative ! Il craint « que sa position particulière ne nuise à l’effet qu’elle doit produire dans le public et qu’on ne suppose que le Président de la Société a provoqué une manifestation de la part de cette dernière ». Il demande que son opposition soit mentionnée en cas de vote favorable.
Ce qui sera le cas. La proposition est votée, le communiqué rédigé, et, effectivement, le refus de Victor Hugo est signalé dans la presse. Un tel sens de la diplomatie confond. Le président de la SGDL aurait pu étouffer l’affaire. Le candidat malheureux à l’Académie sait que les fauteuils se libèrent rapidement et qu’une déclaration de guerre nuirait à une future candidature. Il trouve un compromis honorable. Un an plus tard, en 1841, il revêt l’habit vert.
Hugo académicien, cela pourrait pourtant devenir une opportunité pour la SGDL. Elle n’a que trois ans d’existence, déborde de projets, mais manque de moyens. En 1840, le Comité avait en vain tenté d’obtenir du gouvernement trois mille francs pour les hommes de lettres impécunieux. Mais en 1847, l’Académie à son tour se préoccupe de la précarité du métier d’écrivain, et crée une commission pour chercher des solutions. En font partie deux anciens présidents de la SGDL : Jean-Pons Viennet et Victor Hugo. Si on les consultait ? Le comité les invite par lettre spéciale. Hugo ne se présente pas. Viennet, après avoir fait un exposé sur les fastes de l’Académie, annonce pour terminer « que rien de positif n’a encore été décidé. »
Camouflet pour la SGDL, absence prudente de Victor Hugo. Pourquoi ? Sans doute a-t-il connaissance d’un scandale alors soulevé par un journaliste : le comte de Salvandy, qui siège au Comité de la Société des Gens de Lettres, est précisément ministre de l’Instruction publique, en charge donc du fonds de soutien aux gens de lettres qui est sollicité. Il y a déjà puisé pour aider la jeune société, déclenchant un persiflage dans la presse. Hugo se tient prudemment à l’écart, et il n’a pas tort. Il a alors des ambitions plus élevées…
1848 : le politicien virulent
Dans le plan de carrière décrit par Adèle Hugo, l’élection à l’Académie aurait été le marchepied de Victor Hugo en politique, puisqu’elle aurait permis au roi de le nommer parmi les pairs. Tout a bien fonctionné : en 1845, il entre à la Chambre des pairs. Pas pour longtemps, puisque la chute de la royauté, trois ans plus tard, y met fin. Fort heureusement, la IIe République supprime aussi le suffrage censitaire : Hugo peut briguer une place de député. Et justement, la Société des Gens de Lettres a une idée ! Elle propose d’envoyer à l’Assemblée nationale des représentants choisis parmi les hommes de lettres, en lien avec les autres sociétés d’auteurs. La plus ancienne et la plus importante d’entre elles, la SACD fondée par Beaumarchais, refuse, mais accepte de participer à un « club des arts et des lettres » regroupant les cinq principales associations, qui désigneraient leurs cinq candidats par une assemblée générale.
Celle de la SGDL se tient le 17 avril 1848. Mais fort opportunément, la SACD a organisé la veille sa propre assemblée générale… et désigné Hugo pour candidat ! Bref, la Société des gens de lettres s’est fait souffler son idée et son candidat. Ses membres s’indignent, ne parviennent pas à trouver un nom aussi prestigieux, proposent même de nommer eux aussi Victor Hugo… Et celui-ci se lève, toujours diplomate, et se place au-dessus de la mêlée : « élu comme député par le suffrage de ses concitoyens », il n’est l’élu d’aucune société et défendra « la cause des lettres ». Suit une profession de foi dans laquelle il envisage la question républicaine pour la France comme une question de grandeur et d’influence sur l’Europe et le monde, dans la lutte contre la tyrannie. Il s’est adroitement tiré de la situation.
L’affiche, rédigée dans un style purement hugolien, est en fin de compte imprimée au nom des cinq associations des lettres et des arts, avec les cinq candidats, sans précision d’appartenance. Aucun des cinq candidats n’est élu. Mais une élection complémentaire est nécessaire, qui aura lieu le 4 juin. Entre-temps, le coup de force d’Auguste Blanqui contre l’Assemblée nationale change la donne : Victor Hugo se présente alors seul, au nom de la « sainte communion de tous les Français » pour rétablir l’ordre dans la république.
Cette fois, il est député. Et en son nom propre. Sans doute garde-t-il, plus que jamais, l’impression que le cadre étroit d’une association lui a été défavorable. Le député Hugo bataille avec acharnement pour empêcher la réduction du fonds d’encouragement aux Arts et Lettres. Il obtient par ailleurs du ministère de l’intérieur une subvention pour les comités des cinq associations, mais… oublie que la SGDL dépend de l’Instruction publique ! À la suite de manœuvres complexes (voir la version longue), la S.G.D.L. non seulement ne touchera pas sa part, mais perdra la subvention que lui avait obtenue Salvandy. Certains au comité en voudront à Victor Hugo, lui reprocheront de n’avoir pas voulu faire de démarche et d’être la principale faute de l’insuccès. C’est le premier accroc dans ses relations avec la Société. Les détails sont techniques, je les réserve à la version écrite de cette communication.


Affiche des cinq associations, avril 1848. Coll. de la ville de Paris. Remarquer la double coquille "citoyents", corrigée dans la version définitive.
Caricature de Cham (gravure de Félix-Jean Gauchard) pour l’Assemblée nationale comique d’Auguste Lireux, Michel Lévy Frères, Paris, 1850, p. 306. BnF (Gallica)
11 novembre 1848 : Victor Hugo affronte Jean-Martial Bineau, rapporteur de la commission du budget rectifié, pour empêcher la réduction du fonds d’encouragement aux Arts et Lettres. « M. Bineau renonce tout-à-fait au costume d’homme civilisé ; il a paru aujourd’hui sous l’aspect d’un Ioway, avec un anneau passé dans les narines, un collier d’os de bibliothèque, une ceinture de plumes, le corps tatoué, et son tomahaw [sic !] à la main. »

1849 : le parrain maladroit
Tous les membres de la Société des Gens de Lettres peuvent parrainer un sociétaire. Hugo ne s’en prive pas, mais parfois pour se débarrasser d’un solliciteur importun… C’est lui qui introduit un bien encombrant personnage, Benoît Drouin, En 1849. Passionnant d’un point de vue sociologique et psychologique, ce dossier concerne un auteur tout à fait secondaire dans l’histoire de la littérature. Je ne le développe que dans la version longue.
Victor Hugo menant la troupe de 249 écrivains romantiques, Panthéon Nadar (détail),coll. S.G.D.L.
Acte de décès de Benoît Drouin, Paris, Archives de Paris, État civil.

1851 : l’exilé encombrant
L’étoile de Victor Hugo pâlit du jour au lendemain ! En 1851, le voilà en exil. Sous le Second Empire, c’est lui qui devient encombrant pour une société qui cherche toujours l’aide du gouvernement. Faut-il maintenir son titre de président honoraire, créé pour lui en 1840 ? En 1855, Hugo est discrètement retiré de la liste, qui doit être reconduite chaque année. Dix ans plus tard, un des plus proches amis de Victor Hugo, Paul Meurice, est élu au Comité. Il s’étonne que le nom de l’exilé ait été rayé de la liste. Il écrit aussitôt à Guernesey : « L’aumône de cinq mille francs du gouvernement, dont on graisse, ou plutôt dont on salit les pattes de ce qui se dit la Société des Gens de lettres, cette piteuse et triste obole passe avant toute considération de dignité et d’indépendance. »
Les registres du Comité sont plus nuancés. Après avoir invoqué la souveraineté du Comité à désigner ses présidents honoraires, on explique le danger de provoquer le gouvernement. Le baron Taylor, influent mécène de la société, évoque les infortunés littéraires que l’on doit secourir : « On ne pouvait pas les abandonner en vue d’une question secondaire. ». Ce sont de faux prétextes : la proscription des présidents honoraires antérieurs à 1851 est plus générale et l’artisan de ces disgrâces, Francis Wey, a clairement pris le parti du Second Empire. De fait, la liste établie sous sa présidence ne retient que les membres élus sous Napoléon III !

« L’île de Guernesey n’ayant rien à envier à l’île de Rhodes ; elle aussi a son colosse. » Cham, Le Charivari, 8 avril 1866. Paris, BnF, Gallica
Bien sûr Paul Meurice démissionne avec fracas et un an plus tard, en 1866, le Comité fixe de nouvelles règles de désignation des présidents honoraires. Une question secondaire, disait Taylor. Certes, mais elle va bientôt provoquer une des crises majeures qu’a traversées la SGDL, sur laquelle je reviendrai. Car l’exil prend fin avec le second empire et l’image de Hugo va se retourner.
1870 : le patriote triomphant

Victor Hugo de retour d’exil, par Faustin (Faustin Betbeder, dit), 1870. Coll. S.G.D.L., hôtel de Massa, inv. 022-002.
Le canon Victor Hugo, dessin de Daniel Vierge, destiné à illustrer L’année terrible et publié dans Le Monde Illustré du 11 avril 1874. Maison de Victor Hugo – Hauteville House
Le 5 septembre 1870, lendemain de la proclamation de la République, Hugo, désormais barbu, rentre triomphalement à Paris. Une capitale bientôt assiégée par l’armée prussienne. C’est dans ce contexte que se situe la plus incroyable aventure de Victor Hugo et de la Société des Gens de Lettres. Tous les actes en ont été publiés, mais restent méconnus. Je me contenterai donc de résumer assez rapidement cette « affaire des canons ».
Pour défendre Paris, Hugo soutient toutes les initiatives. Au comité de la SGDL, Henri de Lapommeraye propose d’offrir à la république deux canons financés par une conférence de Victor Hugo, et fièrement baptisés le Victor-Hugo et la Société des Gens de Lettres. Le maître accepte une lecture publique des Châtiments, mais refuse de donner son nom à un canon. Peut-être se souvient-il d’avoir, en 1849, introduit le Congrès de la paix universelle de ces mots prophétiques : « Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être. »
La lecture des Châtiments a lieu le 5 novembre au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Les plus grands acteurs parisiens s’y relaient, Frédérick Lemaître, Mlle Favart, Coquelin... Les bénéfices permettent de financer un canon. Une deuxième séance est organisée. La somme est doublée, obligeant la Société à acheter un coffre-fort ! Dans l’euphorie, une troisième lecture se tient le 28 novembre. Victor Hugo demande qu’elle soit gratuite pour que le peuple puisse y assister. « On fera la quête dans des casques prussiens, et le cuivre des gros sous du peuple de Paris fera un excellent bronze pour nos canons contre la Prusse. » Victor Hugo a le sens du spectacle. Reste à réaliser ses souhaits… Deux mille quatre cents billets sont distribués, ce qui entraîne inévitablement un marché noir. Quant aux casques prussiens… La quête en est difficile : un membre de la SGDL a même dû prêter un casque russe pris à Sébastopol. Le produit se monte à 978 francs plus une pièce anglaise en argent, un Louis XIV en cuivre et quelques sous démonétisés. Pas de quoi financer un canon.
Autre souci : les noms choisis par Victor Hugo se révèlent déjà pris, et il finit par accepter de donner le sien. Le 12 janvier 1871, le Victor-Hugo et le Châtiment sont convoyés en grande pompe des Arts-et-Métiers à l’Hôtel-de-Ville. Le thermomètre affiche -4, mais les membres de la SGDL se pressent sur leur passage. Jules Ferry les reçoit officiellement. Quant au reliquat, après plusieurs refus, Victor Hugo demande de le distribuer en son nom aux victimes de la guerre membres de la Société. Il finira par nourrir la caisse de secours.

Dans l’Année terrible, Hugo dédiera un poème aux « canons que la lyre a fait naître » et en particulier au Victor-Hugo :
« Toi qui portes mon nom, ô monstre, sois terrible !
Car l’amour devient haine en présence du mal ;
Car l’homme esprit ne peut subir l’homme animal,
Et la France ne peut subir la barbarie. »
Victor Hugo n’eut sans doute pas le temps de regretter d’avoir donné son nom à un canon. Mais son image en sera ternie. La postérité opposera parfois l’homme des canons au chantre de la paix universelle qu’il avait été vingt ans plus tôt. Pierre Benoit en témoigne. En 1906, tout jeune conscrit, il explique par l’antimilitarisme le virage brutal dans le choix de ses maîtres à penser : de son admiration primitive pour Victor Hugo, il passe à Maurras, Bourget, Barrès. Un revirement qui nous attriste avec le recul et qu’il explique en 1922 en invoquant le fameux canon auquel Victor Hugo était flatté d’avoir donné son nom : en « vrai pacifiste », estime-t-il, Maurras n’aurait pas tenu à un hommage balistique !
1872 : le républicain intransigeant

Victor Hugo, par Nadar. Coll. S.G.D.L.,

L’affaire des présidents d’honneur va revenir sur le tapis lors de deux assemblées générales houleuses. Depuis quelques années, le président de la Société était élu par l’Assemblée générale et n’avait pas besoin de faire partie du Comité. Les membres républicains avaient même proposé d’abolir la présidence, mais sous le Second Empire, ils n’avaient pas obtenu la majorité. Le 24 mars 1872, l’Assemblée générale doit donc élire son président.
Une réunion officieuse se tient avant l’Assemble pour arrêter une liste de candidats. Les noms proposés n’enthousiasment guère, jusqu’à ce que celui de Victor Hugo soit prononcé. Une personnalité « d’une discussion irritante capable d’amener des conflits de paroles regrettables », reconnaît-on, mais quel symbole ! Ce serait une façon de réparer la honte infligée dans l’affaire de la présidence d’honneur. Dans un premier temps, le vieux poète accepte la présidence. Mais il a toujours des ennemis, et la contre-attaque est sournoise. Ils relancent l’idée d’abolir la présidence et de laisser les membres du comité présider par roulement. Ils prétendent par là désamorcer les discussions, mais en pratique, cela empêchera la présidence de Victor Hugo, puisqu’il ne siège pas au Comité. Le coup est subtil…
Piqué au vif, Victor Hugo fait volte-face et refuse la présidence. Il ne se déplace pas, mais rédige, la veille, une lettre lapidaire lue à l’Assemblée (ci-joint). Elle se termine par une position claire : « Je vote, surtout en ce qui me concerne, l’abolition de la présidence. » La lettre ne manque pas de panache, mais sa lecture coupe court au projet de ses partisans, qui espéraient dans un premier temps faire élire Victor Hugo, lui rendre publiquement hommage, puis acter son refus… et abolir la présidence. La proposition n’a pas même le temps d’être formulée.
Abolir la présidence ? Il faut une assemblée générale extraordinaire, qui se tient deux semaines plus tard. Le vote est acquis. Pourrait-on aller à l’encontre d’un vote aussi prestigieux que celui de Victor Hugo ? Il n’y aura donc plus de « Président de la Société », mais un « Membre présidant le Comité », désigné par roulement tous les trois mois. Cette solution bancale ne durera qu’un an. Qu’y a-t-on gagné ? Un changement de titre, et l’impossibilité d’élire à la présidence un auteur qui ne siège pas au Comité…
1872-1878 : une figure iconique

Au dîner de la SGDL de 1888, trois ans après sa mort, Hugo, béni par Érato, muse de la poésie lyrique, porte aux convives un toast au nectar que verse Hébé, déesse de l’éternelle jeunesse, qui le couronne de lauriers. Sur terre, un lecteur est absorbé par l’étal d’un bouquiniste, devant la coupole de l’Académie… qui se dédouble pour le rejoindre sur son nuage !
Menu du 12 mars 1888 chez Brébant, coll. S.G.D.L., hôtel de Massa, inv. 033-032
Invoqué comme une autorité suprême d’autant plus précieuse que ce deus absconditus n’est pas là pour démentir les propos qu’on lui prête, Hugo préside de fait les décisions comme l’imam caché des chiites. Lorsqu’en 1872, l’idée vient au Comité de créer une maison d’édition au service de ses membres, les discussions sont vives à l’Assemblée générale, qui y voit, à juste titre, une forme de compte d’auteur. Ernest Hamel, le rapporteur, évoque alors un souvenir personnel que nul ne songe à contester. « Pendant le siège je discutais un jour de cette grave question de la librairie de la Société des Gens de Lettres avec le plus illustre d’entre nous, avec Victor Hugo, qui y faisait une foule d’objections. » Notamment l’efficacité de la gestion : la vente de Notre-Dame de Paris a permis à son éditeur d’acheter une maison de campagne. « Eh ! bien ! répond Hamel, avec notre librairie sociale, c’est vous qui auriez empoché la maison de campagne ». Hugo est convaincu. La librairie sociale des Gens de Lettres est votée et fera un lamentable essai durant deux ans.
La troisième république est une période faste pour les lettres et pour la Société. Au faîte de sa célébrité, le vieux poète est de plus en plus souvent sollicité et gère son image avec une diplomatie éprouvée. Deux affaires témoignent des difficultés que cela pose.
Le 8 juin 1876 décède la plus célèbre des fondatrices, George Sand. La SGDL doit prononcer un discours sur sa tombe, et Victor Hugo est tout désigné. Et pourtant, après coup, le Comité s’étonne, que cela n’ait pas été le cas. Que s’est-il passé ? Hugo avait accepté à trois conditions : que les obsèques soient célébrées à Paris, qu’il parle seul et que l’enterrement soit civil. La première condition est pratique (il est trop âgé pour se déplacer), la deuxième égoïste (il ne veut pas de concurrence), la troisième politique (il ne veut pas de récupération religieuse).
Ces trois conditions ne pouvant être remplie, on se tourne vers Paul Féval, qui accepte, mais à deux conditions : que les obsèques soient célébrées à Paris et que l’enterrement soit religieux. Le soir même, Victor Hugo, sentant la manifestation lui échapper, se ravise et accepte de se rendre à Nohant, mais en son nom propre, sans « s’enfermer dans le cadre étroit d’une Société ». Le délégué sollicite alors Alexandre Dumas (fils), qui passe la nuit à rédiger son discours... Le matin suivant, il apprend que Paul Meurice va lire un discours au nom de Victor Hugo, qui ne se déplace pas. Vexé, Dumas se terre dans « le silence le plus absolu ».
Conclusion : « Voilà comment, malgré tant de démarches assidues, il n’a pas été prononcé de discours officiel au nom de la Société des gens de lettres sur la tombe de George Sand. » Maigre consolation : le Comité demande que le discours d’Alexandre Dumas soit publié dans la Chronique, journal de la Société. Il n’y figure pas. En revanche, on y trouve celui de Victor Hugo.
Du côté de Dumas, une autre version circule, que je développe dans la version longue de cette communication.
Autre affaire significative : lors du centenaire de Voltaire, en 1878, une rivalité stupide oppose le comité de la SGDL aux organisateurs de l’hommage. L’initiative a été prise par le chocolatier Menier, ardent républicain, qui n’a d’autre projet que de publier des textes choisis pour financer une cérémonie. Le comité qu’il réunit espère que la Société des Gens de Lettres diffusera l’information à ses membres. Celle-ci exige de constituer un comité définitif sous la présidence de Victor Hugo, « l’homme du dix-neuvième siècle, comme Voltaire a été celui du dix-huitième ». Petit problème : la SGDL organise au même moment le premier congrès littéraire international, sous la présidence de Hugo. Celui-ci, à septante-cinq ans, souhaite que les deux manifestations soient confondues, ou au moins rapprochées, pour qu’un seul discours puisse les englober !
Des maladresses, des fuites dans la presse, enveniment les rapports. Le Comité d’initiative et la SGDL finiront par se réconcilier sous l’égide de Hugo, mais les festivités se réduiront à des discours, un banquet à l’Hôtel de Ville et à une retraite aux flambeaux. Quant à Victor Hugo, sa diplomatie lui a peut-être coûté cher. Il voulait réunir ses deux engagements, il n’y a pas réussi. Le 30 mai 1878, il préside le centenaire de Voltaire ; le 11 juin, le Congrès littéraire international. Dans la nuit du 27 au 28 juin 1878, il est victime de son surmenage.

Le 30 mai 1878 à Paris. - Discours de Victor Hugo à l’occasion du Centenaire de Voltaire
D’après nature, par M. Vierge.
Gravure sur bois, Maison de Victor Hugo - Hauteville House
1878 : « la main de la France » !

Auguste Rodin, buste de Victor Hugo, 1883, plâtre, coll. S.G.D.L.,
Juin 1878 aura été l’apothéose de Victor Hugo dans le monde des lettres. À l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, la Société des Gens de Lettres entend profiter de la présence d’écrivains de tous les pays à Paris pour organiser le premier Congrès littéraire international. Victor Hugo y proclame l’alliance de toutes « les intelligences considérables que les nations aiment et vénèrent, les talents célèbres, les généreuses voix écoutées, les âmes en travail de progrès, les combattants pacificateurs, les ambassadeurs de l’esprit humain dans ce grand Paris ». Mais il faut bien en venir à l’essentiel : affermir le principe du droit d’auteur et de la propriété littéraire, issu de la révolution française. « L’écrivain propriétaire, c’est l’écrivain libre. Lui ôter la propriété, c’est lui ôter l’indépendance. » Ce qu’il résume par un raccourci stupéfiant du siècle de Louis XIV : « le peuple sans pain, Corneille sans souliers. Quelle sombre rature au grand règne ! »
Les temps ont passé…. De ce congrès international, il semble n’être resté que le discours de Victor Hugo. Et de ce discours, un court passage : « Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient au genre humain. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous doivent passer avant nous. » Argument massue pour les partisans d’une limitation, voire d’une abolition du droit d’auteur ! On oublie toujours la phrase suivant cette envolée : « Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n’est pas nécessaire. » Dans le même texte, en effet, Hugo défend la propriété perpétuelle léguée aux héritiers après la mort de l’auteur. Comme souvent, la diplomatie subtile de Victor Hugo peut se lire dans les deux sens.
Le congrès de 1878 pose en fait les bases du droit littéraire international codifié en 1886 par la Convention de Berne. Voilà qui illustre bien le paradoxe de Victor Hugo, dont la présence écrase toutes les autres, dont la pensée embrasse tous les domaines et dont les formules à l’emporte-pièce semblent lever toutes les contradictions. La Société des Gens de Lettres a travaillé un an et demi à préparer le Congrès. Le nom de Victor Hugo efface cette organisation minutieuse. Durant 11 jours de travail, 129 auteurs de la SGDL y assistent, 29 sénateurs et députés, 65 membres d’autres sociétés, et 140 personnalités venues de 15 pays d’Europe et d’Amérique. Seul le nom de Victor Hugo surnage. Au banquet, les toasts portés saluent Victor Hugo de manière appuyée. Émile de Laveleye, délégué de la Belgique, quarante ans après la création de la SGDL pour lutter contre la contrefaçon belge : « La cause que vous fondez triomphera, parce qu’elle a pour patron Victor Hugo qui, comme poète et comme Français, a toujours été de toutes les justes causes. » M. Alfonso, délégué de l’Espagne rappelle que les écrivains français copiaient jadis les espagnols, mais qu’il traduisent désormais Victor Hugo. Le pompon revient à M. Schweichel, délégué de l’Allemagne, huit ans après la guerre de 1870 : « J’ai touché la main de la France en touchant celle de Victor Hugo ».
1878 sera la consécration littéraire internationale de Victor Hugo. Par la suite, Hugo se consacre davantage à l’Académie et au Sénat, auxquels il se montre plus assidu. Le surmenage du mois de juin 1878 a conduit une retraite à Guernesey que l’on a jusqu’à une période récente injustement tenue pour une sénilité due à une congestion cérébrale. Les activités politiques et académiques ont plutôt pris le dessus sur la production littéraire.